‹ Arthur (volume 3)Chapitre 16 sur 27 · C. MUQUARDT · texte numérisé non relu

C. MUQUARDT

LUCREZIA FLORIANI

CHAPITI'.K l'KlvUll'R.

Il ne larda pas à se Iranquillisci , cm cflci, cl à se reprocher d'avoir iail un rcvc nionsirticux. J>'aspect de cette chaumière dans laquelle il n'était jamais entré encore depuis le Jour de son arrivée, et qu'à ce monient-ià il n'avait nullement examinée, le remi)lit d'une émotion étrange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de !a !)assii)n.

L'intérieur de celle maison rustique , cntrelenu avec la propreté dont Bilïi était doué, n'a\ail suhi aucun changement depuis l'enfance de la Floriani, et si le vieux pécheur avait consenti, à grand'peine, à des réparations nécessaires concernant la solidité et l'assainissement, il n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelât ses meubles et qu'on rajeunit l'étoffe grossière de ses rideaux. Le seul objet qui sentit la civilisation , c'était une grande gravure encadrée de palissandre et placée dans le fond du lit du vieillard. Karol se pencha

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pour la regarder; c'était la Floriani dans toute sa beauté, dans toute sa gloire, en costume de Melponiène, avec le diadème antique, l'épaule nue, le sceptre à la main. Une belle vignette encadrait cette no])]e figure, et portait dans ses ornements les divers altriL'Uts de plusieurs Muses : le masque de ïhalie, le brodequin à côté du cothurne, la trompette, les livres, les perles, les myrtes de Calliope , d'Erato et de Polymnie. Un distique en vers italiens d'un goUt académique exprimait l'idée que, comme tragédienne, comédienne, poëte héroïque et historique, letterata, etc., etc., Lucrezia Floriani réunissait en elle tous les talents et toutes les sciences qui font la gloire du théâtre et des lettres.

Cette gravure était un hommage des dilctlanti de Rome, que la Floriani n'avait pas voulu placer dans sa villa, et dont son père s'était emparé, parce qu'il avait ouï dire à un domestique qu'une aussi belle épreuve valait deux cents francs. 11 l'avait placée au-dessus d'un petit pastel qui intéressa Karol bien davantage et qui représentait une petite fdle de dix à douze ans, en costume de paysanne, avec une rose sur l'oreille, une grande épingle d'argent dans les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset rouge-brique. Ce portrait, sans être d'une exécution habile, était d'une naïveté charmante. C'était bien là l'air franc et candide d'un enfant intelligent par la pensée, simple par le cœur

et l'éducation. Au-dessous on lisait : Antonietta Menapace, dessinée d'après nature^ à rage de dix ans, par sa marraine Liicrezia Ranieri.

En voyant ces doux poitrails qui présentaient là, sous le chaume natal, un si étrange contraste, la petite fille des champs et la grande artiste, l'enfant obscur et heureux, et la femme célèbre et infortunée; la première si jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et d'abandon enjoué, sa forte poitrine de garçon chastement couverte d'une épaisse et rude chemise : la seconde si belle, si sévère, avec son regard expressif, son attitude superbe, son sein de déesse à peine voilé par la draperie classique , Karol eut un sentiment d'effroi et de douleur. Il ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent ressemblants, et que Lucrezia n'eut conservé ou recouvré, dans le calme de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression suave et touchante de l'innocente Antonietta Menapace. 3Iais ce qu'elle avait acquis de noblesse, de grâce et de séduction en devenant la Floriani avait laissé aussi une empreinte qui , pour la première fois, lui fit peur, lorsqu'il vit son image ainsi ornée et révélée par l'admiration des artistes. Cette auréole lui brûlait les yeux, et il avait besoin de les reporter sur la rose dos champs qui parait le front de la petite fille. Il lui semblait que la Muse échappait par le passé à sa jalouse possession, tandis que l'enfant, n'appartenant qu'à Dieu, ne lui était point disputée.

11 eut pourtant le courage d'examiner minutieusement la Muse; mais quel fut son trouble lorsqu'il lut en petits caractères , au-dessous de la \ignette, que cet ornement avait été composé et dessiné par Jacopo Boccafetri?

Il l'avait oublié, et il le retrouvait là, ce nom maudit, qui, bien à tort sans doute, bouleversait son imagination depuis une heure. Boccaferri n'était pas l'auteur du portrait; c'était la signature d'un artiste plus célèbre, mais enfin il avait travaillé à cet ouvrage ; il avait peut-être vu la Floriani poser devant le peintre , avec cette tunique transparente , et dans cet éclat de jeunesse, de force et de beauté, dont lui, Karol , ne possédait plus que le déclin. Enfin, il l'avait beaucoup connue, et bien intimement, ce Boccaferri, puisqu'il acceptait d'elle des secours sans rougir ! A quel point, à moins d'être un misérable, faut-il être lié avec une femme pour recevoir l'aumône de sa main? Et si c'était, en effet, un artiste avili par le désordre et la débauche jusqu'à mendier, commeril Lucrezia, cette sainte que Karol adorait, avait-elle de semblables amis?

•i Quand on est la maîtresse du prince Karol , comment peut-on se rappeler de pareils camarades? »

L'orgueil insensé , qui nait de l'amour et engendre la jalousie, ne formule pas clairement de pareilles sottises dans la conscience de l'homme

qu'il possède; mais il les lui souffle si basa l'oreillo qu'il en est transporté de colère, sans pouvoir se rendre compte de ce qui produit en lui cette rage et cette douleur.

karol prit sa tète à deux mains et fut tenté de se la frapper contre les murs. Si les actes de violence n'eussent été en dehors de ses habitudes et de ses principes d'éducation , il eut anéanti cette image fatale. Mais il se cahiia peu à peu en contemplant la fière sérénité de ce regard attaché sur lui. l.e regard d'un portrait bien rendu a en soi quelque chose d'effrayant par cette fixité rêveuse qui semble vous interroger sur ce que vous pensez de lui. Karol en subit le prestige. La tragédienne semblait lui dire : u De quel droit m'interroges-tu? Est-ce que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donné mon sceptre et ma couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, car je ne baisse jamais les miens, et ma fierté brisera la lienjie. n

Le cerveau de Karol, affaibli déjà par cette lu!!o violente contre lui-même, passa par diverses hallucinations. Il détourna ses yeux avec un sentiment de terreur puérile, et les reporta sur le charmani pastel. Il y découvrit des grâces nouvelles, et, vaincu peu à peu par la pureté de son regard doux et profond, il fondit en larmes, croyant presser sur son cœur la tète brune de l'angélique Antonietta.

La Lucrezia, qui l'avait cherché partout et qui

venait demander à son père ou à Biffî s'ils ne l'avaient point rencontré, entra en cet instant, et, tout effrayée de le voir pleurer ainsi, elle s'élança vers lui et le serra dans ses bras avec anxiété, en lui prodiguant les plus doux noms et les questions les plus inquiètes.

Il ne pouvait ni ne voulait répondre. Comment lui eùt-il avoué et fait comprendre tout ce qui venait de se passer en lui? Il en rougissait, et il faut dire h la gloire de l'amour que si Karol avait eu la précipitation et l'injustice d'un enfant gâté, il eut aussitôt l'effusion de reconnaissance et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet d'adorer. A peine eut-il senti l'étreinte de ces bras puissants, qui lui avaient servi de refuge contre les terreurs de la mort, à peine son cœur, paralysé par la souffrance, se fut-il ranimé au contact de ce cœur maternel, qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus heureux, le plus soumis, le plus confiant des mortels.

II eût mieux aimé mourir en cet instant que d'outrager sa chère maîtresse par l'aveu d'un soupçon. Il avait sous la main un prétexte bien touchant et bien simple pour lui expliquer sou émotion et ses larmes ; ce fut de lui montrer le petit pastel , et la Floriani , attendrie de cette délicatesse de cœur, pressa contre ses lèvres avec enthousiasme les belles mains et les beaux cheveux de son jeune amant. Jamais elle ne s'était sentie si

heureuse et si fière d'inspirer un grand amour. Elle ne se doutait guère, la pauvre femme, que, peu de minutes auparavant , elle lui était presque un objet d'horreur.

— Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais osé vaincre la répugnance que tu éprouvais à entrer ici. J'avais bien deviné, quoique (u ne m'en eusses jamais parlé, que les bizarreries de mon vieux père ne pouvaient le sembler aimables : mais puisque le hasard, ou je ne sais quel instinct de cœur, t'a amené dans ma chaumière natale, et puisque nous sommes seuls, je veux te la montrer en détail. Viens !

Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la pièce où ils se trouvaient, et qui, avec celle où ils entrèrent et une sorte de cellier encombré de vieux meubles brisés et hors de service, dont Menapace ne voulait pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique.

La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince était celle qu'elle avait habitée durant son enfance; c'élait une espèce de soupente, éclairée d'une seule lucarne étroite, toute tapissée à l'extérieur de vignes sauvages et de folles clématites. Un grabat, avec une paillasse de roseaux, couverte d'indienne raccommodée en mille endroits, des figurines de saints eu plâtre grossièrenieiit coloriées, quelques dessins coliés à la muraille et Icllemcnt noircis par le temps et l'huniiclité qu'on n'y distinguait plus

rien, un pa\é raboteux et inégal, une chaise, un coffre et une petit table en bois de sapin, tel était l'intérieur misérable où la fille du pécheur avait passé ses premières années et senti couver en elle les dons de la force et du génie.

— (';'est là que mon enfance s'est écoulée , ditelle au prince, et mon père, soit par esprit de conservation, soit par un reste de tendresse mal oioufféc sous ses ressentiments austères, n'y a rien changé, rien dérangé pendant ma longue et dure jicrégrination à travers le monde. Voilà mon lit de jictile fille, où je me souviens d'avoir dormi, les jambes pliées et douloureuses, à mesure que jede- \enais trop grande pour l'occuper. Voilà, à mon chevet, une branche de buis bénit qui tombe en poussière, et que j'y ai attachée le jour des Ranieaux, la veille de mon départ... de ma fuite avec Ranieri ! "S oilà le portrait de Joachiin 3Iurat, cette grossière statuette de plâtre, qu'un colporteur m'avait vendue pour l'effigie de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait si longtemps mes prières de la meilleure foi du monde. Tiens, voici eicore un dévidoir, des moules et des navettes qui m'ont servi à faire des filets pour le poisson. Ah ! que de mailles j'ai sautées ou rompues, quand ma tète m'emportait loin de ce travail monotone, le seul que mon père me permit en dehors des soins (lu ménage! Comme j'ai souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude et

de remiui, dans celte chère petite prison ! Comme je l'ai quittée avec joie, et sans même songer à lui dire un adieu, le jour où ma chère marraine me dit : " Tu deviendrais malade ou contrefaite si tu restais dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer chez moi. Tu n'y seras pas aussi bien que je le voudrais et que tu pourrais l'être, car mon mari, pour être plus riche que ton père, n'est pas moins économe. Mais je veillerai à tes besoins en cachette, je t'apprendrai tout ce que tu as soif d'apprendre, tu me soigneras dans mes souffrances, tu me tiendras compagnie. Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne me permettrait pas de te prendre pour amie ; mais nous ne le serons pas moins dans cet échange de services. j> Admirable et excellente femme, qui devina mes facultés et me les fit découvrir à moi-même ! Hélas ! c'est elle aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal à l'arbre de la science !

II Et puis, quand son fils m'aima et que le vieux Ranieri me chassa de sa maison, je revins habiter encore une fois ma petite chambre misérable ; j'a^ vais alors quinze ans. Mon père voulait me forcer à épouser un rustre de ses amis , trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de gain, violent, et bien surnommé Mangiafoco. J'en avais peur. Je me cachais dans les buissons du rivage pour l'éviter; et quand mon père allait pêcher, la nuit, aux flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre sou-

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pente, dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais rôder autour de la maison. Mon jeune amant voulait le tuer. Je vivais dans des transes affreuses, car Mangial'oco était capable de l'assassiner le premier.

.1 Cette existence n'était pas supportable. Quand je suppliais mon père de me protéger contre ce bandit , il me répondait : u II ne te veut pas de M. mal, il l'aime à la folie. Épouse-le, il est riche; u ce sera ton bonheur. )> Et, quand j'essayais de me révolter, il me reprochait mon amour insensé pour le liis de mes maîtres et me menaçait de me livrer à la passion brutale de Mangiafoco, qui saurait bien ainsi me forcer à devenir sa femme. Mon père ne l'eut pas fait, je le savais bien, car je l'avais entendu dire à cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait seulement à m'effrayer. Mais si mon père était capable de venger ainsi l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez de délicatesse pour ne pas essayer de violenter mon penchant par la terreur. En outre, l'ennui me dévorait. Je m'étais fait, auprès de ma bienfaitrice, une douce habitude des occupations de l'intelligence. Le travail fastidieux du filet laissait trop libre carrière à mon imagination. J'étais dévorée du rêve et du désir d'une existence toute contraire à celle qu'on m'imposait. J'acceptai donc les offres longtemps repoussées de Ranieri. ÎS'otre amour était chaste encore : il me jura qu'il le serait toujours et qu'en le voyant fuir,

son père consentirait à notre mariage. Enfin , iï m'enleva, et c'est par celie petite fenêtre qu'à l'aide (l'une planche jetée sur l'eau qui en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.

(I Eh bien! cette fois, je ne quittai pas ma chaumière avec joie. Outre l'effroi et le remords delà faute que je commettais, j'éprouvais, <à me séparer de tous ces vieux meubles, témoins paisibles et muets des jeux de mon enfance et des agitations de ma puberté , un regret incroyable , comme si j'avais la révélation soudaine des chagrins et des malheurs que j'allais chercher, ou bien plutôt par suite de cet attachement que nous contractons pour les lieux mêmes où nous avons le plus souffert. »

La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa vie au prince Karol. Elle se plaisait à lui ouvrir son cœur, et, comme il l'écoutait avec émotion, elle croyait accomplir un devoir envers lui et le trouver reconnaissant. Mais il n'avait pas assez de force en ce mon»ent pour recevoir des conlidences de ce genre et pour entendre seulement prononcer le nom d'un ancien amant. Il était trop oppressé pour l'interrompre par la moindre réflexion, mais une sueur froide lui venait au front, et son cerveau, s'emparant des images qu'elle lui présentait, en était assiégé de la manière la plus pénible.

Cependant ce récit était une justification véridi*

que de la Floriani et de celte première faute , source fatale de toutes les autres. Karol sentait qu'il n'avait pas le droit de se refuser h l'écouter, et qu'il y avait, dans ce lieu et dans ce moment, une sorte de solennité qu'il ne pouvait fuir.

— Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il enfin avec effort, pour savoir que vous n'avez jamais obéi à de mauvais instincts. Je vous l'ai dit une fois : ce qui serait mal de la part des antres est légitime pour vous. Une fdle qui délaisse soii vieux père est coupable; mais toi, Lucrezia, tu élnis peut-être autorisée à te soustraire à sa loi brutale et impie ! Mon Dieu ! j'avais bien raison de ne pouvoir regarder ce vieillard sans un mortel déplaisir!

— Ne te hâte pas de le condamner pour atténuer mes torts, reprit la Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne le connais pas. Laisse-moi, après l'avoir accusé devant toi, te montrer le beau côté de son caractère. C'est un devoir pour moi, n'est-il pas vrai?

Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses principes lui connnandant de respecter la piété filiale de Lucrezia; mais son instinct ne pouvait accepter l'avarice et le despotisme étroit d'un pareil père. Il était pourtant lui-même bien plus avare de Lucrezia, dans ses instincts de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais été de son autorité paternelle et de son argent.

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