CHAPITRE IV
Le pauvre enfanl avait oublié que SalvaLor était aussi amoureux que lui, dans un sens, de la Floriani ; qu'il lui avait sacrifié de grand cœur ses prétentions, mais non sans effort et sans regret. Comme Karol ne comprenait rien à ce genre d'amour, il ne s'était pas rendu compte de ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir maître des biens qu'il convoitait. Il s'était dit que la première belle femme que Salvator rencontrerait lui ferait oublier ce désir insensé.
Ou plutôt, il ne s'était rien dit du tout. 11 n'aurait pas eu le courage d'examiner le côté scabreux d'une telle situation. Il avait écarté le souvenir de la première nuit j)asscc à la villa Floriani, des tentations et des tcnlalives de Salvator, et môme des embrassades du ioiidomain matin, lorsqu'il avait cru dire à Lucrezia un lon.:^ adieu. La crise de la maladie et le iniracie du bonheur avaient tout efface de l'esprit du prince. Il s'était habitue en un jour, en un instant, à ne plus rien juger, à ne plus rien comprendre; et de même, en un jour, en un instant, il recommençait à trop juger, à trop comprendre, c'est-à-dire à tout commenter avec excès et à souffrir de tout.
Certes, Salvator Albani avait rcîioncé de bonne
~ oi —
foi à voir la Floriani avec d'autres yeux que ceux d'un frère. Mais il y avail en lui un fonds de sensualité italienne qui l'empêchait d'arriver jusqu'à la chasteté d'un moine. S'il eût eu deux sœurs, une belle et une laide, il eût sans nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct, préféré la belle, eût-elle été moins aimable et moins bonne que l'autre. Enfin, entre deux sœurs également belles, mais dont l'une aurait connu l'amour, et l'autre la vertu seulement, il aurait été bien plus l'ami de celle qui eut conipris le mieux ses faiblesses et ses passions.
L'amour était son dieu , et toute belle femme au cœur tendre en était la prêtresse. Il pouvait l'aimer avec désintéressement, mais non la voir sans émotion. L'amour de la Floriani pour son ami ne le dérangeait donc point dans son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'auparavant à toucher ses bras, ses cheveux, et jusqu'à son vêtement , et l'on comprend bien que Karol était jaloux de ces choses-là, presque autant que du cœur de sa maîtresse.
La Floriani, qui le croirait? était d'une nature aussi chaste que l'âme d'un petit enfant. C'est fort étrange, j'en conviens, de la part d'une femme qui avait beaucoup aimé, et dont la spontanéité n'avait pas su faire plusieurs parts de son être pour les objets de sa passion. C'était probablement une or-
ganisation trôs-puissante par les sens , quoiqu'elle parût glacée aux regards des hommes qui ne lui plaisaient point. C'est qu'en dehors de son amour , où elle se plongeait tout entière, elle ne voyait pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares intervalles oii son cœur avait été calme, son cerveau avait été oisif, et si on l'eût séparée éternellement de la vue de l'autre sexe, elle eût été une excellente religieuse, tranquille et fraîche. C'esl dire qu'il n'y avait rien de plus pur que ses pensées dans la solitude, et, quand' elle aimait, tout ce qui n'était pas son amant était pour elle, sous le rapport des sens, la solitude, le vide, le néant.
Salvalor pouvait bien l'embrasser , lui dire qu'elle était belle, et frémir un peu en pressant son bras contre le sien, elle s'en apercevait encore moins que le jour où, ne prévoyant pas que Karol l'aimait déjà , il avait été forcé de lui parler clairement et hardiment pour lui faire comprendre ses désirs.
Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion de voix qui lui parlent d'amour d'une manière détournée. Les femmes du monde ont, à cet égard, une pénétration qui va souvent au delà de la vérité, et souvent aussi, leur empressement à se défendre , avant qu'on les atlaquc sérieusement, est une provocation de leur part et un encouragement à l'audace. La Floriani, au contraire, dans son expressive bienveillance, mettait tout sur le compte
de la sympathie qu'elle avait excitée comme artiste, ou de l'amilié qu'elle inspirait comme femme. Elle était brusque et ennuyée avec les hommes qui lui inspiraient de la défiance et de Téloignemcnt, mais avec ceux qu'elle estimait, elle avait le cœur sur la main ; elle eut crti manque»- à la sainteté de l'amitié en se tenant trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque mauvaise pensée pouvait leur passer par la tête. Mais elle avait pour règle de ne pas paraître s'en aperc'evoir, et tant qu'on ne la forçait point à se montrer sévère, elle était douce et abandonnée. EUepensait que les hommes sont comme les enfants, avec lesquels il faut plus souvent détourner la conversation et distraire l'imagination , que répondre et discuter sur des sujets délicats et dangereux.
Karol, qui aurait dû comprendre la solidité de ce caractère simple et droit, ne le connaissait pourtant pas. Sa folie avait conihiis l'erreur gigantesque de se figurer qu'elle devait avoir l'austérité de manières et le maintien glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il n'en voulut pas démordre, comprendre la 1-éalilé de celte nature, et l'aimer poiir ce qti'élle était. Pour l'avoir placée trop haut dans les taïUaisies de son cerveau, voilà qu'il était tout prêt à la placer trop bas , et à croire qu'entre le seïisualisme invincible de Salvator et les instincts Secrets de la Eloriani, il y avait de funestes rapproc'hehienls à ttaindre.
— /iO —
Ils revenaient à la villa avec le lever de Vesper, qui montait blanc comme un gros diamant dans le ciel encore rose. Ils glissaient sur la surface limpide de ce lac que la Floriani aimait tant, et que Karol recommençait à détester. Il gardait le silence; Béatrice s'était endormie dans les bras de sa mère ; Célio gouvernait la barque de Menapace, qui s'était assis dans une muette contemplation; Stella, svelte et blanche, rêvait aux étoiles, ses patronnes, et Salvator Albarii chantait d'une belle voix fraîche que la sonorité de l'onde portait au loin. Personne autre que Karol, le plus pur et le plus irréprochable de tous peut-être, ne songeait à mal. Il leur tournait le dos, à tous , pour ne point voir ce qui n'existait pas, ce à quoi personne ne songeait, et, au lieu des Ondines du lac, il se sentait poussé par les Euménidcs.
Ne l'avait-on pas trompé? Salvator ne s'était-il pas grossièrement joué de lui en lui disant que jamais il n'avait été l'amant de la Floriani? Avec tous les beaux raisonnements spécieux qu'il lui avait mainte fois entendu faire sur l'amitié qu'on peut avoir pour les femmes et dans laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu d'amour, étouffé ou déguisé , avec les ménagements dont il le supposait capable pour lui laisser goûter le bonheur sans se faire conscience d'un mensonge, il pouvait bien avoir été heureux la nuit de leur arrivée, et l'avoir nié avec aplomb l'instant d'après, La Flo-
ri. mi ne lui (ievait rien alors, et Karol s'imaginait être bien généreux en prenant la résolution de ne jamais l'inlerroger à cet égard.
Et puis, en supposant qu'elle eut résisté cette fois-là, était-il proiiablc que, dans cette vie abandonnée à toutes les émotions, lorsque Sahator assistait à sa toilette dans sa loge, et portait même les mains sur sa parure , lorsque toute palpitante des fatigues ou des triomphes de la scène elle venait se jeter près de lui sur un sofa, seule avec lui [)eutèlre... élait-il possible qu'il n'eut pas cherche à profiter d'un instant de desordre dans son esprit et d'excitation dans ses nerfs? Sahator était si ardent et si audacieux avec les femmes! N'avait-il pas encouru la disgrâce de la princesse Lucie pour avoir osé lui dire qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'était pas capable, avec la Lucrezia, un homme qui n'était pas demeuré tremblant et muet auprès de Lucie ?
Alors le terrible parallèle , si longtemps écarté , commença à s'établir dans l'esprit du prince : Une princesse, une vierge, un ange! Une comédienne, une femme sans mœurs , une mère qui pouvait compter trois pères à ses qualre enfants, sans avoir jamais été mariée, et sans savoir où étaient maintenant ces hommes-là !
L'horrible réalité se levait devant ses yeux eflarés, comme une Gorgone prête à les dévorer. Un tremblement convulsif agitait ses membres, sa tète 9- &
éclaîail. Il croyait voir des scrpiMils vcuiiiieux ramper à SCS pieds, sur le plancher de la barque, et sa inère rctnonler vers les étoiles, en se détournant de lui avec horreur,
La Floriani soiiimeillait dans son rêve d'éternel bonheur, et quand elle lui prit la main pour descendre sur le ri\age, sans réveiller sa fdlc, elle remarqua seulement qu'il avait froid , quoique la soirée lut tiède.
Elle s'inquiéta un pou de sa physionomie lorsqu'elle le revit aux lumières; mais il fit de grands efforts pour paraître gai. La Floriani ne l'avait jamais vu gai, elle ne savait même pas si, avec cette haute et poétique intelligence , il avait de l'esprit. Elle s'aperçut qu'il en avait proiiigieuseriient; c'était une finesse subtile, moqueuse, point enjouée au fond; mais conmie il n"y avait place en elle que pour l'engouement, elle s'émerveilla de lui découvrir un charme de plus. Salvator savait bien que cette petite gaieté migiiarde et pcrsiUcusc de son ami n'était pas !e signe d'un grand contentement. Mais, dans cette circonstance, il ne savait que penser. Peut-être i'amour avait-il renouveléentièrement le caractère du prince; peut-être prenait-il désormais la vie sous un aspect moins austère el moins sombre. Salvator profita de l'occasion pour être gai tout à son aise avec lui, el crut pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose d'amer et de sec au fond de ses heureuses reparties.
Kaiul ne ilorinil pas ; ccpcialaiii il ne lui point malade. Il reconnut dans celte longue et cruelle insomniequ'il avait plus de forces pour souffrir qu'il ne s'en était jamais atlribuc. L'engourdissement d'une fièvre lente ne ^ iat pas , comme autrefois , amortir l'inquiétude de ses pensées. Il se leva comme ii s'était couché, en proie à une lucidité aifreuse, sans éprouver aucun malaise physique, et obsédé (!e l'Idée fixe que Salvator le trahissait, l'avait trahi ou songeait à le trahir.
u I! faut pourtant prendre un parti, se dil-i!. Il faut ronq^re ou dominer, abandonner la partie ou chasser l'ennemi. Serai-je assez fort pour la lutte? Aon , non , c'est horrible ! Il vaut mieux fuir. )>
Il sortit avec le jour, ne sachant où il allait, mais ne pouvant résister au besoin de marcher d'un pas rapide. Le sentier du parc le plus direct et le mieux battu, celui qu'il suivit machinalement, conduisait à la chaumière du pêcheur.
Il allait s'en détourner lorsqu'il entendit prononcer son nom. Il s'arrêta ; on répéta le mot prince k plusieurs reprises. Karol s'approcha, perdu sous les branches éplorées des vieux saules, et il écoula.
— Bah! un prince! un prince! disait le vieux jlenapace dans un dialecte que le prince était arrivé à très-bien comprendre. Il n'en a pas la mine ! J'ai vu le prince Murât dans ma jeunesse, il était gros, fort , de bonne mine , et portait des habits ï-uperbes, de l'or, des plumes. C'était là un prince l
Biais celui-ci, il ira l'air de vivn du tout, et je n'en voudrais pas pour tenir mes avirons.
— Je vous assure que c'est un vrai prince, prre Menapace, repondait Biffi. J'ai entendu son flomestique qui l'appelait vion pi incc, sans voir que j'étais là tout auprès.
— Je te dis que c'est un prince comme ma fille était une princesse là-bas. Ils s'appellent tous comme cela au théâtre. L'autre, l'Alhani , est celui qui faisait les comtes dans la comédie; mais c'est un chanteur, voilà tout !
— C'est vrai qu'il chante toute la journée , dit Biiïi. Alors, ce sont d'anciens camarades à la signora. Est-ce qu'ils vont rester longtemps ici?
— Voilà ce que je me demande. Il me semble que le prince, comme ils l'appellent, se trouve bien de la locanda gratis. Et si l'autre reste aussi deux mois à ne rien faire que manger, dormir et marcher tout doucement au bord de l'eau, nous ne sommes pas au bout !
— Bah! cela ne nous gêne pas. Qu'est-ce que cela nous fait?
— Cela me gène, moi! dit Menapace en élevant la voix. Je n'aime pas à voir des paresseux et des indiscrets manger le bien de mes petits-enfants. Tu vois bien que ce sont des histrions sans cœur et sans ouvrage, qui sont venus là se refaire. Ma fille, qui est bonne, en a pitié : mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis , nous verrons de belles
;iiï;iircs! Ah! pauvre petit Célio ! pauvres enfants! si je ne songeais pas à eux, ils auraient un jour le même sort que ces prétentlus seigneurs-là ! Allons, liidi, es-tu prêt? Partons, va détacher la barque.
Si Salvator avait entendu celte ridicule conversation, il en eut ri aux éclats pendant huit jours. Il eut même imaginé quelque folle mystilication pour aggraver les soupçons charitables du vieux pêcheur. Mais Karol fut navré. L'idée de rien de semblable ne lui eût paru possible dans sa vie. Être pris pour un histrion, pour un mendiant, et méprisé par ce vieil avare ! C'était marcher dans la bouc, lui qui ne trouvait que les nuages assez moelleux el assez purs pour le porter. Il faut être irès-fort ou très-insouciant pour ne pas se trouver accablé d'un r(Me absurde et pour n'en voir que le coté risible. D'ailleurs, on ne rit peut-être jamais de bien bon cœur de soi-même, el Karol fut si outré, qu'il sortit du parc, n'enqjortanl pas môme de l'argent sur lui , el fuyant au hasard dans la caiiq)agne, résolu, du moins il le croyait, à ne jamais renieltre les pieds chez la Floriani.
Quoique sa santé eut pris, depuis sa maladie, un développement qu'elle n'avait jamais eu , il n'était pas encore très-bon marcheur , et , au bout d'une demi-lieue, il fut forcé de ralentir le pas. Alors le poids de ses pensées l'accabla , et il ne se traîna plus qu'avec effort dans la direction sans but qu'il avait prise.
Si j'entendais le roman suivant les règles modernes, en coupant ici ce chapitre , je te laisserais jusqu'à demain, cher locicur , dans l'inceriitude, présumant que tu te demanderais toute la nuïl prochaine, au lieu de dormir : » Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il pas? "Mais la haute idée que j'ai toujours de ta pénétration m'interdit cotte ruse savante, et t'épargnera ces fburnienls. Tu sais fort bien que nîon roujan n'est pas assez avancé pour que mon héros se tranche ici brusquement et malgré moi. D'ailleurs, sa fuite serait fort invraisemblable , et tu ne croirais point qu'un puisse rompre, ûu premier coup, les chaînes d'iin violent amour.
Sois donc tranquille, vaque à tes occupations, et que le sommeil te verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne sommes point encore au dénoumcnt.