‹ Arthur (volume 3)Chapitre 2 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le jeune primée Karol de Roswald venait de perdre sa mère lorsqu'il fit connaissance avec la Floriani.

Il était plongé encore dans une tristesse prolonde et rien ne pouvait le distraire. La princesse de Roswald avait été pour lui une mère tendre et parfaite. Elle avait prodigué à son enfance débile et souffreteuse les soins les plus assidus et le dévouement le plus entier. Elevé sous les yeux de cette digne et noble femme, le jeune homme n'avait eu qu'une passion réelle dans toute sa vie : l'amour lilial. Cet umour réciproque du fils et de la mère les avait rendus exclusifs et peut-être un peu trop absolus dans leur manière de voir et de sentir. La princesse était d'un esprit supérieur et d'une grande instruction, il est vrai; son entretien et ses enseignements semblaient pouvoir tenir lieu de tout au

jeune Karol. La frèle santé de celui-ci s'était opposée à ces études classiques, pénibles et sèchement tenaces, qui ne valent pas toujours par elles-mêmes les leçons d'une mère éclairée, mais qui ont cet avantage indispensable de nous apprendre à travailler, parce qu'elles sont comme la clef de la science de la vie. La princesse de Roswald, ayant écarté les pédagogues et les livres, par ordonnance des médecins, s'était attachée à former l'esprit et le cœur de son fds, par sa conversation, par ses récits, par une sorte û' insufflation de son être moral, que le jeune homme avait aspirée avec délices. II était donc arrivé à savoir beaucoup sans avoir rien appris.

Mais rien ne remplace l'expérience, et le soufflet que, dans mon enfance, on donnait encore aux marmots pour leur graver dans la mém ire le souvenir d'une grande émotion, d'un fait historique, d'un crime célèbre ou de tout autre exemple à suivre ou à éviter, n'était pas chose si niaise que cela nous parait aujourd'hui. Nous ne donnons plus ce soufflet à nos enfants; mais ils vont le chercher ailleurs, et la lourde main de l'expérience l'applique plus rudement que ne ferait la nùtre.

Le jeune Karol de Roswald connut donc le monde et la vie de bonne heure, de trop bonn;; heure peutêtre, mais par la théorie et non par la pratique. Dans le louable dessein d'élever son âme, sa mère rje laissa approcher de lui que des personnes distin-

guées, dont les préceptes et Texemple devaient lui être salutaires. Il sut bien que dehors il y avait des méchants et des fous, mais il n'apprit qu'à les éviter, nullement à les connaître. On lui enseigna bien à secourir les malheureux; les portes du palais où s'écoula son enfance étaient toujours ouvertes aux nécessiteux ; mais, tout en les assistant, il s'habitua à mépriser la cause de leur détresse et à regarder cette plaie comme irrémédiable dans l'humanité. Le désordre, la paresse, l'ignorance ou le manque de jugement, sources fatales d'égarement et de misère, lui parurent, avec raison, incurables chez les individus. On ne lui apprit point à croire que les masses doivent et peuvent insensiblement s'en affranchir, et qu'en prenant l'humanité corps à corps, et en discutant avec elle, en la gourniandant, la caressant tour à tour, comme un enfant qu'on aime, en lui pardonnant beaucoup de rechutes pour en obtenir quelques progrès , on fait plus pour elle qu'en jetant à ses membres perclus ou gangrenés le secours restreint de la compassion.

Il n'en fut pas ainsi. Karol apprit que l'aumône était un devoir; et c'en est un à remplir sans doute, tant que, par l'arrangement social, l'aumône sera nécessaire. Mais ce n'est qu'un des devoirs que l'amour de notre immense famille humaine nous impose. Il y en a bien d'autres, et le principal n'est pas de plaindre, c'est d'aimer. Il embrassa avec ardeur la maxime qu'il fallait haïr le mal; mais il

s'altaelia à la lettre, qu'il faut plaindre ceux qui le font; et, encore une fois, plaindre n'est pas assez. 11 faut aimer surtout pour être juste et pour ne pas désespérer de l'avenir. Il faut n'être pas trop délicat pour soi-même, et ne pas s'endormif dans le sybaritisme d'une conscience pure et satisfaite d'elle-même. Il était assez généreux, ce bon jeune homme, pour ne pas jouir sans remords de son luxe, en songeant que la plupart des hommes manquent du nécessaire; mais il n'appliquait pas cette cuinmisératiou à la misère morale de ses semblables. Il n'avait pas assez de lumière dans la pensée pour se dire que la perversité humaine rejaillit sur ceux qiii en sont exempts, et que faire la guerre au mal général est le premier devoir de ceux qui n'en sont pas atteints.

Il voyait, d'un côté, l'aristocratie morale, la distinction de l'intelligence, la pureté des mœurs, la noblesse des instincts; et il se disait : u Soyons a>ec ceux-là. )> De l'autre, il voyait l'abrutissement, la bassesse, la folie, la débauche, et il ne se disait pas : <. Allons à ceux-ci pour les ramener, s'il est possible. » — (c Noli ! lui avait-on appris à dire. lis sont perdus ! Donnons-leur du pain et des vêtements , mais ne compromettons pas notre âme au contact de la leur. Ils sont endurcis et souillés, abandonnons leur esprit à la clémence de Dieu. »

Celte habitude de se préserver devient à la

longue une sorte d'égoïsnie, et il y avait un peu de cette sécheresse au fond du cœur de la princesse. Il y en avait chez elle pour son fils encore plus que pour elle-inème. Elle l'isolait avec art des jeunes gens de son âge, dès qu'elle les soupçonnait de folie, ou seulement de légèreté. Elle craignait pour lui ce frottement avec des natures différentes de la sienne; et c'est pourtant ce contact qui nous rend hommes, qui nous donne de la force, et qui fait qu'au lieu d'être entraînés à la première occasion , nous pouvons résister à l'exemple du mal et garder de l'influence pour faire prévaloir celui du bien.

Sans être d'une dévotion étroite et farouche, la princesse était d'une piété assez rigide. Catholique sincère et fidèle, elle voyait bien les abus, mais elle n'y savait pas d'autre remède que de les tolérer en laveur de la grande cause de l'Eglise, u Le pape peut s'égarer, disait-elle, c'est un homme; mais la papauté ne peut faillir : c'est une institution di- \iiic. 1) Dès lors les idées de progrès n'entraient point facilement dans sa tête, et son fils apprit de l)Onne heure à les révoquer en doute et à ne point espérer que le salut du genre humain put s'accomplir sur la terre. Sans être aussi régulier que sa mère dans les pratiques religieuses (car, en dépit de tout, au temps où nous sommes, la jeunesse se dégage vite de tels liens), il resta dans cette doctrine qui sauve les hommes de bonne volonté et ne sait

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pas briser la mauvaise volonté des autres ; qui se contente de quelques élus et se résigne à voir les nombreux apr-elés tomber dans la géhenne du mal éternel : triste et lugubre croyance qui s'accorde parfaitement avec les i.lées de la noblesse et les privilèges de la fortune. Au ciel comme sur la terre, le paradis pour quelques-uns, l'enfer pour le plus grand nombre. La gloire, le bonheur et les récompenses pour les exceptions : la honte, l'abjection et le chàlimenl pour presque tous.

Les âmes naturellement bonnes et généreuses qui tombent dans cette erreur en sont punies par une éternelle tristesse. 11 n'appartient qu'aux insensibles ou aux stupides d'en prendre leur parti. La princesse de Roswald souffrait de ce fatalisme catholique, dont elle ne pouvait secouer les arrêts farouches. Elle avait pris une habitude de gravité solennelle et sentencieuse qu'elle communiqua peu à peu à son fils, pour le fond, sinon pour la forme. Le jeune Karol ne connut donc point la gaieté, l'abandon, la confiance aveugle et salutaire de l'enfance. A vrai dire il n'eut point d'enfance : ses pensées tournèrent à la mélancolie, et lors même que vint l'âge d'être romanesque, ce ne furent que des romans sombres et douloureux qui remplirent son imagination.

Et malgré cette fausse route que suivait l'esprit de Karol, c'était une adorable nature d'esprit que la sienne. Doux, sensible, exquis en toutes choses.

il avait à quinze ans toutes les grâces de l'adoles* cence, réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta délicat de corps, comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté charmante, une physionomie exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, point d'âge ni de sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race d'antiques magnats qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales dont la poésie du moyen âge ornait les temples chrétiens ; un ange, beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de formes conmie un jeune dieu de l'Olympe, et pour couroimer cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.

C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en même temps que ses pensées; rien n'était plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dévoué que ses aiîeclions. Si l'on eut pu oublier l'existence du genre humain et croire qu'il s'était concentré et personnifié dans un seul être, c'est lui qu'on aurait adoré sur les ruines du monde. Mais cet être n'avait pas assez de relations avec ses semblables. Il ne comprenait que ce qui était identique à lui-même : sa mère, dont il était un reflet pur et brillant; Dieu, dont il se faisait une idée

étrange, appropriée à sa nature d'esprit; et enfin une chimère de femme qu'il créait à son image, et qu'il aimait dans l'avenir sans la connaître.

Le reste n'existait pour lui que comme une sorte de rêve fâcheux auquel il essayait de se soustraite en vivant seul au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries , il n'avait point le sens de la réalité. Enfant, il ne pouvait toucher à un instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme différent de lui, sans se heurter douloureusement contre cette contradiction vivante.

Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude volonlairc et bientôt invétérée de ne point voir et de ne pas entendre ce qui lui déplaisait en général, sans toucher à ses affections personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable.

Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère le jeune prince put avoir des amis. Il en avait pourtant, non-seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des jeunes gens de son âge, qui l'aimaient ardemment et qui se croyaient aimés de lui. Lui-même ptûsail les aimer beaucoup, mais c'était avec l'ima-

ginalion plutôt qu'avec le cœur. Il se faisait une haute idée de l'amitié et, dans l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, élevés à peu près de la même manière et dans les mêmes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord formel.

Cela arriva pourtant, et à vingt-cinq ans qu'il avait lorsque sa mère mourut, il s'était dégoûté déjà de presque tous. Un seul lui resta très-lidèle. C'était un jeune Italien, un peu plus âgé que lui, d'une noble figurp et d'un grand cœur, ardent enthousiaste 5 fort différent à tous autres égards de Karol , il avait du moins avec lui ce rapport qu'il aimait avec passion la beaulé dans les arts et qu'il professait le culte de la loyauté chevaleresque. Ce fut lui qui l'arracha de la tombe de sa mère et qui, l'entraînant sous le ciel vivifiant de l'Italie, le conduisit pour la première fois chez la Floriani,

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