DES
Le désir de réaliser des perfections a fait des imbéciles de ceux qui, avec l'harmonie de l'individu et de leur ambition, en eussent réalisé sans y prétendre.
5 L'infini dans un homme est le fini dans l'œuvre. L'infini dans un homme, c'est plus que l'intelligence, plus que la connaissance et la pratique des idées, plus que l'activité exploratrice, plus que la force et son tonnage, ce n'est pas non plus l'appétit de l'idéal, l'attente. C'est plutôt ce qui dans l'homme l'appareille à la nature immobile. Le défaut des œuvres c'est qu'elles ne reflètent pas l'infini de leur auteur. Une œuvre est l'addition du fini et de l'infini.
f Les œuvres obscures ou difficiles ne donnent pas l'impression de l'infini.
L'infini est autour d'une œuvre et non pas au dedans. Plus on met dans un livre, plus on enlève à son cadre, et l'insignifiance des grands livres classiques n'est pas pour faire mésestimer la valeur de leurs auteurs.
f Le maximum d'effet est le maximum de choix dans les moyens. Se complaire aux beautés inutiles c'est gâter un enfant par amour.
^ La volonté est l'essence de l'art, les moyens sont sa force.
5 Une œuvre est créée quand chacune de ses parties le fait de l'ensemble, elle est objectivée quand chacun de ses mouvements, qu'ils ressemblent ou non à ceux de la terre, se passent loin d'elle. Il y a peu d'œuvres pareilles à la terre et situées hors d'elle.
' î L'art est indispensable à l'homme : les jeux des enfants le prouvent. La beauté serait indispensable au goût : il y a des goûts.
f Musique : La technique est faite pour l'art et non Tcirt pour la technique.
^ Les fautes de construction dans les oeuvres littéraires ne s'aperçoivent pas. Quand on lit, on croit tout nécessaire à l'ensemble, et quand on ne lit plus, on n'a retenu que l'essentiel. Pourtant la construction fait la beauté à défaut du talent.
^ L'intelligence réceptive ou inspiration venant des anges qui sont êtres incomplets, moins prisée que l'intérieure oraison qui vient de Dieu. Voilà la vraie cause du culte de la raison pour le xvu^ siècle théologique et un peu cabaliste.
î Le temps de l'éducation est bien court, puisqu'avant sept ans on n'a pas d'intelligence et qu'après quatorze ans ce qu on en a est troublé par les passions. Artiste de vingt ans, songe que tu n'as médité sur rien.
î Pope écrit : " Ceux qui osent beau-
coup dînent. " Ce qui signifie * la nouveauté intéresse.
^ Ce n'est pas qu'ils manquent d'un be! extérieur, mais ils ont l'esprit si commun qu'il en reste de la vulgarité sur tout ce qu'ils font.
f Le mépris des plaisirs est la condition de la gloire et le plaisir de ce mépris en est une autre.
f On ne perd rien au contraire pour rendre justice au mérite d'autrui (I).
f Si vis me flere... dit Horace. Oh que non, les profonds comiques ne rient guère. Ils gardent l'explosion pour les œuvres.
î La gloire d'un homme immoral c'est une lanterne sur de la boue.
* Je crois au Paradis et à l'Enfer, mais je doute qu'il y ait des auteurs dignes de l'un ou de l'autre.
(1) Je ne sais si cette pensée est de moi.
î La fréquentation des grands hommes fait entreprendre de tout goûter et dégoûte de rien entreprendre. Elle rehausse le moral, mais l'abaisse en vous cachant à vous-même. C'est une seconde éducation, elle en appelle une troisième et la retarde.
^ Le style de théâtre n'est pas le style livresque, c'est une autre forme de la volonté. L'excellence des discours des dramaturges classiques vient de leur utilité pour l'action ou par les caractères, c'est une tare quand ils en sortent. Cependant l'abondance des images donne l'impression de la grandeur et du lyrisme et les pensées peuvent servir à établir un personnage penseur. En principe, il y a bien assez de volonté à dépenser à serrer le vocabulaire d'un personnage dans un caractère pour qu'il n'y ait pas besoin d'un autre style que celui-là quand il y est.
î Penser à la matière de la prose, de la peinture, de la musique, c'est très bien : l'avoir et l'oublier c'est mieux.
^ Quelle erreur de croire que le dessin c*est l'exactitude! On entend par dessin la volonté d'une forme : plus la volonté est puissante et raisonnée, plus le dessin est beau. Et c'est tout : les meilleurs primitifs valent non par leur naïveté, comme on le répète, mais par un souci d'ensemble qui n'est que du dessin. Les meilleurs cubistes leur ressemblent.
î L'art c'est l'extériorisation, la preuve en est que dans une glace tout paraît plus joli.
^Le cinéma ayant pris pour lui l'action, les surprises, les péripéties, les anecdotes, il ne reste plus au théâtre que l'intérêt des caractères, des passions et le style, c'est-à-dire le meilleur. Le cinéma n'a pas tué le théâtre, il le fait vivre enfin.
^ La poésie moderne ou le dessous des cartes.
f Devant un tableau et devant la nature le peintre subit d'une façon mysté-
rieuse Tinfluence de celle-ci. La science dira un jour comment on reçoit le rayonnement de la matière et si ce n'est pas ce rayonnement qui donne une profonde réalité à Tceuvre. D'autres peintres se défendent contre l'influence des choses et leur imposent leur volonté. Un peintre seulement actif est trop lyrique ou trop froid, un peintre seulement passif peut être un charmant artiste, ce n'est pas un vrai peintre.
Je rappelle ici les dons du Saint- Esprit : Tamour, la crainte de Dieu, l'intelligence, la sagesse, la science, la force et le conseil. Que dirait-on d'une œuvre où l'on reconnaîtrait les traces de ses dons ? L'art européen, le nôtre, est l'art de l'ère chrétienne pour les chrétiens. Ce sont les meilleurs chrétiens qui feront le meilleur art, s'ils ont l'intelligence du Saint-Esprit qui est le sang-froid et l'amour. Je ne prends pour de l'art chrétien ni la haine de Léon Bloy, ni les petites sensations de Huysmans, ni les joliesses précises de Verlaine, ni les rodomontades de Barbey. Si Jammes et Claudel sont des artistes chrétiens, ce n'est pas à cause de leur dévotion signifiée et marquante .""En effet | je ne crois pas nécessaire de parler de ! Dieu et de la Sainte Messe pour être un { artiste chrétien; Picasso, Reverdy et le douanier Rousseau sont plus chrétiens
que Maurice Denis, et Racine, qui a mis en vers malgré lui la prose chrétienne de ses maîtres, est autant que Bossuet un artiste chrétien. Le x\if siècle littéraire est entièrement chrétien, même quand il est athée : la force, le renoncement, l'obéissance, l'ordre, l'humilité, la pauvreté d'esprit, la sobriété, la chasteté, le respect, sont à la fois les vertus esthétiques et les vertus chrétiennes. Le renon. cément enlève les beautés du détail au profit des ensembles (Croit-on vraimen que Racine n'était pas capable d'être aussi artiste que les Concourt?) L'obéissance, en donnant le respect des règles, donne du prix à ce qui s'en éloigne, et, ce faisant, affine le goût public. L'ordre, c'est la composition, matrice du Beau absolu; l'humilité ramène l'intelligence de l'écrivain à sa vérité, la pauvreté d'esprit c'est la simplicité sans quoi rien n'est beau, la sobriété c'est le dédain de l'ornement, la chasteté empêche l'égarement qui a pourri au moins deux siècles d'art, le respect c'est la connaissance de
la valeur des mots, des sentiments, des hommes et la délicatesse dans Temploi de ce qui est humain et de ce qui est Tart. Le zèle, c'est l'application . L'apostolat n'est que par exception de vocation une vertu chrétienne et n'est jamais une vertu esthétique. Les influences païennes abîment l'art depuis cent ans, les vertus chrétiennes de quelques artistes le soutiennent contre les barbares. Les oeuvres modernes ne sont des œuvres barbares que par les artistes barbares; je leur demande des vertus chrétiennes.
î Un camion automobile est léger à cause de l'ordre de ses parties.
f L'art est peut-être la cristallisation du vrai, mais la poésie comme la musique est au-dessus de l'art.
^ On naît avec un chef-d'œuvre en \ soi; on le manque pour l'avoir voulu.
î Humanité ne veut pas dire vulgarité, réalisme ne veut pas dire humanité.
^ La science ne définit pas ce qu'est la matière psychique qui nourrit les œuvres. Cette matière n*est pas le fruit de la méditation, puisque l'âge de la méditation n'est pas toujours celui de la belle matière. Les oeuvres de jeunesse ont la belle matière et n'ont pas le goût. Il est un point de la vie où la méditation a embelli la matière, mais celle-ci est vite perdue. J'appelle " tonnage " la quantité de matière psychique dont un homme est capable.
f On naît avec la gloire en soi : on l'a toute sa vie en tous lieux : cela grossit, diminue, selon les saisons, les passions, les hasards (c'est comme l'argent). Quand ces phénomènes ont pour domicile certains milieux, certaines villes, alors seulement ils prennent leur nom, le nom de gloire. Le travail et l'indépendance c'est tout le bien que je vous souhaite : on a le travail et l'indépendance quand on ne connaît pas Mme X... et qu'on est pauvre
f Demandez aux musiciens ce qu'ils pensent de l'improvisation au piano...
Vous avez, me dites-vous, le souvenir de la verve de M. X... improvisant des monologues. Que ne les avez-vous sténographiés pour vous convaincre de leur insignifiance ? La verve dans une œuvre écrite vient de ce qu'elle a été portée, comprise, méditée. Le plaisir que vous vous rappelez venait de la sympathie qui se dégage d'une cervelle au travail ; elle venait aussi d'une sorte d'attente satisfaite provisoirement, d'une collaboration inconsciente, elle venait de l'intensité de la lumière et aussi des vanités excitées.
î On n'écrit pas le dialogue, me disait un maître. Cette théorie est une des causes de la médiocrité du théâtre moderne. On n'écrit pas le dialogue dans le style de Chateaubriand, mais on l'écrit dans celui du personnage qu'on fait parler. Les bouts d'allumettes de la conversation peuvent être remplacés par une phrase : cette phrase peut et doit révéler
un caractère, puisque vous ne pouvez le révéler ailleurs. Le dialogue écrit doit avoir une intensité psychologique que n'a pas celui de la rue. M. X... dit : " Asseyezvous." M. Z... dit : " Veuillez vous asseoir.** M. Y... : " Tenez, voilà un bon fauteuil près du feu. " Mme X... dit ' " Prenez une chaise. " Mme Z... dit: " On ne paie pas les chaises comme à l'église, ici. " Dans le monde, paraît-il, on désigne une chaise d'un geste. En Allemagne on dit : " Prenez place, bitte sehr. " Le dialogue écrit observe ces nuances que le passant n'observe pas. Il s'ensuit qu'une bonne comédie est amusante, grasse, facile à lire là où le rapport d'une conversation serait mince et fastidieux. Gardons le ton de la conversation, mais veillons au vocabulaire de nos héros, Chrysale ne parle pas comme ses filles, ni Harpagon comme Donne.
f Si tu sais ce que tu aimes et ce que tu méprises, tu t'es déjà défini.
^ On reconnaît le goût d'un littérateur à l'importance de ses ratures.
L'ART CHRÉTIEN 6t
^ " Fait par lui-même " ou " inventé par lui-même " ou " senti par lui-même ", qualité rare. Ecrit par lui-même, oui, mais c'est beaucoup moins rare.
^ L'aigreur de certains écrivains impatients de voir reconnaître leurs mérites retarde leur satisfaction, parce qu'ils détruisent soit leur talent, soit les sympathies dont ils pouvaient profiter.
^ Les enfants s'amusent davantage avec les marionnettes rudimentaires, mais nous ne sommes plus des enfants... je l'espère du moins.
^ L'art officiel est un art romantique ; l'art romanrique est anti-chrétien puisqu'il prône la passion que le christianisme réprouve. Un art nouveau doit être une réaction contre l'homme. On n'entend pas par art chrétien un art gémissant et plaintif, mais au contraire l'art de la tenue et qui fait gagner à la charité ce qu'il gagne à se pencher au-dessus d'elle, qui connaît mieux l'humanité parce qu'il la voit de
plus haut sans lui permettre de le souiller; c'est Tattitude de l'artiste classique.
f Si chacun comprenait le sens de son action, tout irait mieux... ou plus mal. Si les femmes se disaient que la toilette a pour but de séduire le mal ou le mâle, elles s'habilleraient moins sottement. Il n'est pas jusqu'à la pâtisserie qui oublie que l'extérieur du gâteau doit être engageant. Applicable à l'art : on oublie les moyens parce qu'on oublie son but.
f Exagérer pour se faire comprendre, décevoir et rassasier, rassembler dans un seul bloc tout ce qui se rattache à une sensation pour la définir, ne définir que pour agrandir ou diminuer, pour caricaturer ou pour le contraire de caricaturer, dérouter pour l'amour d'un mot ou pour un coup de folie lyrique, se servir rarement des njoyens anciens, mais parfois pour le repos ou pour le ton du madrigal, faire frissonner l'inconscient, sonder ses reins, faire servir la poésie à tous les déversoirs pour affirmer qu'on est poète
même en dehors du livre à faire. Telle * devrait être la poésie moderne si quelqu'un la pratiquait intégralement. Mais * combien peu savent que l'image est Tétincelle qui jaillit quand le marteau de l'homme frappe l'enclume de la réalité! Pour être un poète moderne il faut être un très grand poète.
î II y a quelque chose en moi qui demande plus que des accords, fussentils faux, plus que des couleurs fussentelles désaccordées, plus que des mots fussent-ils néologiques, et ce n'est ni le sentiment, ni l'intelligence, c'est un besoin de folie harmonieuse, un besoin exquis de vrai lyrisme qui n'est que bien rarement satisfait et par aucun auteur... sauf par les poètes de notre temps.
î Le bizarre est un dessert qu'on nous apporte à chaque repas en guise de potage. On se lasse plus vite du dessert que de la soupe. Donnez-nous du pain sec, si vous pouvez. Certains poètes de mon temps ont des menus complets.
f De ceux qui agitent la question un peu ridicule de l'art populaire, la première erreur est de croire que le peuple veut des ouvriers socialistes sur la scène. Ils prouvent ainsi qu'ils ignorent ce que c'est que l'art. Qui aime les millions de Monte-Cristo? Le pauvre. Les contes fantastiques? Le paysan de la terre. Les histoires de bandits? Les honnêtes gens. Ce qu'il y a de plus populaire en art, c'est le conte de terroir.
^ Gens de lettres, simplifiez-vous et ne pensez pas au peuple. Le peuple pensera peut-être alors à vous.
î Ce qui fait le mal des oeuvres " public", c'est que leurs auteurs n'étaient pas des raffinés à dix-huit ans. (Ah! si M. Decourcelle était plus intelligent que nous!) Beaucoup de raffinés de dix-huit ans feront des oeuvres " public " : tous ne les feront pas belles.
f II faut bien peu pour plaire (il faut encore moins pour déplaire), il faut beaucoup pour faire beau.
^ A Fart Arlequin (Victor Hugo) substituer l'art Pierrot qui est l'A. B. C. du vrai grand art.
î On pense donner de la vertu au peuple par l'Art : les gens du peuple artistes sont des ivrognes comme plusieurs artistes. Voulez-vous que les Français deviennent alcooliques comme les Russes qui sont, eux, des artistes?
? Qu*il est difficile d'inventer une maxime qui puisse paraître stupide au peuple... Essayez.
î Théâtre du Peuple. Le Théâtre du Peuple est celui où il va. Il s'agit d'initier le peuple à ce qu'on appelle la Beauté. La Beauté de rareté vient d'un tas de conventions ignorées de la plupart puisqu'il y a " rareté ". Supprimez d'abord ces beautés-là. Le problème du Théâtre du Peuple est un problème psychologique — la psychologie des écrivains.
On voudrait, quand on ne sait pas
écrire fort ", amener le peuple à s'accommoder du genre " faible ". On
voudrait, quand on sait " écrire rare ", amener le peuple à s*accommoder du " genre rare ". Le rare cessera d'être le rare quand il sera populaire. Ce goût devenu celui de tous? Est-ce un bien?
D'ailleurs je suis tranquille... Soyons tranquille.
» î Le poème en prose, tel que je l'ai conçu dans le "Cornet à Dés" et tel qu'on l'a imité depuis, diffère des fantaisies d'Aloysius Bertrand en ceci que le sujet n'y a pas d'importance et le pittoresque non plus. On n'y est préoccupé que du poème lui-même, c'est-à-dire de l'accord des mots, des images et de leur appel mutuel et constant: 1° Le ton n'y change pas d'une ligne à l'autre comme chez Bertrand ; 2° si un mot ou une phrase convient à l'ensemble on ne s'occupe pas si la phrase ou ce mot sont pittoresques, conviennent ou non à l'historiette du poème. On m'a reproché d être incompréhensible précisément à cause de cela. On ne saurait faire ce reproche à
Bertrand, qui n*est qu'un conteur en prose et qu'un peintre violent et romantique.
^ Le théâtre moderne nous fait rire sans nous amuser et pleurer sans nous émouvoir. Les pièces drôles n*y sont pas gaies, les pièces tristes n'y sont pas vivantes. Il se sert bassement de tout pour séduire. Il ne crée pas de types, il n'est pas écrit, il est compliqué, il n'est pas conçu, il n'est pas chaste, il n'est humain que pour être ennuyeux, il est dogmatique et prétentieux ou insignifiant. Il est parfois compliqué dans l'expression et jamais dans la conception, juste le contraire de ce qu'il doit être. Prenons le contrepied du théâtre actuel si nous voulons faire du beau théâtre classique.
f Jadis on baptisa d'un nom alors respecté : " rosserie ", un ensemble de qualités : on joignait à la méchanceté, au cynisme, à l'oubli des convenances, à la grossièreté, au muflisme, à l'ingratitude,
à rindélicatesse, à rimpertinence, à l'impolitesse, au parasitisme insolent, à la moquerie des faibles et des imbéciles, une espèce d'affectation d'en avoir l'habitude et cela constituait un dandysme.
Les écoles artistiques nouvelles ont fait justice de la " rosserie "; elles ont donné à ceux qui croient encore à ce chic leur véritable nom, elles les appellent des voyous.
f Un tableau est l'âme du peintre au moment de la peinture. Encore fautil que l'âme du peintre ait été libre d'entrave quand il travaillait. Plus cette âme sera hautement placée, sereine, pure, lyrique et surtout musicale, plus le tableau sera beau. Ce sont ces qualités qui plaisent aux vrais amateurs et non les petites histoires de photographes Quand un amateur dit : " J'aime Corot " ou " J'aime Raphaël ", écoutez-le : il est moins mesquin que les autres. Avant de prendre un pinceau mettez-vous en étal de grâce.
î La pauvreté volontaire est une vertu esthétique.
La sobriété est une vertu esthétique.
La chasteté est une vertu esthétique.
Le respect est une vertu esthétique.
L*apostolat n*est pas une vertu esthétique, mais ce n'est pas une vertu chrétienne autrement que par exception de vocation.
1 Les influences païennes ont abîmé Fart depuis cent ans; les vertus chrétiennes de quelques artistes le soutiennent contre les barbares. Je rappelle ici quels sont les dons du Saint-Esprit :
l'amour, la crainte, l'intelligence, la sagesse, la science, la force, le conseil. Que dirait-on d'une œuvre d'art où l'on reconnaîtrait les traces de ces dons?
f Soyons graves pour être drôles. Une mouche qui vole amuse des hommes occupés dans un bureau. Qu'un auteur prenne son public froidement, il aura moins de mal qu'un autre qui a commencé
sur le ton de la plaisanterie. Donc, un ton plus bas.
î Alfred de Musset dans une nouvelle dit : " Il n*y a plus de quartier latin ". Ce qui signifie : je ne connais plus le quartier latin. Paul de Kock, dans LJn Jeune Homme charmant : " Il n y a plus de jeunesse ". Ce qui signifie :
j'ignore où est la jeunesse. On pourrait trouver dans Balzac à peu près ceci :
*' Aujourd'hui les Parisiens ont quarante ans à dix-huit, et dix-huit ans à quarante ". Avec de telles phrases on irrite les jeunes artistes de 1 92 1 . Je connais un artiste sur qui des opinions quinquagénaires ont pesé, pour son malheur. " On ne commence pas les arts à vingt-trois ans ", avait dit un monsieur très bien, que la fcimille écoutait. Et voilà des hésitations, et voilà des persécutions.
" Soixante ans de bêtise ne donnent pas d'intelligence ", écrivent les Concourt.
Or, les jeunes gens ne savent pas juger de la bêtise qui les juge ou des bêtises qui échappent aux gens d'esprit. Ne
croyez pas ce que Ton dit de vous, poètes, et n'acceptez de conseils que des plus intelligents des maîtres. Une génération ignore l'autre ou la méconnaît. Les fous vous trouvent trop sages; les sages vous trouvent trop fous ou autrement.
î Peintre, taille ton diamant.
^ On ne donne la vie que par l'émo- ' tion.
f Vous oubliez que l'émotion est le tout. La distinction de votre tempérament vous empêchera d'être vulgaire.
î On trouvera toujours mille qualités d'esthétique à une oeuvre qui aura plu. Vous plairez par l'émotion.
1 Poète, taille ton diamant. Taille-le avant de travailler.
1 Tu t'ennuies? c'est que tu as quelque chose à dire.
^ La faiblesse de l'art à Paris vient de ce qu'on y a trop d'amis. Vive la soli-
tude ! Les modèles viendront toujours à point poser dans ton désert et tu verras mieux si tu vois moins.
^ A la campagne on perd la gaîté, et la gaîté, surtout la triste, est le feu divin.
' ^ A la mode, donc pas éternel. Et Tart c*est l'homme, donc l'éternel.
f La nourriture est l'ennemie de l'art, mais la nourriture en toilette est le bourreau de l'art. Oh! mes amis, ne dînez pas dans le monde .
î La misère mène à tout, à la condition d'en sortir moralement et d'en garder le souvenir.
^ Le plus grand malheur pour la littérature pure est qu'elle n'a pas de public. Les meilleurs lecteurs veulent qu'on les amuse. Il y a en France des amateurs de peinture. Quand y aura-t-il des amateurs de littérature belle? On entend dire : " C'est bien écrit " de
livres trop écrits. On entend dire :
" Quelle pensée! " de livres trop pensés. On n'entend jamais dire : " Cela est beau **. 11 n*y a peut-être pas de " beau ** littéraire en ce moment, mais si le beau naissait, il serait méconnu. Ou s'il est né, il est méconnu. Je ne parle pas, bien entendu, des excellents romans de plusieurs de mes confrères, je ne parle pas des magnifiques tempéraments poétiques de plusieurs de mes amis quand je dis que le beau littéraire n'existe pas peut-être en ce moment ; il y a de belles tentatives, il n'y a personne pour les apprécier.
• Malheur aux artistes riches! L'ar- * gent, c'est le démon. Au moins qu'ils comprennent le pauperi in spiritu et le pratiquent.
f Je rêvais de recréer la vie de la terre dans l'atmosphère du ciel.
f Ce qu'on apprécie le moins maintenant, c'est la création de types vivants fortement marqués, généraux, nouveaux,
fouillés et simples. Il semble pourtant que ce soit un but digne d'intérêt. Voilà la vraie psychologie et non ces petites querelles d'amants qui font l'occupation des écrivains psychologues.
f Dans les grandes oeuvres, il y a autant d'ironie que de candeur, même les plus tragiques. L'ironie qui se laisse ou ne se laisse pas voir donne à l'œuvre cet éloignement sans lequel il n*y a pas " création ".
î Les œuvres à thèse meurent quand la thèse n'est plus d'actualité. On ne lit plus le Contrat social si on lit encore Germinal.
1 " Ils chargent, dit l'Evangile, les autres de fardeaux qu'ils ne voudraient pas même toucher du doigt ". C'est le cas de l'auteur de ces Hgnes. Il a touché le fardeau, mais il n'a pu le remuer.