‹ Arthur (volume 3)Chapitre 20 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

îvarol en était déjà à s'adresser la même questifin : « Partirai-je? Est-ce que je pourrai partir? Dans un quart d'heure, ne serai-je pas forcé de revenir sur mes pas? S'il en doit être ainsi, pourquoi me fatiguer à faire un riiemifi inutile? ■

— Je partirai, s'écria-t-il en se jotant sur le gazon encore humide (!e roscc.

Là , son infiignalion se ralluma et ses forces revinrent. Il se remit en route, mais bientôt la faligue ramena encore le doute et le découragernc nt.

Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux fatigués de Tcclat du soleil levant qui semblait venir à sa rencontre , et lui dire : u Nous marchons en sens inverse; (u vas donc me fuir et entrer dans la nuit éîerneik'? •> Il se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu'à pareille heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa chambre, ouvrir elle-même sa fenêtre pour lui faire entendre le chaiit des oiseaux et respirer le parfum des chèvrefeuilles , s'arrêter près de son lit pour lui sourire, et, avant de lui donner le premier baiser, l'envelopper de cet ineflable regard d'amour et d'adoration plus éloquent que toutes les paroles , plus ardent que toutes les caresses. ()h ! qu'il était heureux encore, ce moment-là ! Rien que le trajet du soleil autour des horizons, et tout était détruit ! Il ne verrait plus jamais celte femme si tendre l'enivrer de son regard profond et mettre , à la place des visions de la nuit, son image tranquille et radieuse devant lui ! Cette main qui , en passant doucement à travers ses cheveux , semblait lui donner une vie nouvelle , ce cœur dont le feu ne s'était jamais épuisé en fécondant le sien, ce souffle doiil la |»uissance enlretcn.iit en lui une se-

rénité jusque-là inconnue, ces douces attentions <le tous les instants, cette constante scdlicitude, plus assidue et plus ingénieuse encore que ne l'avait été celle de sa mère ; cette maison claire et riante , où l'atmosphère semblait assouplie et réciiauiTcc par une influence magnétique , ce silence du parc , ces fleurs du jardin , ces enfants à la voix mélodieuse qui chantaient avec les oiseaux, tout, jusqu'au chien de Célio,qui courait si gracieusement dans les herbes, poursuivant les papillons pour imiter son jeune ami ; enfin cet ensemble de choses, qu'il se rei)résentait et se détaillait pour la première fois, au moment de s'en séparer, tout cela était donc fini pour lui !

Et juslemeiit, conune il pensait au chien de Célio , ce bel animal s'élança vers lui, et, pour la première fois , le caressa avec tendresse. Il n'avait pourtant pas suivi Karol, et celui-ci crut d'abord que Célio n'était pas loin. Mais, ne le voyant pas paraître, il se rappela que la veille, Laërtes (c'était le nom du chien) avait fait une pointe sur la rive où les barques s'étaient arrêtées ; qu'on l'avait rappelé en vain, et qu'en rentrant à la maison, Célio s'était inquiété de ne pas l'y trouver. On l'avait sifflé et appelé encore, pensant qu'il aurait côtoyé le lac et serait revenu par les prés ; mais on s'était couché sans le retrouver; Lucrezia avait consolé son fils en lui disant que le chien avait déjà passé plusieurs fois la nuit dehors, et qu'il était trop

intelligent pour ne pas retrouver, dès qu'il le voudrait, le chemin de sa demeure.

Le jeune et beau Laërtes, entrainé par l'ardeur de la chasse, avait donc guetté et poursuivi quelque lièvre pour son propre compte, jusqu'au point du jour, et soit qu'il eut perdu sa piste, ou qu'il eut réussi à l'atteindre et à le dévorer, il songeait en ce moment à Célio, qui le faisait jouer, à la Floriani, qui lui donnait clle-mcme sa nourriture, au petit Salvator, qui lui tirait les oreilles, à son frais coussin et à son déjeuner. 11 se rendait très-bien compte de l'heure et se disait qu'il fallait rentrer pour n'être pas grondé de sa trop longue absence. 11 est bien possible même qu'il poussât la finesse jusqu'à se flatter qu'on ne s'en serait pas aperçu.

En voyant Xarol, il s'imagina que celui-ci n'était venu aussi loin que pour le chercher, et, se sentant coupable, ne voulant pas aggraver ses torts, il vint à sa rencontre d'un air affectueux et modeste, balayant la terre de sa longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de grâces , pour se faire pardonner son escapade.

Le prince ne put résister à ces avances et se décida à le loucher un peu sur la tête, «i Et loi aussi , pensait-il , tu as voulu rompre ta chaîne et essayer de la liberté ! Et voilà que tu hésites entre la servitude d'hier et l'effroi d'aujourd'hui! »

Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la solitude de son passé. 11 se disait qu'il valait

mieux soulïVir les tortures d'un amour troublé par le doute et la liontc, que de ne vivre d'aucune façon. Qu'allait-il retrouver, en se replongeant dans l'isolement? L'image de sa mère et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter que pour lui faire d'amers reproches. Il essaya de les évoqucf, elles n'obéissaient plus à son appel. Il n'avait jamais pu se persuader que sa mère fut morte, il io sentait à présent, la tombe ne rendait plus sa proie. Les traits de Lucie étaient tellement effacés de sa mémoire qu'il s'efforçait en vain de se les représenter. Ils étaient couverts d'un épais nuage. Maintenant que Karol avait bu à la coupe de la vie, la société de ces ombres l'épouvantait au lieu de ïo charmer.

— Vivre! il faut donc vivre malgré soi, il faut donc aimer la vie en la méprisant, et s'y plonger en dépit de la peur et du dégoût qu'elle inspire, pensait-il en se débattant contre lui-même? Es-tu la volonté de Dieu? Es-tu la tentation dhm esprit de vertige et de ténèbres? Mais trouveraije la vie désormais auprès de Lucrezia ? Ko sera-ce point la mort, que cet attachement dont les circonstances me font rougir, et que le doute va empoisonner? Néant pour néant, ne vaudraitil pas mieux languir et dépérir, avec le sentiment de son propre courage , que dans celui de son indignité?

Il ne trouvait noin! d'issiu" à ses incertitudes. ]|

so levait, faisait un pas vers l'exil , et regardait derrière lui. Son cœur se déchirait et se brisait à la pensée de ne plus voir sa maîtresse, et il le sentait physiquement s'éteindre comme si cette femnic en était le moteur unique.

Il élait presque vaincu déjà, et cherchait dans quelque augure, dans quelque iiasard providentiel, dernière ressource de la faiblesse, l'indice du chemin qu'il devait suivre. Laërtes vint à son secours. Laërtes était décidé à rentrer. Lorsque Karol tournait le dos à la villa, le chien s'arrêtait et le regardait d'un air étonné ; puis , lorsque le prince revenait vers lui , il bondissait d'un air joyeux et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence : i; C'est par ici, en effet, vous vous trompiez : suivez-moi donc ! )>

Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se dit que la Floriani tenait beaucoup à ce chien, que Célio était capable de pleurer un jour entier s'il ne le retrouvait point, que l'animal élait bien jeune, bien fou, et se laisserait peut-être tenter par quelque nouvelle proie avant de rentrer ; qu'enfin il pouvait se perdre ou se laisser emmener par quelque chasseur, et que son devoir, à lui , était de le ransener à la maison.

Il appela donc Laërtes, veilla puérilement sur lui , et regagna la villa Floriani sans le perdre de vue. Pourtant l'on peut dire que jamais aveugle ne fui plus litléralement conduit par un chien.

En voyant la porte du parc ouverte , Laërtes prit sa course , et , enchanté de rentrer, il devança Karol et gagna la maison, la chambre de Célio, où il se blottit sous son lit, en attendant son réveil. Le prétexte du chien manquait dès lors à Karol , il n'était pas obligé de franchir la grille du parc, et il allait néanmoins la franchir, lorsque ses yeux rencontrèrent une inscription tracée au pinceau sur une pierre latérale, (l'étaient les fameux vers de Dante :

Per nie si va iiella ciltà dolente,

Per me si va nell' eterno dolore,

Per me si va Ira la penluta gente...

... Lasciatc ogni spei'anza, voi, cirentrale !

Et plus bas :

" ^vis aux voyageurs ! »

Celio Floriani.

Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Célio, qui venait d'apprendre par cœur ce passage classique de la Divine Comédie , et qui le répétait à tout propos avec ce mélange d'admiration et de parodie qui est propre aux enfants , s'était amusé à l'écrire sur le montant de la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement facétieux aux passants. Comme la villa n'était située sur aucune route de passage, il y avait peu d'inconvénients à laisser subsister l'inscription de Célio jusqu'à la première pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire,

— oy —

et Karol , à qui ces vers lugul)rcs ii'uiïraicnt aucun sens à ce moment-là , ne s'en était point alarme. Il était repasse plusieurs fois par cette porte sans y prendre garde ; il n'y aurait plus jamais songé, sans la révolution qui s'était opérée en lui. Au premier abord, les mots de perduta rjcnte lui parurent offrir une allusion affreuse et peut-être quelque peu vraie, car il se hâta de l'effacer. Puis, en relisant, malgré lui, le dernier vers, il fut saisi ï d'une terreur superstitieuse , en songeant que les \ enfants prophétisent souvent sans le savoir, et dij sent en riant d'effroyables vérités. 11 cueillit une 1 poignée d'herbe et en frotta la muraille; mais, par un hasard fort simple, le dernier vers, portant sur une pierre moins polie que les autres, ne s'effaça pas entièrement et resta visible malgré tous les efforts de Karol.

— Eh bien! dit-il en s'élançant dans le parc, cela est écrit ainsi au livre de ma destinée. Pourquoi mes yeux en seraient-ils offensés? 0 Lucre-

I zia , tu ne m'avais donné que du bonheur: à pré-

1 sent que je vais souffrir par toi et pour toi , je vois

à quel point je t'aime!

La Floriani était déjà très-inquiète, elle avait

cherché Karol dans tout le parc , ne concevant pas

que, contrairement à ses habitudes, il se fût levé

avant elle et qu'il eut été se promener sans elle.

Elle était dans la chaumière du pécheur lorsqu'elle

vit le prince effacer l'inscription et rentrer préci-

pitaniaieiil , comme si, de même que Laertes , i! eut craint d'être grondé. Elle courut après lui, et l'enlaçant dans ses bras :

— Vous trouvez donc , lui dit-elle , que ce serait un grave Uiensongc?

Karol n'avait guère l'esprit présent; il ne songeait pas qu'elle eût pu le voir effacer les vers du Dante ;irne pensait déjà plus à ces \ers, mais bien à la trahison possii le de Salvator. 11 crut qu'elle répondait à ses secrètes pensées, qu'elle avait deviné ses angoisses, épié son essai de fuite ; que sais-je? tout ce qu'il y avait de pl«s invraisemblable lui vint à l'esprit , cl il répondit (Vm\ air effaré :

— Soyez-en juge vous-même, il ne m'appartient pas de répondre pour vous.

Lucrozia fut un peu étomiée et connnença à redouter quelques accès d'oxcentricttc. Sahator l'en avait prévenue à diverses reprises rfvant qu'elle tlon/iàt son cœur au prince. Mars cMe n'avait pu y croire , parce que , depuis sa maladie , Karol avait toujours été ravi au septième ciel et ne lui avait jamais causé un instant d'effroi. Elle se demanda s'il était bien guéri, s'il n'était pas riienacé d'une rechute imminente , ou bien si , réellement , son cerveau était faible et tourmente d'idées fantasques. Elle l'interrogea. Il ne voulut point répondre, et lui baisa la main à plusieurs reprises, en lui demandant pardon. Mais pardon de quoi?

Voilii ce qu"olic ne [!Ul jainjus savoir, iiialgié les iiivcsligalioiis de sa lemlrosse. Ses uiaiiièrcs claieiit aussi changées que sa ligure cl sun langage. 11 s'était dit que , s'il se décidait à rentrer chez elle , il devait pi'cndre avec lui-même rengagemenl de ne lui faire aucune queslion , aucun reproche, de ne point avilir son propre amour par des paroles blessantes de part ou d'autre ; enfin il se roidissait pour ainsi dire dans une sorte de religion chevaleresque ot dans un redoublement de respect exlérieur, comme s'il eût cru réparer par là le lorl qu'il lui avait fait dasis son àmc en la soupçonnant.

La Floriani avait toujours été vivement touchée de ce respect qu'il lui Jémoignait devant ses enfants et ses serviteurs. Rien, chez lui, ne lui rappelait le sans-gène blessant et l'espèce d'abandon impertinent des amants heureux. Mais, dans le tète-à-tète , elle n'était pas habituée à lui voir déiourner son front de ses lè\res et se rejeter sur ses mains en saluant connue un abbé qui rend hommage à une douairière. Elle essaya de rompre cette glace, elle lui fît de leiulrcs reproches, elle Je railla aniicaleuicnt : (oui fut inutile. 11 se hâtait de retourner vers la maison, car il seiilait que I sa souffrance n'était pas assez calmée pour lui permettre de paraître heureux.

Salvator ne fut point étonné de voir, ce jour-là , son ami silencieux et sombre; il l'avait vu si sou-* Yêut ainsi !

— Je suis inquiète ce matin, lui dit tout bas Lucrezia ; Karol est paie et triste.

— Tu devrais être habituée à le voir s'cvcillcr tout difTérent de ce qu'il était en s'endormant , répondit Salvator. iN'est-il pas mobile et changeant comme les nuages'''

— Non , Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux mois, c'est un ciel pur et brûlant, sans un seul nuage , sans la moindre vapeur.

— En vérité! quelle merveille tu nie contes là! Je peux à peine te croire.

— Je te le jure. Ouc peut-il donc avoir aujourd'hui?

— Mais rien ! il aura fait un mauvais rcve.

— Il n'en faisait plus que de beaux!

— C'était un grand hasard ou un grand prodige; moi je ne l'ai jamais vu une semaine... que dis-je? un jour entier, sans tomber dans quelque accès de mélancolie.

— Et à propos de quoi y tombait-il si souvent?

— Tu me demandes là ce que je n'ai jamais pu lui faire dire. Karol n'est-il pas un hiéroglyphe ambulant, un mythe personnifié?

— Il ne l'a pas été pour moi jusqu'à cette heure, et puisque j'avais trouvé, à mon insu, le moyen de le rendre heureux et confiant , il faut bien que je lui aie déplu en quelque chose depuis hier.

— Vous êtes-vous querellés cette nuit?

— Querellés? quel mot !

— oh! lu l's t!e\L'!iao sii.biiine roiiiiHO lui , je le vois hio/i, ol il Caul se faire un vocabulaire ciioisi exprès pour vous doux. Eh bien ! voyons, u'avezvous pas touclié à quelque point (iouloureux de votre existence à l'un ou à l'autre, en causant ensciid)le la nuit dernière?

— La nuit dernière , comme Ututes les autres nuits , je n'ai pas quitté mes enfants. Nous nous retirons de bonne heure , je me lève avec le jour, et tandis que les petits sommcilleiil encore ou babillent a\cc leur botme en se levant, je vais éveiller (h)ucement Karol , et iious causons ensemble ; le plus souvent , nous nous regardons et nous nous adorons sans nous rien dire. Ce sont deux heures de délices où jamais un mol pénible, une réflexion positive , un sou^enir quelcoiu[UC des ennuis et des maux de la vie réelle, n'ont trouvé place. Ce matin, j'ai été ouvrir ses feaèires comme à Tordinaire, commej'en ai pris l'habitude durant sa itinladie. Il était déjà sorti, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Il est resté deux heures absent. Il avait l'air égaré en rentrant , i! disait des paroles que je ne comprends pas, ses manières étaient bizarres. 11 m'a fait presque peur, cl maintenant son abattement, le soin qu'il prend de ne pas rester avec lious me font mal. Toi , qui le connais , tâche de lui faire (iire ce qu'il a !

— Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon qu'il a été gai hier soir, ce qui était un signe cer-

laiii qu'il sérail Irisle ce matin. 11 n'a jamais eu une heure d'expansion clans sa vie, sans la racheter par yîlusieurs heures de réserve et de taciturnité. Il y a certainement à cela des causes morales , mais trop légères ou trop subtiles pour être a[)préciables à l'œil nu. Il faudrait un microscope pour. lire dans une âme où pénètre si peu de la lumière que consomment les vivants.

— Salvator, tu ne connais pas ton ami , dit la jvucrezia ; ce n'est point là son organisatioîi. Un soleil plus pur et plus éclatant que le nôtre rayonne dans son âme ardente et généreuse.

— Comme tu voudras ! répondit Salvator en souriant; alors, tâche d'y voir clair et ne m'appelle pas pour tenir le flambeau.

— ïu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse, et pourtant je souffre! Je m'interroge en vain, je ne vois pas en quoi j'ai pu contrister le cœur de mon bien-aimé. Mais la froideur de son regard me glace jusqu'à la moelle des os , et, quand je le vois ainsi, il me semble que je vais mourir.

CHAPIXrxE VI.

Quelques mots de franche explication eussent

— ol) -

aman!, iiiais il cul (ailu qu'en dcniaïulaiil à cduiiaitrc la vorilc Karo! pii! avoir cotiliaiice dans la loyauté tic la réponse ; et, quand on s'esl laissé dominer par un suupçon injuste, on perd trop de sa propre franchise pour se reposer sur celle d'aulrui. D'ailleurs, ce malheureux enfant li'avait pas sa raison, et il n'en conservait que juste assez pour savoir que la raison ne le persuaderait pas.

Heureusement ces natures promptes à se troiji}lcr et folles dans leurs alarmes se relèvent vile et oublient. Elles sentent elles-mêmes que leur angoisse échappe aux secours de l'affection et qu'elle ne peut cesser qu'en s'éi)uisant d'elle-même. C'est ce qui arriva à Karoi. Le soir de celte sombre journée, il était déjà fatigué de souiTrir, il s'ennuyait delà solitude; la imil, comme il y a\ ait longtemps qu'il n'avait dormi, il subit un accablement qui lui |)rocura du repos ; le lendemain, il retrouva le Itonheur dans les l)ras de la Fîoriani , mais il ne s'expliqua pas sur ce qui l'avait rendu si did'érent de lui-même la veille, et elle fut forcée de se contenter de réponses évasives. Cela resta en lui comme une plaie qui se ferme, mais qui doit se rouvrir, parce que le germe du mal n'a pas été détruit.

Lucrezia n'oublia pas aussi vile ce que son amant avait souffert. Quoiqu'elle fut loin d'en pénéirep le motif, elle en ressentit le contre-coup. Ce ne fut |)a8 chez elle une douleur soudaine, violente et pggsegèic. Ca ffit (ijî.e ioq,uiplijâp W^ÏÛ^t fn^tay^i^

et conlimicllc. ïA\v. persista, en (îc|iit de Salvntor, à croire qu'il n'y a pas de souffrance sans cause ; mais elle eul !)eau chcrclier, sa conscience ne iui reprochanl rien, elle fui réduilc à croire que Karol avait senti se réveiller en lui, ou le souvenir de sa mère, ou le rei^rct d'avoir été infidèie à la mémoire de Lucie.

Karol était donc redevenu calme ci conliant, avant que la Floriani se lût consolée de l'avoir vu malheureux; mais au moment où elle se rassurait enfin et commençait à oublier l'effroi que lui avait causé ce nuage, une circonstance réveilla la souffrance de Karol. Et quelle circonstance? nous osons à peine la rapporter, tant elle est absurde et puérile. En jouant avec Laërtes, la Floriani, touchée de sa grâce et de son regard tendre, lui donna un baiser sur la tèlo, Karo! trouva que c'était une profanation, et que îa bouche de Lucrczia ne devait pas cfileurcr la Lètc d'u!! chien. Il ne put s'empêcher d'en faire la rensarque avec une ceriaiiie i ■vacitéqai trahit sa ropugnaiice pour les aniiiiauÀ. i^a Floriani, éionnée de kMoir prendre au sérieux une pareille chose. !!C put se défendre d'en rire, ci Karol fut profondcnicnt blessé.

— Mais quoi, mon eîdant, lui dit-elle, aimeriezvous mieux une disiussion en règle à propos (Win baiser donné à mon chien? Pour moi, je n'aimerais pas à me mettre en désaccord avec vous sur quoi que ce soit^ et, ne trouvant pas le sujet digne

trêlre commenté et pesé, je n'éprouve que le besoin (le m'ég.nyer un peu sur la bizarrerie de ce sujet même.

— Ah ! je suis riilicule, je le sais, dit Karol ; et c'est une chose luiicste pour moi que vous commenciez à vous en apercevoir! Ne pouviez-vous me répondre autrement que par un éclat de rire?

— Je ne trouvais rien à répondre là-dessus , vous dis-je, reprit Lucrczia un peu impatientée. Faut-il donc, quand vous me laites une observation, que je baisse la tète en silence, quand même je ne suis point persuadée qu'elle vaille la peine d'être faite?

— Il faut donc devenir étrangers l'un à l'autre sur tout ce qui touche au monde réel, dit Karol avec un soupir. Nous nous entendrions si peu sur ce ])oint, que je dois apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que pour l'aire rire!

Il bouda deux heures pour ce fait, après quoi il n'y songea plus et redevint aussi aimable que de coutume ; mais la Floriani fut triste jjendant quatre heures, sans bouder et sans montrer sa tristesse.

Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi, moiiis encore; et le surlendemain, on fut triste de pari et (i'.iutre sans aucune cause apparente.

Saivalor n'avait pas vu la pureté éclatante du b(ji!iie(ir (je ces deux amants en son absence. A peine arrivé, il ne voyait, au contraire, que le re-

- (ji! -

lotir de Karol à êcs anciennes susceptibililés. li le Iroùvail tantôt plein (raffection , lantùt plein de froideur pour lui. 11 ne s'en étonnait pas, l'ayant toujours vu aiiisi; mais il se disait avec cîiagriii que la curé ii'claît point radicale, et il revenait à la conviction que ces deux êtres n'étaient poiiit faits l'un pour l'autre.

Après plusieurs jours d'observations et de réflexions sur ce sujet, il résolut de s'en expliquer avec son ami et de l'amener malgré lui à se révéler. Il savait que ce n'était point facile, mais il savait aussi comment il devait s'y prendre.

— Cher enfant, lui dit-il environ une semaine après son retour à la villa Floriani, je voudrais, s'il est possible , obtenir de toi une réponse à la question suivante : Sommes-nous encore pour longternps ici?

— .Te ne sais pas, je ne sais pas ! répondit Karol d'un ton sec, et comme si celle demande l'eut fort importuné.

Mais un instant après, ses yeux se remplirent de larmes, et il parut prévoir, par la manière doîit il regarda Salvator, que leur séparation lui seniblail inévitable.

— Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani en lui prenant la riiain, une fois dans ta vie, essaye de te faire une idée de l'avenir par complaisance polir moi, qui ne puis rester dans une éternelle attente des événements. Autrefois, c'est-à-dire avant

-Gode venir ici, lu le retranchais toujours sur l'état de ta santé, qui ne le permettait de faire aucun projet, «t Fais de moi ce que tu voudras, disais-tu ; je n'ai aucune volonté, aucun désir. » A présent, les rôles sont changés, et la santé ne peut plus servir de prétexte; tu le portes fort bien, tuas pris de la force... Ne secoue pas la lèle : je ne sais où en est ton moral, mais je vois fort bien que ton physique va au mieux. ïu ne te resscriibks plus, ta figure a changé de ton et d'expression, tu marches, tu manges, lu dors comme tout le monde. L'amour et Lucrezia ont fait ce miracle; lu ne l'ennuies plus de la vie, tu te sens fixé apparemment. C'est à mon iour d'être incerlain et de ne plus voir clair devant moi. Voyons, tu veux rester ici, n'estce pas?

— Je ne sais pas si je pourrais partir, quand même je le voudrais, répondit Karol extrcmemont malheureux d'avoir à répondre clairement; je crois que je n'en aurais pas la force , et pourtant je le devrais.

— Tu le devrais parce que...?

— Ne me le demande pas. Tu peux bien le deviner toi-même.

— Tu es donc toujours aussi paresseux d'esprit quand il faut arriver à traiter l'insipide chapitre de la vie réelle?

— Oui , d'autant plus paresseux que j'en suis sorti davantage depuis quelque temps.

— (îi -

— Alors, lu veux que je fasse comme à l'ordinaire; que je j)ense à la }3lace, que je discute avec moi-même connue si c'était avec loi, et que je te prouve par de ijonnes raisons ce que lu as envie de faire.

— Eh ijien ! oui , répondit le prince avec le sérieux d'un enfant gâté.

Ce n'est pas qu'en celle circonstance, il eût besoin de l'avis d'un autre pour connaître la force de son amour; mais il était bien aise d'entendre juger sa situation par Salvator, pour lâcher do lire dans les sentiments secrets de celui-ci.

— Voyons! reprit gaiement Salvator qui redoutait d'autant moins un piège qu'il n'avait pas d'arrière-pensée, je vais essayer. Ce n'est pas facile maintenant. Tout est changé en toi, et il no s'agit plus de savoir si l'air de ce pays est bon, si le séjour est agréaîjle, si i'aulierge est bien lenue, et si la chaleur ou le froid ne doivent point nous chasser. L'été de la passion te réchaufferait quand même le soleil de juin ne darderait pas ses rayons sur ta tête. Cette maison de campagne est belle et l'hôtesse n'est point désagréable... Allons! ïu neveux pas même sourire de mon esprit ?

— Non, ami, je ne puis. Parle sérieusement.

— Volontiers. Alors je serai bref. Tu es heureux ici, et tu te sens ivre d'amour. Tu ne peux prévoir cond)ien de temps cela durera sans se troubler et s'obscurcir. Tu veux jouir de ton bonheur tant que

iJic'U le pcrmetlra, et après... Voyous, après'/ 116^ ponds. Jusqu'ici j'ai constaté ce qui est, c'est ce qui sera ensuile que je tiens à savoir.

— Après ! après, Salvalor? Après la lumière, il n'y a que les ténèbres.

— Pardon ! il y a le crépuscule. Tu me diras que c'est encore la lumière, et que tu en jouiras jusqu'à extinction finale. Hlais quand viendra la nuit, il faudra pourtant bien se tourner vers un autre soleil? Que ce soit l'art, la politique , les voyages ou l'hyménée, nous verrons ! Mais dis-moi, quand nous en serons là , où nous retrouveronsnous? Dans quelle île de l'océan de la vie faut-il que j'aille t'attendre ?

— Salvator ! s'écria le prince effrayé et oubliant les tristes soupçons qui l'obsédaient, ne me parle pas d'avenir. Tiens, moins que jamais je puis prévoir quelque chose. Tu me prédis la fin de mon amour ou du sien, n'est-ce pas? Eh bien! parlemoi de la mort, c'est la seule pensée que je puisse associera celle que tu me suggères.

— Oui, oui, je comprends! Eh bien! n'en parlons plus, puisque tu es encore dans ce paroxysme où l'on ne peut songer ni à faire cesser ni à faire durer le bonheur. Il est fâcheux peut-être qu'un peu d'attention et de prévoyance ne soient pas admissibles dans ces moments-là ; car tout idéal s'appuie sur des bases terrestres, et un peu d'arrangement dans les choses de la vie pourrait contri-

buer à la stabilité ou du moins à la prolonf^alion du botihcur !

— Tuas raison, ami, aide-moi donc! que doisje faire? Y a-l-il quelque chose de possible dans la situation étrange où je me vois placé? J'ai cru ([ue celte lemme m'aimerait toujours !

— Et tu ne le crois plus ?

— Je ne sais plus rien, je ne vois plus clair.

— Il faut donc que je voie à ta place. La Floriani t'aimera toujours, si vous pouvez parvenir à aller demeurer dans Jupiter ou dans Saturne.

— Uh ciel ! tu railles?

— Non, je parle raison. Je ne connais pas de cœur plus ardent, plus lidèle, plus dévoué que celui de Litcrezia, mais je ne connais fias d'amour qui puisse conserver son intèiisifé et sdh exaltation au delà d'un certain temps, sur la tene où nous vivons.

— Laisse-moi, laîssc-moi ! dit Rarol avec amertume, tii né me lais que dil mal !

— Ce n'est pas le procès de l'amour que je viens faire, reprit Salvator avec calme. Je ne prétends pas prouver non [)lus que votre amour soit vulgaire , et qu'il ne puisse résister, plus que tout autre, aux lois de sa propre destruction. Sur ce chapitre, lu en sais plus que nioi, et tu connais la Floriani sous un aspect que je n'ai jamais pu que pressentir et deviner. Mais ce que je connais mieuxque vous deux peut-être, malgré toute l'expérience

<lé oellf .xlorablo folle de Lucrezia, c'esf que le milieu dfi se li'ouve placée la vie positive des ainaiiis agit, malgré eiix et malgré tout, sur leur passion. Vous aiiréz en vain lé ciel dans le cœur, si un arbre vous tombe sur la têtfe, je vous défie de ne pas vous en ressenlir. Èh bien! si les circonstances extérieures vous aident et vous protègent, voué pouvèe tous aimer longtemps, toujours peut-être ! jusqu'à Ce que la vieillesse vienne vous apprendre que le toujours des amants n'est pas le sien. Si, ail contraire , en ne prévoyant et n'examinant rien , voilé Ifl'iàsëi de mauvaises inlluences pénétrer jusqu'à vo'ils^ il toùà arrivet-a de stibir le sort commun, fc'est-à-dire de voir des misères vous troubler et vous anéantir.

— Je t'écoute , ami , continue , dit Karol , que faut-il craindre et prévoir? Que puis-jc empêcher ?

— La l'Ioriani est libre connne l'air, j'en conviens; elle est riche, indépendante de toute ancienne relation, et il semble qu'elle ait eu la révélation de ce qui convenait à votre bonheur, en rompant d'avance avec le monde et en venant s'enfermer dans cette solitude. Voilà d'excellentes conditions pour le présent; mais sont-elles à jamais durables?

— Crois-tu qu'elle éprouvé le besoin de retourner dans le monde? Mon Dieu ! si cela peut arriver !... Malheureux, malheureux que je suis!

— Non, non, cher enfant, dit Salvator frappé du désespoir et de l'épouvante de son ami. Je ne dis point cela, .le n'y crois pas. Mais le monde peut venir la chercher ici, et l'y obséder malgré elle. Si je n'avais pas été nmet comme la tombe à Venise avec tous ceux qui m'ont parlé d'elle, si je n'avais pas répondu d'une manière évasive à ceux qui savaient bien qu'elle était ici : «i Elle a le projet de s'y installer peut-être, mais elle n'est pas fixée, elle va faire un voyage, elle ira peut-être en France... i> que sais-je? tout ce que Lucrezia elle-même m'avait suggéré de répondre aux questions indiscrètes... déjà, sois-en sur, vous seriez inondés de visites. Mais ce qui est différé n'est peut-être pas perdu. Un jour peut venir où vous ne serez plus seuls ici ; quelle sera ton altitude vis-à-vis des anciens amis de (a maîtresse?

— Horrible ! horrible ! répondit Karol en frappant sa poitrine.

— Tu prends tout d'une manière trop tragique, mon cher prince ! Il n'est pas question de se désespérer pour cela, mais de s'y attendre et d'être prêt à lever sa tente dans l'occasion. Ainsi ce mal ne serait pas sans remède. Vous pourriez partir et aller chercher quelque autre solitude temporaire. 1! y a un certain art à dégoûter les visiteurs, c'est (le ne jamais les rendre certains de vous rencontrer. La Floriani entend cela fort bien. Elle t'aiderail à sortir d'eml)arras. Calme-toi donc!

— Eh bien! alors, n'y a-t-il pas îTaulros dangers? dit Karol qui passait, avec sa niobililé ordinaire , de répouvaiile exagérée à la couliance paresseuse.

— Oui , mou enfant ! il y a d'autres dangers , répondit Salvator; mais tu vas t'éinouvoir encore plus que je ne veux, et peut-être ni'envoyer au diable.

— Parle toujours.

— II y a, quand vous aurez fait la solitude autour de vous, le danger de la satiété,

— Il est vrai, dit Karol accajjlé de ceile pensée, peut-être déjà le pressens-tu avec raison , de sa part. Oh ! oui , j'ai été souffrant et morose ces jours-ci. Elle a dû être lasse et ennuyée de moi. Elle te l'a dit?

— Non, elle ne me l'a pas dit, elle ne l'a poiiit pensé, et je ne crois pas qu'elle se lasse la preniière. C'est pour loi, bien {dus que pour elle, que je crains la fatigue de l'àine.

— l'our moi, pour n)oi, dis-lu?

— Oui, je sais que tu es un cire (rexccpii(>n, je sais ta persévérance à aimer une femme que tu n'avais point conisuc !... (qu'il me soit permis de le dire à présent). Je sais aussi de quelle manière exclusive et admirable tu as aimé ta mère. Mais tout cela n'était pas de l'amour. L'amour s'use, et le tien, sachant moins que tout autre supporter les atteintes de la réalité, s'usera vile.

— Tu mens ! s'écria Karol avec uti sourire d"cxallalion à la fois superbe el naïve.

— Mon enfant , je t'admire, mais je te plains, reprit Salvator. Le présent est radieux, mais l'aveliir est voilé.

— Fais-moi grâce de lieux communs !

— Fais-ipoi la grâce d'en écouter un seijl. Ta noble famille, tes anciens amis, ce grand inondq lr('S-res(reiiit, mais d'autant plus choisi el sévère, que tu as eu jusqu'ici pour milieu, pour air vjtal, si je puis parler ainsi, quel rôle vas-tu y jouer?

— J'y renonce pour jamais ! J'y ai songé, à cela, 8alva{or! Et celte considération a pesé moins qu'une [taille dans la balance de mon amour.

— Très-bien; quand tu retourneras à les grands parents, ils t'absoudront, à coup sur; mais ils ne (liront pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir été rjimant d'une comédienne , si longtemps el si sérieusement, lis te pardonneraient plus aisément, ces vertueux amis, d'avoir eu cent caprices de ce genre qu'une passion.

— Je ne te crois point; mais s'il en était ainsi, raison de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille et toutes nos anciennes relations !

— A la bonne heure, ce sont gens admirables mais fort ennuyeux que les grands parents, et il y a longtemps que je laisse gronder les miens sans Ses jnlerroinpre. 3i tu veux être |iî3uvai§e têle,

vive Dieu I je uioii réjouis ! (lopciidaul, tlicr Karitl, il y a une autre lamille à laquelle lu ne penses pas, c'est celle de la Floriaiii. el lu Pas pour témoin de vos amours.

— Ah! tu touches enfui le point doiiloureux, §'écria le prince frissonnant connue à la morsure d'un serpent. Son père, oui! re miséral)le, qui nous prend pour des histrions mourant de faim et recevant ici faumùne du logement et de la nourriture ! C'est hideux, el j'ai failli partir en enlcndanl cela !

— Le père Jlenapacenous fait cet honneur ?... répondit Salvalor en éclatant de rire.

Mais, voyant combien ICarol prenait au sérieux ce ridicule incident, il essaya de le calmer.

— Si tu avais raconté à la l.ucrezia cette l)ou('fonnc aventure, lui dit-il, elle t'eut répondu de iiianière à t'en consoler, et voici ce que cette irave femme l'aurait dit : i; Mon enfant, je n'ai jamais eu que des amants dans la détresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue. Vous avez des millions, on peut croire que vous me rendez de grands services , et je vous aime tant que je n'y ai pas songé ou que je m'en morue; oubliez donc les billevesées de mon père et de BiiTî, comme j'oublie pour vous le monde entier. » Tu vois donc bien, Karol, que lu lui dois de u'êlre pa? si chatouiUeuJi a l'endroit de j'opinioii, 3|ai8 parlons (](; SOS enrants, mon itirîU ^^M^ âons»'*^

— Est-ce î|ue je 'ne les aime pas? s'écria le prince. Est-ce que je voudrais les éloigner d'elle U!i seul instant?

— Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils ne cosnprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous entants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs pères et qu'ils sont encore dans cet âge heureux où ils peuvent se persuader qu'une mère suffît pour qu'on vienne au monde. Conîmenl elle sortira un jour de cet embarras vis-à-vis d'eux, et ce qui se passera de sublime ou de déplorable dans le sein de cette famille, cela ne nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. Mais ce n'est pas une raison pour que tu coirspliqucs sa situation par ta présence continuelle. Tu ne sauras ou tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il s'arranger?

Karol , qui ne connaissait pas l'expression des paroles lorsqu'il était au comble du chagrin, cacha son visage dans ses mair.s et ne répondit pas. Il avait déjà pressenti cet aifreux problème <!cpins le jour où, les eid'ants de la Floriani le taisant souffrir de leurs rires et de leurs cris , la vision de l'avenir avait passé vaguement devant ses yeux. L'idée de devenir un jour l'ennemi naturel et le fléau involontaire de ces enfants adorés s'était liée naturellement au premier instant d'ennui et de déplaisir qu'ils lui avaient causé.

^- Tu (lécliircs les entrailles de la vérité, dil-il eiiliii à son ami, el tu me les jettes toutes sanglantes à I;i injure. Tu yccn. î'ouc (jue je renonce à inoa ;iiih)ur, et que je meure? Tiic-nioi donc lonl de suite. !';iiio!!S '

CHAPITUK NI!.

Salvator l'ut étonné de la violence du sentiment qui dominait encore Karol. Il était loin de prévoir que cette violence, au lieu de diminuer, irait toujours en grandissant avec la soutïrance; Salvator cherchait le bonheur dans l'amour, et quand il Jie l'y trouvait plus, son amour s'en allait tout doucement. En cela, il était connne tout le monde. JVIais Karol aimait pour aimer; aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il entrait dans une nouvelle phase, dans celle de la douleur, après avoir épuisé celle de l'ivresse. Mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver pour lui. C'eut été celle de l'agonie physique , car son amour était devenu sa vie, et, délicieuse ou amère, il ne dépendait pas de lui de s'y soustraire un seul instant

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