‹ Arthur (volume 2)Chapitre 16 sur 23 · CHAPITRE NEUVIKME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIKME

Cf pamllon.

Le pavillon dans lequel je devais rencontrer Hélène était situé au fond du parc ; pour y arriver , il fallait traverser de longues et tristes allées semées de feuilles morles. Le brouillard du malin tombait si lourd et si épais , qu'à peine on voyait à dix pas , bien qu'il fût neuf heures Les réflexions de la

nuit m'avaient encore afTermi dans mou doute et dans ma décision ; un(^ fois cet odirux ])oint de départ admis, qu'IIeîène était guidée par une arrière-pensée cupiiie, il ne me devenait maili<'ureusement que trop facile d'interpréter misérablement Joutes ses démarches; ainsi celte sorle d'aveu, presque involontaire, qu'elle m'avait fait, cech sle cri d'amour sorti d'un cœur depuis long-temps épris peut-être, ne fut plus à mes yeux qu'une avance honteusement calculée.

Que dirai-je! en me rendant à ce pavillon, mes idées étaient un affreux mélange d'égoïsme, d'amour-propre froissé, de résolulion cruelle, et aussi de regrets déchirants d'avoir déjà perdu cette illussion si chère, de n'avoir pas même, un jour, pour me consoler ou rasséréner ma pensée... le souvenir d'un premier amour, pur et désintéressé...

Une chose à la fois horrible et ridicule à avouer, c'est qu'il ne me vint pas une minute à la pensée que je pouvais me tromper gros-

sièrement; qu'en admellanl même la possi bililé des apparences du mal , il fallait aussi admettre la possibilité du bien; qu'après tout , à part même le caractère et la noblesse des sentiments que j'avaisreconnus à Hélène, mille circonstances, mille particularités, pouvaient faire que son amour fût candide et vrai; et puis enfin , ma fortune étant inhérente à moi. Hélène n'était-elle pas obligée de m'aimer riche, puisque je me trouvais riche?

Mais non , cotte idée fixe et d'une bruta lilé presque féroce me dominait tellement, que je ne songeai pas à chercher une seule exruse en faveur de celle dont je doutais si cruellement.

De longues années se sont passées depuis, et aujourd'hui que j'examine ma conduite d'alors avec désititéressement , j ai du moins la triste consolation de m'assurer que je ne lâchais pas à m'autoriser de cette foi aveugh* au mal que je supposais . afin d'éluder l'accomplissement d'un devoir; car, bien que les bruits que j'ai dits fussent de tous points

ifiCt ARTHUR.

calomnieux, aux yeux du monde ils avaient les dehors absolus de la réalité, et la dangereuse imprudence de ma conduite les avait malheureusement accrédités : je devais donc à Hélène la réparation que mon premier mouvement m'avait porté à lui offrir; elle était ma parente, elle avait été une seconde fille pour mon père , je lui avais reconnu les plus excellentes qualités , et j'avais eu la conviction de devenir le plus heureux des hommes en l'épousant. Mais, je le répète, ma conduite cruelle envers elle ne fut pas dictée par un de ces instincts sordides qu'on ne s'avoue pas, mais qui vous font agir presque à votre insu... Plus tard, peut-être, je me fusse ainsi trompé moi-même à dessein ; mais alors j'étais pour cela trop jeune ,

trop confiant, dans mon incrédulité

et je me rappelle parfaitement que ce qui me causait Tangolsse la plus cuisante, même avant le dépit de me croire dupe , était le regret désespérant de n'avoir pu inspirer à Hélène un amour véritable

Enfin, j'arrivai dans le pavillon. Lorsque

j'y entrai, Hélène m'attendait, assise près de la porte; elle était enveloppée dans un manteau noir et tremblait de froid. Quand elle me vit , elle se leva , et s'écria avec un indicible accent de douleur , en me tendant les mains : — Enfin , vous voilà 1 Ah 1 que nous avons souffert depuis deux jours!

Puis, sans doute frappée de l'expression dure et sèche de mes traits, elle ajouta : — Mon Dieu! qu'avez-vous, Arthur? vous m'effrayez !

Alors , avec cette cruauté sotte et railleuse qui est le fait des enfants ou des gens heureux et égoïstes qui n'ont jamais souffert, prenant un air insouciant et léger, et lui baisant la main, je répondis : — Comment, je vous effraie ! Ce n'est pourtant pas là l'impression que je comptais vous faire éprouver dans un aussi charmant rendez-vous !

L'air ironique avec lequel je prononçai ces mots était si éloigné de mes façons habituelles, qu'Hélène, ouvrant ses grands yeux étonnés, ne me comprit pas ; aussi, après un moment de silence, elle ajouta en

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soupirant : — Arthur, ma mère m'a tout dit.

— Eh bien î — hii rôpondis-je avrc indifférence... Puis , fermant le coll t de son manteau, j'ajonlai : — Prenez garde, le brouil lard est humide et pénétrant... vous pourriez avoir froid.

La pauvre enfant croyait rêver. — Comment] Eli bien ! — reprit-elle en joignant les mains avec stupéfaction, vous ne trouvez pas cela horrible, infâme?

— Qu'importe? puisque cela est faux — repris-je sans sourciller.

— Qu'importe!... Conimt-nll il n'importe pas que celle qui portera votre nom soi! déshonorée avant d'être votre femme?

A ces mots d'Hélène , cpii me parurent le comble de l'effronterie <'t la preuve flagrant»' de la vérité de mes soupçons . un incroyable besoin de vengeance me souleva le C(eur : tous mes scrupules disparurent , et aujourd'hui je bénis le hasard qui a retenu sur mes lèvres les horribles mots qui me vinrent .\ l'esprit. Heureusement pour moi, je voulus être ironique , et je me contins.

— Hélène, lui dis-je, notre conversation doit être grave et sérieuse : veuillez m'écouter. Vous qui èles la candeur , la franchise et le désintéressement personnifiés , — ajoutai-je avec un accent de misérable insolence qui ne put la frapper, tant sa conscience la mettait au-dessus de tout soupçon , — répondez-moi, je vous prie, avec une entière loyauté : noire avenir à tous deux en dépend.

Selon cet instinct du cœur qui trompe rarement, Hélène pressentit quelque perfidie, car elle s'écria avec angoisse: — Tenez, Arthur, il se passe en vous quelque chose d'extraordinaire ; je ne vous ai jamais vu cet aspect glacial et dur ; vous me faites peur! Au nom du ciel, que vous ai- je fait?

— Vous ne m'avez rien fait ; mais puisque vous porterez mon nom , puisque vous serez ma femme, et je vous sais un gré infini de cette confiance dans l'avenir, qui nous fait honneur à tous deux , — conlinuai-je avec ce sourire qui l'effrayait, — il faut que vous répondiez à mes demandes.

— De quel air, mon Dieu, vous me dites cela, Arthur! Je ne comprends pas... qu'estce que cela signifie?... à quoi faut-il que je réponde ?

— Hélène, lorsque la première fois ma présence ou mon souvenir vous a impressionnée, lorsqu'enfin vous m'avez aimé, quel a été votre but?

-— Mon but!... quel but? Encore une fois, je ne vous comprends pas — dit-elle en secouant la tête; puis elle ajouta, confondue d'étonnement : — Tenez , Arthur , vous me torturez à coups d'épingles ; au nom de votre mère, expliquez-vous franchement; que voulez - vous de moi? que signifient toutes ces questions?

— Eh bien! tenez, je vais vous égaler en franchise, en grandeur et en pureté de vues; je vais , comme vous , me laisser aller à toute la soudaineté de mes impressions , sans la moindre anière-pensée^ sans le moindre calcul; et comme il est hors de doute que vous serez ma femme, et qu'à celte heure charmante nous pouvons, nous devons tout nous

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confier, je vous dirai comment et pourquoi je vous ai aimée , mais avant, j'exige de vous la même confidence... Cela va être un mutuel échange d'aveux généreux et tendres dont mon pauvre cœur se fait une joie extrême, ne trouvez-vous pas? — dis-je avec cet air ironique, froid et cruel qui faisait un mal horrible à la malheureuse enfant, bien qu'elle ne put deviner les misérables allusions dont je flétrissais son pur et noble amour.

Maintenant que je réfléchis de sang-froid à cette scène, j'ai peur de songer à ce que devait souffrir Hélène en m'enlendant ainsi lui parler pour la première fois ; je la vois encore, pâle, tremblante de froid et d'inquiétude au milieu de ce pavillon meublé de bois rustique, dent les fenêtres ouvertes laissaient voir un brouillard épais ; je rougis de honte , en songeant que c'était pour ainsi dire devant un ennemi prévenu, défiant et décidé à tout interpréter méchamment, qu'elle allait, au milieu des larmes, me dévoiler ces tendres et chastes pensées qui

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procèdent l'aveu ; ces trésors ignorés de i'amant qui lui révèlent des joies, des terreurs, des angoisses qu'il ne soupçonne pas, et qu'il a pourtant causées.

Enfin . Hélène, surmontant son agitation, me dit : — Arthur, je ne conçois rien à ce qui se passe en vous ; vous voulez que je vous dise comment je vous ai aimé, — ajoulat-elle, les yeux baignés de larmes .. — cela est bien simple... Mon Dieu! étant enfant, j'entendais ma mère sans cesse parler de vous, de la solitude dans laquf lie votre père vous faisait vivre, loin des distractions de voire âge, sans amis... presque tous les jours 0('cupé d'études sérieuses, et presque privé des distractions et des plaisirs de votre âge. J^a première impression que j'éprouvai , en songeant à vous, fut donc de vous croire malheureux et de vous plaindre — car je jugeais de ce qui devait vous manquer par ce que je possédais : j'avais des compagnes que j'aimais; ma mère, toujours bonne et tendre , allait au devant de mes joies enfantines. Enfin, sans savoir pourquoi, j'avais

LE PAVILLON. igS

quelquefois honte de me trouver si heureuse, tandis que vous meniez une vie qui me paraissait si malheureuse et si isolée; c'est de là, je crois, que naquit chez moi une espèce d'éloignement pour les jeux de mon enfance ; je me les reprochais, parce que je vous en savais privé ; en un mot , je vous le répète, Arthur, c'est parce que vous me sembliez très à plaindre , qu'enfant je m'intéressais autant à vous. Plus tard, quand vous partîtes pour vos premiers voyages , ce furent vos dangers, que je m'exagérais sans doute, qui, me faisant trembler pour vous, redoublèrent mon affection... Ce fut alors, comme Sophie vous l'a dit , qu'au couvent j'avais l'enfantillage de fêter votre fête , et que chaque jour je priais Dieu pour votre sûreté... Plus tard encore, lorsque votre pauvre mère mourut... il me sembla que les derniers liens qui restassent à serrer entre nous le fussent par cette horrible perte; car de ce moment vous me parûtes entièrement isolé, malheureux, et privé de la seule personne en qui vous eussiez I. i3

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jamais eu confiance..,. Ce fut à cette époque que nous vînmes ici... habiter avec votre père. Ma mère me disait souvent : — que bien que très bon jDour vous... votre père était froid et sévère... — En effet , il me paraissait si grave, si triste, vous me sembliez toujours si craintif en sa présence et si chagrin, si sombre après les conversations que "VOUS aviez avec lui le matin , que je vous plaignais plus amèrement encore, et que mon amour pour vous s'augmentait de toutes les amères souffrances que je vous supposais. Pourtant, tout en redoutant beaucoup votre père, je ne pouvais m'empêcher de l'aimer; il souffrait tant!... et puis, en me montrant toujours attentive et prévenante pour lui , je pensais encore vous prouver mon amour... Enfin, Arthur, quand vous avez eu la douleur de le perdre , vous voyant seul au monde, il m'a semblé que désormais mon sort était lié au vôtre, que le destin de toute ma vie avait été et devait être de vous aimer, de vous rendre heureux, que vous n'aviez plus d'asile enfin que dans mon cœur. Vous

ne m'aviez jamais dit que vous m'aimiez, mais il semblait que cela devait être... que cela ne pouvait être autrement, que ma vocation était de vous consacrer ma vie; aussi... chaque jour, j'attendais confiante un aveu de votre part, et lorsque désespérée de ne pas entendre cet aveu , je vous dis malgré moi : « Allez, vous n aimez rien.... vous ne serez jamais heureux !....^^ c'est qu^il me semblait en effet que vous deviez être toujours malheureux... si vous ne m'aimiez pas... moi qui vous aimais tant ! moi qui me croyais si utile à votre bonheur!.... Depuis ce jour, vous m'avez avoué que vous m'aimiez; j'en ai été bienheureuse... bien profondément heureuse; mais cela ne m'a pas étonnée. Hier, ma mère m'a causé un violent chagrin en me disant toutes ces affreuses calomnies. Ne vous voyant pas , j'ai cru que vous partagiez ma peine à ce sujet... Voilà tout ce que j'avais à vous dire, Arthur... voilà comme je vous ai aimé, voilà comme je vous aime; mais, par pitié, ne me tourmentez pas ainsi, redevenez ce que vous étiez pour moi!...

Pourquoi ce changement? encore une fois, que vous ai-je fait?....

Pendant qu'Hélène s'exprimait avec une simplicité si naïve^ et sans doute si vraie, je ne l'avais pas quittée du regard; au lieu d'être tendrement ému , je l'observais avec la méchante et attentive défiance d'un juge hostile et prévenu ; pourtant , quand elle soulevait ses beaux yeux doux et limpides sous leurs longues paupières, elle les attachait sur les miens avec une assurance si candide et si sereine, qu'il me fallait être aussi aveuglé quejel'étais, pour n'y pas lire l'amour le plus noble et le plus profond.

Mais, héîas ! quand on est possédé par un doute opiniâtrCj tout ce qui tend à le détruire dans votre esprit, vous irrite, comme dicté par la perfidie et la fausseté; vous persistez d'autantplus dans votre convicîion, que vous vous croiriez dupe en l'abandonnant : les plus incurables vériiés vous semblent alors d'adroits mensonges, et les plus nobles et plus soudaines inspirations autant de pièges froidement tendus. J'agis ainsi, et conti-^

nuai le triste rôle que je m'étais imposé.

— Cela est parfaitement et très adroitement calculé, — répondis je;— -les causes et les effets s'enchaînent et se déduisent à merveille... la fable est même fort vraisemblable... et un plus sot s'y laisserait prendre.

— La fable !... quelle fable ? — dit Hélène , qui ne pouvait concevoir mes soupçons.

Mais sans lui répondre , je continuai : — Puisque vous raisonnez si sagement, comment n'avez-vous pas réfléchi qu'en me permettant de vous témoigner une préférence aussi assidue , vous vous compromettiez gravement ?

— Je n'ai songé à rien , je n'ai réfléchi à rien, puisque je vous aimais; et pouvais-je d'ailleurs penser que ce que vous faisiez fût mal, puisque j'étais sûre de votre affection?

— Ainsi , vous songiez dès lors à m'épouser ?

Hélène ne parut pas m'avoir entendu, et reprit : — Que dites-vous, Arthur?

— Ainsi, repris-je avec impatience, vous

VOUS croyiez alors assurée que je vous épouserais ?

— Mais , — me répondit Hélène de plus en plus étonnée, — je ne conçois pas les questions que vous me faites, Arthur...

Réfléchissez donc à ce que vous me dites là.. Dieu du ciel! après nos aveux! notre amour... ai-je|donc pu douter de vous... de...? — Puis, s'interrompant , elle s'écria : — Ah î ne vous calomniez pas ainsi !

Cette assurance en elle, ou plutôt cette confiance excessive dans ma loyauté, choqua tellement mon stupide orgueil, que j'eus Ihorrible courage d'ajouter, il est vrai lentement , et avec une angoisse si douloureuse , que mes lèvres devinrent sèches et amères en prononçant ces mots :

— Et dans ces beaux projets d'union , qui ne seront probablement que des projets.-, i^ous 11 aviez sans doute jamais songé

à MA FORTUNE ?

Quand ces terribles paroles furent dites... j'aurais donné ma vie pour les étouflfer; car tant que je les avais seulement pensées j

elles n'avaient pas retenti à mon esprit dans toute leur ignoble signification; mais lorsque je m'entendis répondre ainsi tout haut à ces aveux si ingénus, si nobles et si touchants , qu'Hélène venait de me faire , elle qui, tout enfant, ne m'avait aimé que parce qu'elle me croyait malheureux...

mais lorsque je pensai à la profonde et incurable blessure que je venais de faire à cette âme généreuse , d'une fierté si farouche et si outrée, je fus saisi d'un épouvantable et vain remords.

Hélas! j'eus tout loisir de savourer l'amertume de mes regrets désespérés , car Hélène fut long-temps à me comprendre... et long-temps à revenir de sa stupeur quand elle m'eut compris !

Mais lorsque je vis poindre sur ce beau visage l'expression de douleur, d'indignation et de mépris écrasant , qui le rendit d'un caractère majestueux et presque menaçant , je ressentis au cœur un choc si violent, que joignant les mains, je tombai aux genoux d'Hélène en lui criant : — Pardon !

Mais elle , toujours assise , les joues empourprées , les yeux étincelants , se pencha vers moi, puis, tenant, mes deux mains qu'elle secoua presque avec violence , et attachant sur moi un regard dont je n'oublierai jamais l'implacable dédain , elle répéta lentement :

— J'aurais songé à votre fortune... moi!! MOI Hélène !!!

Il y eut dans ces deux mots — moi Hélène ! — un accent de noblesse et de fierté si éclatant, qu'éperdu de honte je courbai la tête en sanglotant.

Alors elle, sans ajouter un mot, se leva brusquement, et sortit du pavillon d'un pas ferme et sûr.

Je restai anéanti.

H me sembla que désormais ma destinée était irréparablement vouée au mal et au malheur.

Pourtant je résolus de revoir Hélène.

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