‹ Arthur (volume 3)Chapitre 1 sur 27 · Arthur · texte numérisé non relu

Arthur

Mon cher lecteur (c'est la vieille formule et c'est la seule bonne), je viens t'apporler un nouvel essai dont la forme est renouvelée des Grecs tout au moins, et qui te plaira peut-être médiocrcment. Le temps n'est plus où

... A genoux dans une humble préface.

Un auteur au public semblait ilemaniler grAce

On s'est beaucoup corrigé de cette fausse modestie depuis que Boileau l'a signalée au mépris des grands hommes. Aujourd'hui on procède tout à fait cavalièrement, et si l'on fait une préface, on y prouve au lecteur consterné qu'il doit lire chapeau bas, admirer et se taire.

UJCBEZIt FLORUNI. 1, i

On fait fort bien" d'agir ainsi avec toi, lecteur bénévole, puisque cela réussit. Tu n'en es pas moins satisfait, parce que tu sais fort bien que l'auteur n'est pas si mauvaise tête qu'il veut bien le paraître, que c'est un genre , une mode , une manière de porter le costume de son rôle, et qu'au fond il va te donner ce qu'il a de plus fort et te servir selon ton goût.

Or, tu as souvent fort mauvais goût, mon bon lecteur. Depuis que tu n'es plus Français, tu aimes tout ce qui est contraire à l'esprit français, à la logique française, aux vieilles habitudes de la langue et de la déduction claire et simple des faits et des caractères. Il faut, pour te plaire, qu'un auteur soit à la fois aussi dramatique que Shakspeare, aussi romantique que Byron, aussi fantastique qu'Hoffmann , aussi effrayant que Lewiset AnneRadcliffe, aussi héroïque que Calderon et tout le théâtre espagnol, et, s'il se contente d'imiter seulement un de ces modèles, tu trouves que c'est bien pauvre de couleur.

Il est résulté de tes appétits désordonnés que l'école du roman s'est précipitée dans un tissu d'horreurs , de meurtres , de trahisons , de surprises, de terreurs, de passions bizarres, d'événements stupéfiants ; enfin dans un mouvement à ilonner le vertige aux bonnes gens qui n'ont pas

le pied assez sûr ni le coup d'oeil assez prom|it pour marcher de ce train-là.

Voilà donc ce que l'on fait pour te plaire, et si tu as reçu quelques soufflets pour la forme, c'était une manière de fixer ton attention, afin de le combler ensuite des satisfactions auxquelles tu aspires. Ainsi, je dis que jamais public ne fut plus caressé, plus adulé, plus gâté que tu ne l'es, par le temps qui court et les œuvres qui pleuvent.

Tu as pardonné tant d'impertinences que tu m'en passeras bien une petite ; c'est de te dire que tu détériores ton estomac à manger tant d'épiees, que tu uses tes émotions et que tu épuises tes romanciers. Tu les forces à un abus de moyens et à des fatigues d'imagination après lesquelles rien ne sera plus possible, à moins qu'on n'invente une nouvelle langue et qu'on ne découvre une nouvelle race d'hommes ; tu ne permets plus au talent de se ménager, et il se prodigue. Un de ces matins, il aura tout dit et sera forcé de se répéter. Cela t'ennuiera , et , ingrat envers tes amis comme tu l'as toujours été, comme tu le seras toujours , tu oublieras les prodiges d'imagination et de fécondité qu'ils ont faits pour toi et les plaisirs qu'ils l'ont donnés.

Puisqu'il en est ainsi, sauve qui peut! Demain

le mouvement rétrograde va se faire, la réaction va commencer. Mes confrères sont sur les dents, je parie, et vont se coaliser pour demander un autre genre de travail, et des salaires moins péniblement achetés. Je sens venir cet orage dans l'air qui se plombe et s'alourd't, et je commence prudemment par tourner le dos au mouvement de rotation délirante qu'il t'a plu d'imprimer à la littérature. Je m'assieds au bord du chemin et je regarde passer les brigands, les traîtn s, les fossoyeurs, les élrangîeurs, les écorcheurs, les empoisonneurs, les cavah'ers armés jusqu'aux dents, les femmes écheve ées, toute la troupe sanglante et furibonde du drame moderne. Je les vois, emportant leurs poignards, leurs couronnes, leurs guenilles de mendiants, leurs manteaux de pourpre, t'envoyant des nia'édictions, et cherchant d'autres emplois dans le monde que ceux de chevaux de course.

Mais comment vais-je m'y prendre, moi, pauvre diable, qui n'avais jamais cherché ni réussi à faire d'innovation dans la forme, pour ne pas être empoi té dans ce tourbillon et pour ne pas me trou\cr, cependant, trop en relard, quand la mode nou\e!le, encore inconnue, mais imminente.^ va lever la tète?

Je vais me reposer d'abord et faire un petit

travail tranquille, après quoi nous verrons bien ! Si la nouvelle mode est bonne, nous la suivrons. Mais celle du jour est trop fantasque, trop riche ; je suis trop vieux pour m'y mettre , et mes moyens ne me le permettent pas. Je vais continuer à porter les babils de mon grand-père; ils sont commodes, simples et solides.

Ainsi, lecteur,' pour procéder à la française, comme nos bons aïeux, je te préviens que je retrancherai du récit que je vais avoir l'honneur de te présenter, l'élément princ'pal , l'épice la plus forte qui ait cours sur la place, c'est-à-dire l'imprévu, la surprise. Au lieu de te conduire d'ét(mnoments en étonnements, de te faire tomber à chaque chapitre de fièvre en chaud mal, je te mènerai pas à pas par un petit chemin tout droit, en le faisant regarder devant toi, derrière toi, à droite, à gauche, les buissons du fossé , les nuages de l'horizon, tout ce qui s'offrira à ta vue, dans les plaines tranquilles que nous aurons à j)arcourir. Si par hasard il se présente un ravin, je te dirai : <i Prends garde, il y a ici un ravin ; » si c'est un torrent, je t'aiderai à passer ce torrent, je ne t'y pousserai pas la tête la première, pour me donner le plaisir de dire aux autres : 't Voilà un lecteur bien attrapé, » et pour celui de t'entendre crier : « Ouf! je lue suis

Ctissé le cou, je ne m'y attendais guère ; cet auteur-là m'a joué un bon tour. »

Enfin je ne me moquerai pas de toi ; je erois fju'il est impossible d'avoir de meilleurs procédés... Et pourtant il est fort probable que lu m'accuseras d'être le plus insolent et le plus présomptueux de tous les romanciers , que tu te fâcheras à moitié chemin et que tu refuseras de me suivre.

A ton aise! Va où ton penchant te pousse. Je ne suis pas irrité contre ceux qui te captivent, en faisant le contraire de ce que je veux faire. Je n'ai [)as de haine contre la mode. Toute mode est bonne tant qu'elle dure et qu'elle est bien portée 5 il n'est possible de la juger que quand son règne es( fini. Elle a le droit divin pour elle ; elle est fille du génie des temps : mais le monde est si grand qu'il y a place pour tous, et les libertés dont nous jouissons s'étendent bien jusqu'à nous permettre de faire un mauvais roman.

LUCREZIA FLORIANI

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