AUTIUR
ractère triste et sévère ne m'avait paru plus imposant... Le front vaste et dégarni élait proéminent; l'orbite profonde, et les yeux abrités par des sourcils épais et gris, semblaient m'interroger avec une fixité perçanle; les pommettes étaient saillantes, les joues creuses , la bouche sévère et hautaine; enfin, !a couleur sombre des vêtements se confondant avec le fond du tableau, je ne voyais que celte pâle figure qui , seule, éclatait de lumière dans l'obscurité.
Je m'agenouillai , et je méditai longtemps.
Lorsque je relevai la tête , une chose bien naturelle en soi m'épouvanta si fort , que je frissonnai involontairement ; if me sembla voir, ou 23lulôt je vis comme une larme brillante rouler sur les joues du portrait, puis elle tomba froide sur ma main , que j'appuyais au cadre...
Je ne puis exprimer ma première épouvante, car je restai quelques minute.s presque satis réflexion.
Puis surmontant celte terreur puérile, je
LE POUTRAIT. ' I7I
m'approchai, et je vis alors que l'humidité et la chaleur combinées avaient, seules, produit ce suintement sur la toile, renfermée depuis long-temps. Je souris tristement de ma frayeur , mais l'impression avait été vive et forte, et je ne pus échapper à son ressentiment.
Plus calme , je m'assis devant ce portrait.
Peu à peu, mes longues conversations avec mon père me revinrent à la pensée, ainsi que ses maximes désolantes , ses doutes sur la vérité ou la durée des affections. Autant j'avais senti mon coeur se dilater naguère , autant il se resserrait alors avec angoisse: le souvenir de mon indifférence , de mon oubli pour sa mémoire, m'indignait contre moi-même ; mais voulant sortir de ce cercle de pensées amères, je me mis pour ainsi dire à consulter mentalement mon père, sur la résolution que je venais de prendre d'épouser Hélène.
Tout en songeant à cet avenir qui me semblait riant et Ix^au , j'attachais mes yeux sur ce pâle et muet visage, auquel
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je demandais follement d'approuver lespensées qui m'agitaient ; mais son impassible et triste demi-sourire de dédain me glaçait...
J'aime Hélène du plus profond amour , disais-jeenétendantlesmains vers lui... Cette impression ne me trompe pas ?. . . La résolution noble et généreuse que j'ai prise doit assurer mon bonheur et celui d'Hélène... n'est-ce pas, mon père?...
Et, avide, j'épiais ces traits immobiles... car, je le répète, dans re moment d'hallucination , il me semblait qu'ils auraient dû faire un signe d'adhésion...
Mais le front blanc et ridé ne sourcilla pas; puis il me sembla entendre au fond des replis les plus cachés de mon cœur la voix brève démon père qui me réponclail : «Vous m'aimiezaussi du plus profond amour; »j*ai fait pour vous plus qu'Hélène, je vous » ai donné la vie et la fortune... Et c'est au » milieu des jouissances de cette fortune » que vous m'avez oublié! Pauvre enfant! »
Épouvanté, je continuai : « Mais Hélène
» m'aime profondément, n'est-ce pas, mon » père : »
Ht regardant la figure toujours immobile dont le silence me faisait peur, je reprenais avec angoisse: «Mais elle ne m'aime donc )> pas, ou bien je me trompe sur le sentiment ^' que je crois éprouver pour elle, puisque •' vous me regardez ainsi , ô mon père! w
JScvous ai Jdpud du devons dt fier cita adorations que vous susciterait votre fortune et de sonder projundeineut les apparences ?
« Mais, Dieu du ciel 1 quelle arrière-pen- » sée peut-elle avoir? Elle, jeune fille si noble » et si candide? elle qui vous aimait comme » un père , et moi comme un frère.- ne s'est- >. elle pas livrée confiante à mon amour, » insouciante de tout le reste et absorbée par » lui ? n'a-t- elle pas exposé indifféremment y. aux calomnies du monde sa réputation , )^ son unique trésor? »
Hélas 1 pardon, ô mon père! car c'est peut-être un misérable et sordide instinct qui m'a répondu à votre place ; sans doute , rougissant de ma bassesse , j'ai voulu altri-
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buer à votre influence, cette infernale ponsé'e , le pr<'njier doute qui soil venu pour jamais troubler le flot riant et pur de mes croyances ; pardon, mon père, encore une fois pardon , si dans le moment où , dévoré d'angoisse, je vous demandais quelle arrièrepensée il pouvait j avoir à V amour d'Hélène^ mon égoïsme brutal m'a répondu :
« votre fortune , car hélène est pau- » vre!!!... »
Depuis ce jour fatal, incessamment sous le coup d'une idée fixe et dévorante, incessamment torturé par le doute ! cette arme à deux tranchants qui blesse aussi cruellement celui qui frappe que celui qui est frappé, j'ai opiniâtrement cherché, et, pour mon malheur, cru trouver bien souvent les arrière-pensées les plus infâmes sous l'apparence des plus naïves inspirations, les projets les plus odieux sous les plus soudains et les plus généreux dévouements ; j'ai bien souvent enfin, avec une sécheresse déso-
lanle, lue d'un mot 1 s plus tendres et les plus suaves élans; mais jamais, mon Dieu, jamais je n'oublierai le douloureux brisement qui me déchira , lorsque le scepticisme arracha de mon cœur cette sainte et première croyance.
De ce moment, on eût dit qu'un crêpe funèbre enveloppait tout à mes yeux ; la figure d'Hélène si candide et si pure ne me parut plus que fau: se et cupide... La trame la plus noire sembla se dérouler à ma vue : l'insou ciauce de ma tan Le me parut bassement calculée; cette lettre enfin qui l'avertissait des bruits qui couraient dans le monde, me sembla supposée; alors, avec un orgueil cruel , je m'applaudis d'avoir deviné cl de pouvoir déjouer celte ligue honteuse faite contre moi, qu'on prenait pour dupe.
Par une inexplicable et subite réaction , tout mon amour se changea en haine et en mépris; les plus tendres épanch^^menls me parurent ignoblement simulés. 0 honte! ô misère ! jusqu'au souvenir de celle affection enfantine qu'Hélène m'avait dit éprouver au
couvent . mon doute exécrable le flétrit ; j'osai accuser en moi madame de Verleuil et sa fille d'être complices d'Hélène et de sa mère , et d'avoir imaginé cet épisode pour m'aveugler plus sûrement.
Sans doute, la supposition d'une si basse tromperie était odieuse et stupide; il était aussi affreux qu'incroyable de douter
ainsi, à vingt-trois ans à peine quand
dans la vie rien d'amèrement expérimenté jusque là, quand aucune déception passée n'avait pu autoriser un pareil scepti-
ïriste avantage, hélas! car on ne peut nier du moins que, cuirassé d'un doute si incarné, et armé d'une défiance si sagace, on ne puisse impunément braver les taux-semblants et les tromperies du monde... Mais de même que le corselet d'acier qui vous défend de l'épée ennemie vous rend aussi impénétrable à la douce chaleur d'une main amie; de même le scepticisme, celte armure de fer, froide et polie , vous garan-
lit des perfidies du fourbe, mais vous rend, liélas! impénélrable à rineffable croyance d'une affeclion véritable.
Puisque mainlenanl j'analyse elje creuse les influences, les instincts, ou l'org^anisation naturelle, qui firent germer et développèrent en moi le doute, qui sera désormais le centre autour duqdcl graviteront toutes mes pensées, dans quelque position, apparemment incUibitahle^ que je me trouve, je me souviens que mon père me disait parfois : « C est cwec contenleineiit que je vous » vois défiant de vous même. . quand on. se » défie de soi , on se défie des autres . et c'est » là une grande sagesse. «
Puis , par un singulier et étrange contraste, manière, aveuglée par l'orgueil maternel , sorte d'égoïsme sublime, qui est chez les femmes ce que la personnalité est chez les hommes; ma mère, après avoir souvent et vainement tenté de m'exalter à mes propres yeux , me disait tristement : Ci Mon pauvre et cher en/ant, je suis déses- » pérée de te voir si défiant de toi : à force de I. 12
» ne pas croire en lui, tu im croiras juuuns » aux autres, et c'est lu un terrihle mal- » heur. »
Or, je suis certain que celte défiance insurmontable de moi-même fut pour beaucoup dans les doutes qui m'accablèrent ; ne pensant pas inspirer les sentiments qu'on me disait éprouver pour moi , ils me semblaient alors faux ou exagérés; et n'y croyant pas, je leur cherchais nécessairement un motif d'intérêt ou de duplicité.
Ce qui me confirme assez dans celte opinion, c'est que je n'ai jamais rencontré de plus indomptables, de plus imperturbables croyeurs (si ce néologisme peut s'employer) que parmi les sots et les fats... le manque d'intelligence des sots les empêchant de pouvoir observer, réfléchir et comparer ; le suprême et excessif amour-propre des fats ne leur permettant pas d'admettre le moindre doute sur leur mérite et les certains et prodigieux effets qu'il doit produire. . . .
Pour revenir à mes projets d'union avec
Hélène, ils furent, de ce jour et de ce doute, à jamais renversés.
Je passai une longue et douloureuse nuit.
Le lendemain j'eus la faiblesse d'éviter ma tante et Hélène ; je montai à cheval de grand matin , et j'allai passer la journée dans une de mes fermes.
Le soir, je revins fort tard, et prétextant une excessive fatigue, je ne parus pas au salon.
En rentrant chez moi , je vis sur la table de mon cabinet ces mots au crayon, écrits de la main d'Hélène, dans un livre qu'elle m'avait renvoyé sous enveloppe : « Ma mère » m'a tout dit... Je serai demain matin à » neuf heures dans le pavillon de la pyra- » mide. .. Vous y viendrez... Ahl que vous avez w dû souffrir \ »
Bien que cette entrevue me fût pénible et odieuse dans les dispositions où je me trouvais, ne pouvant l'éviter, je m'y résolus donc.