‹ Arthur (volume 2)Chapitre 9 sur 23 · CHAPITRE CINQEIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQEIEME

j^fUnr.

Je n'ai d'autre but , en me rappelant ces souvenirs d'autrefois, que de me considérer inexorablement de dehors en dedans, si cela se peut dire; d'assister en speclalour froid et désintéressé aux scènes de ma pensée intime, ainsi qu'à la lutte de mes instincts , bons ou mauvais , et de n'en repu-

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dier aucun , tel bas et misérable qu'il soit.

Je crois n'être ni meilleur ni plus mauvais que le commun des autres hommes; et ce qui me donne l'espèce de courage de tout m'avouer à moi-même, est la conviction où je suis , que si le plus grand nombre se posaient les mêmes questions que je me suis posées, et y répondaient franchement, leurs solutions seraient très souvent les miennes.

Je reviens à la mort de mon père; ma douleur fut profonde , mais ce sentiment ne fut pas celui qui prédomina en moi : ce fut d'abord une terreur stupéfiante de me voir, à vingt-deux ans, absolument libre, et maître d'une fortune considérable. Puis j'éprouvai aussi un sentiment d'angoisse inexprimable en songeant que je restais désormais sans aucun appui naturel ; erreurs ou sagesse, vice ou vertu, gloire ou obscurité, ma vie ne devait plus émouvoir personne; d'ailleurs , l'existence excentrique de mon père l'avait depuis si long-temps isolé de

toute société , que j'avais même à entrer presque en étranger dans le monde, que ma position m'appelait à voir; l'avenir me semblait alors un désert immense, sillonné de mille sentiers divers ; mais aucun souvenir, aucun intérêt, aucun 2:)atronage de famille ou de caste ne me désignait ma route.

Comme toujours, grâce à la marche du temps, cette impression devait se modifier, puis se contrarier radicalement ; mais la transition fut longue.

Plus tard, celte sorte de terreur se mêla d'une nuance d'orgueil , alors que je songeai que les grands domaines de notre famille m'appartenaient; et si le fardeau de les régir me paraissait lourd , cet embarras avait en lui-même sa compensation.

Très jeune, j'avais déjà machinalement l'habitude de me regarder pour ainsi dire penser; aussi, lorsque je vis ma sombre douleur et mon profond abattement se colorer de cespremières lueurs depcrsonnalité, je frémis et je me rappelai ces mots terribles de mon père mourant : « Vous êtes gé^

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néreux ethon\ vous m aimez tendrement , et cependant^ plus ou moins de temps après ma mort . vous tn viendrez ii me moins regretter^ puis à vous consoler absolument j et à ni oublier tout-à fait. »

On raconte plusieurs exemples de gens auxquels on avait prédit une fin tragique et prématurée, et qui, poussés par une inexplicable fatalité , se chargeaient euxmêmes de réaliser ces fatales prédictions. Il en est , je crois , de même de certaines idées que vous pressentez quoiqu'elles vous soient odieuses , contre lesquelles vous vous débattez en vain , et auxquelles vous finissez pourtant par obéir; il en fut ainsi de la prédiction de mon père : je la combattis long-teinps et j'y cédai.

Mais cette lutte fut certainement un des plus douloureux instants de ma vie; reconnaître peu à peu l'effroyable vanité de nos regrets, se cruellement convaincre de celte formidable vulgarité : — que les sentiments les plus profondément enracinés dans le cœur par la nature , s'éteignent, se flétris-

sent, meurent et s'effacent sous le souffle glacé du temps : — de telles pensées enfin ne doivent-elles pas déchirer 1 ame? aussi je maudissais, mais en vain , mon ingratitude.

C'était pendant le mois de janvier, car j'avais passé l'hiver à Serval avec ma tanleet Hélène. Tous les matins je montais à cheval, et j'allais me promener dans la forêt pendant trois ou quatre heures; ce temps gris , sombre et brumeux, me plaisait; ces immenses allées , couvertes de neige ou semées de feuilles mortes que le vent enlevait en tourbillons rapides , avaient un aspect triste qui cadrait avec mes pensées. Laissant flotter les rênes sur le cou de mon cheval, j'allais ainsi machinalement , songeant à peine à l'avenir, à la direction que je voulais suivre ; ne faisant aucun projet , car j'étais encore trop étourdi de la position où je me trouvais. J'avais si long-temps vécu sous l'entière dépendance de mon père, n'ayant de volonté que la sienne , de projets que les siens ; en voyage même , cette volonté re*

présentée par celle de mon précepteur, m'avait toujours si incessamment suivi, que l'absolue et entière liberté où je me trouvais , m'accablait , je le répète, et m'effrayait à la fois.

Après mes longues promenades , je rentrais, je trouvais Hélène et sa mère qui m'attendaient ; nous causions de mon père, et ma tante m'engageait à surmonter la répugnance que j'avais à m'occupcr de mes affaires; mais ces détails me rappelaient trop cruellement les entretiens que j'avais eus avec mon père à ce sujet : je ne pus m'y résoudre encore, et je chargeai mon précepteur de ce? soins.

Trois mois après , mes angoisses avaient beaucoup perdu de leur amertume ; je com mençai pour ainsi dire à me reconnaître et à regarder autour de moi; mes idées devinrent plus nettes, plus arrêtées , sur la manière dont je devais user de ma liberté. Cette liberté m'inquiétait encore, mais ne m'épouvantait plus.

La direction de la pensée n'échappe pas

toujours aux influences extérieures et purement physiques ; je l'éprouvai alors. Le printemps approchait, et on eût dit qu'avec le noir hiver, devait passer la première âcreté de ma douleur, et que mes vagues projets, mes douces espérances d'avenir, devaient naître avec la riante feuillaison de mai.

Nous étions vers le milieu d'avril; depuis la mort de mon père , je n'avais pu me résoudre à aller au cimetière du village , où s'élevait le monument funéraire de notre famille , tant je redoutais la cruelle impression que je devais ressentir; un jour je maudissais ma faiblesse, lorsque Hélène me dit : « Ayez donc pi is de courage, Arthur ; venez, je vous accompagnerai. »

La mère d'Hélène étant souffrante, ne put venir avec nous; nous y allâmes seuls.

Mon émotion était si violente, que je tremblais ; je pouvais à peine me soutenir. Hélène, peut-être aussi émue que moi, le paraissait moins; aussi, en arrivant sous le péristyle du tombeau, je m'évanouis

Quand je repris mes sens , je vis Hélène

agenouillée près de moi ; je sentis ses larmes m'inondor les joues; car de ses deux mains elle soutenait ma tôle. Pour la première fois, enfin , chose étrange ! malgré la sainteté du lieu, malgré les déchirantes pensées qui me devaient accabler, pour la première fois je fus frappé de la beauté d'Hélène... Puis cette sensation passa rapide comme un songe; je revins à des idées d'une profonde tristesse, je pleurai beaucoup, et nous revînmes au château.

Depuis, j'allais avec Hélène presque chaque jour au cimt^tière; au lieu d'une douleur acre et aiguë, je ressentis peu à peu une mélancolie douce, qui n'était pas sans une sorte de charme... Je me reconnus d'abord avec joie une ineffable gratitude pour la mémoire de mon père, et je le bénissais pieusement et avec admiration dem'avoirpu toujours témoigner une affection aussi profonde, et surtout aussi prévoyante, malgré les terribles convictions qu'il avait sur l'oubli où on laissait ceux qui n'étaient plus.

Sortant de ma première stupeur, je corn-

mençai enfin à apprécier la grande position qu'il m'avait faite : c'était pour lui en avoir sans cloute une éternelle reconnaissance; mais, enfin, en comprenant cette position dans toute sa splendeur, je frémissais quelquefois , tremblant qu'au fond de ce vif sentiment, il n'y eût de ma part une affreuse réaction de satisfaction égoïste.

J'ai dit que j'étais demeuré long-temps sans remarquer la beauté d'Hélène : bien que cela doive sembler singulier, on le concevra , en songeant que jusqu'à ce moment elle avait été pour moi une sœur; lorsque je la quittai pour voyager, elle était au couvent, et presque enfant; puis , pendant les derniers mois de la vie de mon père, j'avais été si cruellement préoccuj^é de ses douleurs, et Hélène s'était montrée pour lui d'une affection si dévouée, si filiale, que cette espèce de sentiment tout fraternel n'avait pu changer.

Hélène avait trois ans de moins que moi : elle était blonde et pâle : son abord était bienveillant mais froid, et ses grands yeux

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bleus, son nez aquilin, son large et beau front, souvent penché, lui donnaient à la fois un air imposant et mélancolique; enfant elle avait toujours été pensive : c'était un caractère silencieux et concentré, indifférent aux joies et aux plaisirs de son âge; toujours très sédentaire, très nonchalante; elle riait fort peu et rêvait souvent; ses sourcils d'un blond cendré plus foncé que ses magnifiques cheveux, étaient abondants et peut-être trop accusés; son pied charmant, et sa main un peu longue, d'une beauté antique; sa taille élevée, souple et mince, était d'une j^erfection remarquable; mais elle se tenait très mai, et. par indolence, courbait presque toujours ses blanches et rondes épaules, malgré les continuelles remontrances de sa mère.

Quant à son esprit, il ne m'avait jusqu'alors jamais frappé; elle s'était montrée remplie de prévenances et de délicatesse dans raffeclion qu'elle avait témoignée à mon père, et, je l'ai dit, elle demeurait avec moi sur un pied tout fraternel.

C'était enfin une affectueuse et tendre nature, charitable et bienveillante à tous, mais devenant d'une fierté ombrageuse et d'une susceptibilité extrême dès qu'elle pouvait soupçonner qu'on pensait à faire la moindre allusion à sa pauvreté.

Je me souviens toujours qu'avant la mort de mon père, Hélène m'avait bien long-temps et très sérieusement boudé, parce que j'avais étourdiment et sottement dit devant elle : que les jeunes personnes sans fortune étaient presque toujours malheureusement dévolues dès leur naissance à de vieux goutteux , qui , las du monde, chercliciieui une pauvre jeune fille bien née qui voulût se résigner à partager leur hargneuse solitude.

La mère d'Hélène , sœur de mon père, était une femme faible, insouciante, mais parfaitement bonne, spirituelle et remarquablement distinguée. — Son mari, longtemps chargé de hautes fonctions diplomatiques, très prodigue, très joueur, aimant le faste, le grand luxe , représentant sa cour le plus noblement et le plus somptueusement

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du monde , avait presque entièrement dis sipé sa fortune et celle de sa femme ; aussi cette dernière demeurait-elle, sinon sans biens , du moins dans une aisance honorable, mais médiocre.

De ma vie je n'avais songé à la disproportion de fortune qui existait entre Hélène et moi j lorsque sa beauté me frappa , je n'y pensai pas davantage, car je crois qu'un des traits saillants de la jeunesse qui se trouve riche sans labeur, est de colorer pour ainsi dire tout et tous des reflets de son prisme d'or.

Du momentoù j'avais remarqué qu'Hélène était belle, sans me rendre compte des sentiments que j'éprouvais peut-être déjà à mon insu, je devins tout autre; j'abrégeai mes promenades à cheval, je mis plus de recherche dans ma toilette, et je fus souvent honteux, en me rappelant mes négligés trop fraternels d'autrefois.

Ma tante avait une femme de ses amies , veuve aussi , et mère d'une fille de l'âge d'Hélène, qui lui donnait les plus cruelles inquiétudes, sa poitrine étant gravement

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attaquée. J'entendis ma tante parler de cette amie, et devinant par instinct qu'il est plus facile de s'isoler au milieu du monde que dans la solitude, j'engageai ma tante à prier cette amie de venir avec sa fille habiter quelque temps à Serval, dont l'air était d'une excellente pureté; ma tante accepta avec joie , et bientôt madame de Verteuil et sa fille, pauvre enfant de dix-huit ans, peu jolie, mais ayant un air de souffrance si résignée , qu'elle intéressait profondément, arrivèrent au château.

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