CHAPITRE IL
— Les hommes ne sont jamais logiques et complets dans leurs meilleures ni dans leurs plus mauvaises qualités, dit la Floriani , et pour ne point passer envers eux d'un excès d'estime à un excès de blâme, pour conserver de l'afiection et de la confiance à ceux que le devoir nous prescrit d'aimer, il faut se faire d'eux une juste idée , voir avec un certain calme le bien et le mal , et ne pas oublier surtout que chez la plupart des hommes un vice est parfois l'excès d'une vertu.
«t Le vice de mon père , c'est la parcimonie ; je veux le dire bien vite, puisqu'il le faut, pour reconnaître que sa vertu, c'est l'esprit d'équité et le respect fanatique de la règle établie. Aimant l'argent avec passion, comme tous les paysans, il se distingue d'eux eji ce que le vol d'un fétu lui parait un crime. Sa petitesse, c'est l'éteriiellc crainte du gaspillage qui amène la misère. Sa grandeur, c'est ce même instinct d'avarice mis au service de ceux qu'il ainje , au détriment de son bien-être, de sa santé , et presque de sa vie.
u Ainsi, il amasse mesquinement et vilainement, je l'avoue, je ne sais que! misérable trésor enfoui , je gage, dans quelque rtcoin de cette chaumièrG,
Vu: temps en temps il achète de petits morceaux de terrain, croyant placer là l'honneur et la dignité l'u'iurc de ses petits-enfants. Essayer de lui persuader qu'une bonne éducation, un noble caractère cl des talents sont un meilleur fonds à leur assurer, c'est chose fort iimiile. Resté paysan de corps et d'âme, il ne comprend que ce qu'il voit. Il sait comment l'herbe croit el comment le blé germe, Ot , ne se doutant pas qu'il y a là un plus grand nsiracle que dans toutes les œuvres humaines, il (:il tranquillement que c'est un fait naturel. Parlezlui de ces cîioses qui peuvent se démontrer et s'expliquer, d'un baleau à vapeur, par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne répond pas. li ne croit pas à l'existence de ce qu'il n'a pas vu , cl si on lui disait d'aller à l'autre rive du lac pour s'cii convaincre par ses yeux, il n'irait pas, dans h\ crainte d'une mystification.
u Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arl3 , do la puissance des dons intellectuels, de i'crhange des idées. Il n'a jamais fait de questions là-dessus, et n'entendrait pas parler sans déplaisir de ce qui lui est absolument étranger. Il pense que .«i j'ai fait fortune dans la carrière de l'art , c'est grâce à des circonstances fortuites qu'il ne me conseillerait pas de tenter une seconde fois. Et puis, il fait ce raisonneuîent très-spécieux et très-naïf à la fois : «i Vous autres artistes , vous gagnez bcau- I coup d'argent, mais vous avez besoin d'en dépen-
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<: ser encore plus. Ce goùl-là \ous \ ieiil en \ous (ré- <: queiitanlles uns les autres et en courant le monde. I! De sorte que vous travaillez à outrance pourarri- <t ver à vous amuser un peu. Moi , qui ne dépense (; rien, qui n'ai pas. le goût du plaisir, je gagne <: moins, mais ce que j'ai acquis, je le conserve. <: Ma profession est donc plus agréable et plus lu- <! crative que la vôtre; vous êtes pauvres et je suis <! riche, vous êtes esclaves et je suis libre. »
<; De là son peu d'eslime et d'admiration pour la gloire que j'ai acquise. Il n'en est point (latte, et. si vous voulez que je vous le dise , cette sorte de dédain pour la fumée de mes triomphes me paraît un des côtés les plus intéressants et les plus respectables de son caractère. La carrière que j'ai fournie a trop contrarié ses idées d'ordre élémentaire pour qu'iH m'ait conservé une grande tendresse ; d'ailleurs, la tendresse proprement dite n'a jamais habité son cœur. Tout se traduit chez lui en principes d'équité rigide et froide. Quand ma mère mourut en me donnant le jour, il fit serment de ne jamais se remarier si je vivais, persuadé qu'une belle-mère ne jjouvait aimer les enfants d'un premier lit. F.t il tint son serment, non par aniour pour la mémoire de sa femme, mais par sentiment de son devoir envers moi. Il m'a élevée avec toutes sorles de soins et une surveillance dont peu d'hommes sont capables envers un petit enfant : mais je ne crois pas qu'il m'ait jamais doimé un
baiser. Il n'y a jamais pensé. Il n'a jamais senti le besoin de me presser contre son cœur, et il trouve que je gâte mes enfants parce que je les caresse. Il demande quel bien cela leur fait et quels avantages ils en retirent. Quand , après quinze ans d'absence, je suis venue me jeter à ses pieds, en me confessant à lui avec ferveur et en tâchant de justifier ma conduite : u Tout cela ne me regarde « pas , m'a-t-il répondu , je n'entends rien à ce qui <t est permis ou défendu dans le monde dont tu me <i parles. Tu as refusé le mari que je te destinais, tu «( m'as désobéi. Voilà ce que j'ai à. te reprocher. Tu «t as aimé l6 fils de ton maître et tu l'as détourné de <i l'obéissance qu'il devait à son père , cela est mal <t et pouvait me faire du tort. Ces gens-là n'y sont <t plus , tu reviens , et tu m'as fait beaucoup de ca- <( deaux. Je sais comment je dois me conduire avec <c loi. Ne parlons jamais du passé , il y a une fin à <c tout, et je te pardonne, à condition que tu élève- (c ras tes enfants dans des idées d'ordre et de sait gesse. 1) Là-dessus il me donna une poignée de main et tout fut dit.
« Eh bien ! mon ami , j'ai vu , dans ma vie de théâtre, l'intérieur de bien des familles d'artistes, et je vais vous dire ce qui s'y passe dix fois sur douze. L'artiste , surtout l'artiste dramatique , est toujours sorti des rangs les plus pauvres et les plus obscurs de la société. Soit que ses parents l'aient destiné à leur servir de gagne-pain, soif
que le hasard et des protections étrangères aient révélé et utilisé ses aptitudes , dès son premier succès, fùt-il encore enfant, le voilà chargé de soutenir, de transporter, de vêtir, de nourrir et même d'amuser sa famille. C'est lui qui payera les dettes de ses frères, c'est lui qui établira ses soeurs, c'est lui qui placera en rentes tout le fruit de son travail pour assurer une belle pension à ses père et mère, le jour où il voudra leur acheter sa liberté.
n Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures nécessités , et ce serait juste et bien, si on n'abusait pas indignement de leurs forces , de leur santé, et pis encore, hélas! de leur honneur, pour rendre le gain plus rapide, et les mettre, par la prostitution, à l'abri d'une chute devant le public. Le théâtre , dans ces cas-là , sert encore d'étalage de vente , et telle fille stupide et belle paye pour se montrer, ne fut-ce qu'un instant, sur les tréteaux, dans un costume équivoque , afin de se faire connaitre et de trouver des chalands.
«( Quand par hasard cette fille , cette dupe , cette victime a du caractère et de la fierté , soit qu'elle ait su préserver son innocence, soit qu'elle ait le juste ressentiment d'avoir cédé à d'infàtnes suggestions, dès qu'elle menace de rompre avec sa famille, la famille plie, tremble, adule et rampe. Je les ai vus, ces pères éhontés, ces mères odieuses, tenir le cachemire et le vitchoura dans la coulisse , baiser presque les pieds qui avaient dansé à mille
l'nuics par soirée, remplir, à la niaisun, l'oiîiee de laquais, faire un tiid d'ouale à la poule aux 'œufs d'or, enfin descendre à une scrvililé sans exemple, aux plus lâches complaisances, aux flatteries les plus viles , pour conserver l'iionneur et le profit d'être attachés à la grande coquette , à la prinia-donna, ou seulement à la courtisane à la mode.
<t Ces fan)illes-là m'auraient fait pleurer de honte, et, quand je songeais à mon vieux père, ic paysan, qui n'avait pas voulu quitter ses filets pour venir partager mon luxe, qui refusait de répondre à mes lettres , qui recevait mes envois d'argent pour faire une dot à mes filles, mais qui persistait à se lever avant le jour, à dormir sous le chaume et à vivre avec deux sous de riz par jour, il me semblait que j'étais d'une naissance illustre, et je me sentais encore fière du sang plébéien qui coulait dans mes veines.
<: 11 est bien vrai que, comme dans toutes les choses humaines, il y a des misères et des ridicules niêlés à tout cela. Il est vrai que mon père refusait mes lettres quand j'oubliais de les affranchir : il est vrai qu'aujourd'hui il déplore ce qu'il appelle ma prodigalité, et que, quand il a vendu son poisson , il montre une pièce d'argent à Célio d'un air de triomphe, en lui disant : u A ton âge, n je gagnais déjà cela , et à l'âge que j'ai mainte- (t nant, je le gagne encore. Je le donnerai cela pour
': l'aidor quand lu commenceras à avoir un élal et t! à vouloir gagner aussi. > Il est ^rai encore que, s'il me voyait domier cent francs à un malheureux camarade sans ressources, il m'accablerait presque de sa malédiction. Je suis forcée de tolérer souvent SCS travers, mais je suis toujours forcée aussi de rospoctcr son orgueil et sa rustique opiniâtreté. S'il est dur aux autres , c'est qu'il l'est à luimême encore plus. Il travaille avec l'ardeur d'un jeune honnne, il n'est jamais indiscret ni importun , il vit dans son stoïcisme sans jamais contrôler ce qu'il ne compreiiid pas. Combien d'autres à sa place eussent rempli mon existence de tracasseries, tout en s'enivrant à ma table et en me fais;hiî rougir de leur grossièreté ou de leur bassesse ! La situation de mon père vis-à-vis de moi était bien délicate, et , sans rien raisonner ni calculer à cet égard , il l'a conscr\ce digne, indépendante, ci généreuse à son sens. Comblé de mes dons , il peut encore se considérer comme chef de famille et protccleur, puisqu'il travaille et amasse pour faire le bonheur de ses enfants. Je souris de ses moyens , mais non de ses intentions. Et maintenant, Karol , ne comprends-tu pas que j'aime et bénisse encore mpji vieux père ? N'as-tu pas remarqué que je lui ressemble de figure , et crois-tu que je n'aie rien de son caractère? '>
— Vous? s'écria Karol; oh ciel! rien.
— Oui, moi. Je dois quelque chose à la fierté du
sang qu'il m'a transmis, reprit Lucrczia. Je me suis trouvée dans des situations difficiles; j'ai été aimée par des hommes riches ; j'ai eu des amis dont j'aurais pu accepter l'aide sans manquer à l'honneur; mais l'idée d'imposer aux autres des privations ou un surcroît de travail, lorsque je me sentais jeune, forte et laborieuse, m'eut été insupportable. On m'a accusée de bien des fautes, on a exagéré cruellement celles que j'ai commises; mais jamais l'ombre d'un soupçon sur mon indépendance et ma probité n'a pu se présenter à l'esprit des gens les plus malveillants pour moi. J'ai été directrice de théâtre , j'ai manié des intérêts matériels, et fait ce qu'on appelle des affaires. Elles étaient même compliquées, difficiles et délicates. Aux prises avec tant de prétentions , de vanités et d'exigences, j'ai toujours eu pour principe de donner plutôt le double de ce que je devais que de contester dans un cas douteux ; sans être économe j'ai eu de Tordre, et, en faisant beaucoup de bien , je ne me suis pas ruinée et compromise. C'est que je n'ai point fait de folies par complaisance pour moi-même. Elle est plus rangée et plus sage , la femme qui donne aux malheureux ce qu'elle a , que celle qui engage ce qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des équipages. Je n'ai jamais eu le goût d'un vain luxe. La possession d'un petit objet sans valeur, où se révèlent l'intelligence et le goût de l'ouvrier, m'est plus
chère que celle d'une parure de diamants. J'aime ce qui est bon et vrai plus que ce qui est éclatant et envié. Sans ni'aslreindre à vivre aussi frugalement que mon père , j'ai porté de la sobriété dans tous mes instincts. 11 n'y a que l'affection que je ne gouverne pas par la tempérance de l'esprit, et, en cela seulement , je diffère de lui : mais si je n'ai pas été une fdic entretenue, si les présents de la corruption ne m'ont pas tentée, lorsqu'à seize ans je me suis trouvée aux prises avec les difficultés de l'existence, si je peux commander encore le respect à ceux qui me blâment , c'est , sois-en bien sur, parce que je suis la fille du vieux Menapace. Conviens donc que l'apparence trompe et que la nature établit des liens solides, et des rapports profonds entre les êtres qui diffèrent le plus au premier coup d'œil.
— Tout ce que vous dites est admirable, répondit le prince accablé de tristesse, et vous devez avoir raison en tout. Mais allons rejoindre Salvator qui nous cherche sans doute.
— Non , non ! dit la Floriani ; il était fatigué de son voyage , il s'est endormi à l'ombre des myrtes du jardin. Allons rejoindre les enfants que je n'ai pas vus depuis une heure.
Elle avait beaucoup parléàKarol de choses réelles pour la première fois , et elle se flattait d'avoir profité d'une bonne occasion pour réhabiliter dans son esprit ce père qu'elle aimait sincèrement. Mais il
- Sa -
est des thèses que l'esprit accepte sans qu'elles s'emparent du cœur. Karol sentait que la Floriani venait de faire un sage plaidoyer en faveur de la tolérance et en vue de là réhabilitation de la nature humaine. Il n'en étâif pas moins révolté de la réalité, et incapable d'accepter les travers humains avec lin autre sentiment que celui de la politesse, cette générosité perfide qui laisse le cœur froid et les répugnances victorieuses.
Il eût fallu à la Floriani , selon lui , un milieu plus digne d'elle , c'est-à-dire un milieu tel qu'il n'en existe pour personne : un lac plus vaste sans cesser d'être aussi paisible , une demeure plus pittoresque sans cesser d'être aussi commode et aussi saine, une gloire moins chèrement acquise sans cesser d'être aussi brillante, et surtout un père plus distingué , plus poétique , sans cesser d'être un pêcheur de truites. Il n'avait point le sens aristocratique étroit : il aimait cette origine rustique, cette chaumière natale, ces filets suspendus aux saules du rivage : mais un paysan de poëme ou de théâtre, un montagnafd de Schiller ou de Byron , lui eut été nécessaire pour mettre à cet égard son esprit à l'aise. Il n'aimait pas Shnkspeare sans de fortes restrictions : il trouvait ses caractères trop étudiés sur le vif, èi parlant un langage trop vrai. H aimait mieux les synthèses épiques et lyriques, qui laissent dans l'ombre les pauvres détails de l'humanilé : c'est pourquoi il
parlait peu et n'écoutait guère , ne voulant forriiuler SCS pensées ou recueillir celles des autres que 'quand elles étaient arrivées à une certaine élévation. Fouiller le sein de la terre pour analyser les sucs géiiéreux et malfaisants qu'elle contient, alin de planter à propos et de tirer parti de ce qu'elle peut produire, eût été pour lui œuvre vile et révoltante. Mais cueillir de belles fleurs , admirer leur éclat et leur parfum , sans se soucier de la peine et de la science du jardinier, tel était le doux emploi qu'il se réservait dans la vie.
La Floriani avait donc parlé dans le désert en croyant le convaincre. II l'avait écoutée avec recueillement, et, dans tout ce qu'elle avait dit, il avait admiré la rédaction, fa partie ingénieuse de son système de tolérance, la bonté de son instinct. Mais il ne trouvait pas qu'elle eut raison d'accepter le mal pour ne pas méconnaître le bien. C'était l'antipode de sa manière de sentir les rapports humains. Il avait pourtant une haute idée du devoir filial ; mais il savait faire, entre le devoir et le sentiment, entre les actions et les sympathies, une distinction qui était tout à fait inconnue à la Floriani. Ainsi, à sa place, il n'eut pas cherché à justifier l'avarice de Menapace, parce que, pour trouver à ce vice un côté estimable, il fallait commencer par avouer qu'il existait en lui. 11 l'eut nié, au contraire, oa il eut gardé un profond silenCe^ ce qui est bien plus facile, il faut en convenir.
Et pnis , la l'ioriani, en parlant d'elle-même^ lui avait fait encore beaucoup de mal. Elle avait prononcé des mots qui l'avaient brûlé comme un fer rouge. Elle avait dit qu'elle n'avait jamais été une fille entretenue , elle avait peint les mœurs de ses pareilles avec une terrible vérité. Elle avait raconté ses premières amours et nommé elle-même son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle n'en eut pas seulonient l'idée , qu'elle ignorât que le mal existe ici-bas , ou qu'elle ne s'en souvînt pas en lui parlant. Enfin, il aurait voulu, pour compléter la somme de ses exigences fantastiques, que, sans cesser d'êire la bonne, la tendre, la dévouée, la voluptueuse et la maternelle Lucrezia , elle fût la pâle, l'innocente, la sévère et la virginale Lucie. Il n'eût demandé que cela, ce pauvre amant de l'impossible!