‹ Arthur (volume 3)Chapitre 21 sur 27 · I. UCRKZIV FLORIANl. 2. ti · texte numérisé non relu

I. UCRKZIV FLORIANl. 2. ti

Salvator, qui connaissait si bien son caractère, mais qui n'en comprenait pas le fond, se persuada que la réalisation de sa prophétie ne serait qu'une affaire de temps.

— Mon ami, lui dit-il, tu ne me comprends pas, ou plutôt tu penses à autre chose qu'à ce dont nous parlons. A Dieu ne plaise que je veuille t'arracher aux premiers moments d'une ivresse qui n'est point à la veille de s'épuiser! Mon avis, au contraire, c'est que tu ne te défendes pas d'être heureux et que tu te laisses aller entièrement, pour la première fois, aux doux caprices de la destinée. Mais ce que j'ai à te dire ensuite , c'est qu'il ne faut pas s'obstiner à violer le bonheur quand il se retire. Un jour viendra, tôt ou lard , où quelque défaillance de lumière se fera remarquer dans l'astre qui te verse aujourd'hui ses feux. C'est alors qu'il ne faudra pas attendre le dégoût et l'ennui pour quitter ton amie. 11 faudra fuir résolument... pour revenir, entendsmoi bien , quand tu sentiras de nouveau le besoin de rallumer le tlambeau de ta vie à la sienne. J'admets, lu le vois, que ta constance doive être éternelle. Raison de plus pour rendre léger le joug qui vous lie, en évitant l'accablement d'un Icte-à-lète perpétuel et absolu. Tout ce qui te choque déjà ici disparaîtra à distance, et quand tu reviendras l'affronter, tu verras que les montagnes sont des grains de sable. Tous les dangers réels d'une situation dont tu viens de te rendre compte s'évanouiront

quand lu ne siM-as plus l'hôle unique et exclusif de la laniille. Les enfants n'auront pas de reproche à le faire, car si l'entourage soupçonne une préférence de leur mère pour toi, il ne pourra la constater. Vous n'aurez plus l'air de braver l'opinioti , mais d'entretenir une noble et durable amitié j)ar de fréquentes relations. Tu pourrais n'être que l'ami et le frère de la Floriani, comme moi, par exemple, qu'il serait encore coupable et dangereux de fixer sans retour la vie auprès d'elle. A plus juste raison, étant réellement son amant, dois-tu à sa dignité et à la tienne de voiler un peu cette passion aux yeux d'autrui. Tu trouves peut-être que je prends grand soin de la réputation d'une femme qui n'en a pris aucun jusqu'à présent. Mais ce n'est pas toi qui douterais de la sincérité avec laquelle elle avait résolu de se réhabiliter d'avance pour l'honneur futur de ses filles, en quittant le monde et en rompant tous les liens antérieurs. Ce n'est pas toi qui voudrais lui faire perdre le prix du sacrifice qu'elle venait de consommer, des bonnes résolutions dont elle se trouvait déjà si heureuse, et l'empêcher d'être, avant tout, une vertueuse mère de famille, comme elle s'en i»iquait très-sérieusement le jour où nous avons frappé à sa porte. Celte porte était fermée, souviens-toi! J'aurais éternellement sur la conscience d'avoir forcé la consigne et de t'avoir presque jeté ensuite dans les bras de cette pauvre femme confiante et généreuse.

si, un jour, elle venait à maudire l'heure fatale oii j'ai détruit son repos et fait échouer ses rêves de calme et de sagesse !

— Tu as raison ! s'écria le prince en se jelaid dans les bras de son ami, cl voilà le langage qu'il aurait fallu me parler tout d'abord. De toutes les choses réelles , il n'en est qu'une seule que je puisse comprendre : c'est le respect que je dois à l'objet de mon amour , c'est le soin que je dois })rendre de son honneur, de son repos, de son boniieur domestique. Ah! si, pour lui prouver mon dévouement aveugle et mon idolâtrie, il faut que je la quitte dès à présent, me voilà prêt. Sans doute, c'est elle qui l'a chargé de me suggérer ces réllexions que tu viens de me faire faire. Voyant que je ne songeais à rien, que je m'endormais dans les délices, elle s'est dit qu'il fallait me réveiller. Elle a bien fait. Va lui demander pardon pour mon imprévoyant égoïsme , qu'elle fixe elle-même la durée de mon absence, le jour de mon départ... et ne lui laisse pas oublier de fixer aussi celui de mon nîtour.

— (]her enfant, reprit Salvator en souriant, (c serait faire injure à laLloriani que delà croire phi., raisonnable et plus prudente que toi. C'est de moimême et à son insu que je t'ai parlé comme je viens de le faire, au risque de te briser le cœur. Si j'en avais demandé la permission à Lucrezia . elle me l'aurait refusée, car une amante comme elle

a loules les faiblesses d'une mère , et quand luius |)arlerons de départ, bien loin qu'elle nous approuve, nous aurons une luUe à soutenir. Mais nous lui parlerons de ses enlauts , et elle cédera à son tour. Elle comprendra qu'un amant ne doit pas se conduire comme un mari, et s'installer chez elle comme le gardien d'une forteresse!

— Un mari !... dit Karol en se rasseyant et en regardant fixement Salvator. Si elle se mariait !

— Oh ! pour cela, sois tranquille, il n'y a pas de danger qu'elle te fasse ce genre d'inlidélité, répondit Salvator éioimé de reifet que ce mot, prononcé au hasard, avait produit sur le prince.

— Tu as dit un mari ! reprit Karol s'acharnanlà celte pensée soudaine; un mari serait la réhabililalion de sa vie entière. Au lieu d'être l'ennemi et le .Héau de ses enfants, s'il était riche et digne, il deviendrait leur appui naturel , leur meilleur ami, leur père adoptif. Il accepterait là un noble devoir; et comme il en serait récompense ! Il ne la quitterait jamais, cette femme adorée; il serait un rcju- |)art entre elle et le monde, il repousserait la calonmic conmic la diffamation, il pourrait veiller sur son trésor, et ne pas distraire un seul jour de son bonheur pour de cruelles et importunes con- \enances déposition. Être son mari! oui, tu as raison ! Sans toi, je n'y aurais jamais songé. Vois si je ne suis pas frappé d'une sorte d'idiotisme en tout ce qui tient à la conduite de la vie sociale!

Mois j'ouvre les yeux : l'amour et l'amitié m'auront reuiiu le service de faire de moi un homme, au lieu d'un enfant et d'un fou que j'étais. Oui, oui, Sîlvator, être son mari, voilà la solution du pro- Llôme ! Avec ce titre sacre, je ne la quitterai plus , et je la servirai au lieu de lui nuire.

— Eh bien! voilà une heureuse idée! s'écria Saivator; j'en suis étourdi, je tombe des nues! Songes-tu à ce que tu dis , Karol? toi épouser la rioriani !

— Ce doute m'offense, fais-moi grâce de (es ctonncmenls. J'y suis résolu, viens avec moi plaider ma cause et obtenir son consentement.

— Jamais! répondit Saivator; à moins que dans dix ans d'ici, jour pour jour, tu ne viennes nie fiire la même demande. 0 Karol ! je ne te connaiss.iis pas encore, malgré tant de jours passés dans l():i intimité! Toi qui te défendais de vivre par excès d'austérité, de méfiance et de fierté, voilà que tu te jettes dans un excès contraire et que iu prends la vie corps à corps comme un forcené ! Moi, qui ai subi îantde sermons et de remontrances de ta part, voilà qu'il me faut jouer le rôle de Mentor pour te préserver de toi-même!

Saivator énuméra alors à son ami toutes les impossibilités d'une semblable union. Il lui parla fortement et naïvement. Il confessa que la Floriani était digne par elle-même de tant d'amour et de dévouement, et que, quant à lui, s'il avait dix ans

de plus et qu'il put se résoudre à roiichaincmcnt du mariage , il la préférerait à toutes les duchesses de la terre. Mais il démontra nu jeune prince que cet accord des goûts, des opinions, des caractères cl des tendances, qui sont le fond du calme conjugal, ne pouvait jamais s'établir entre un homme de son âge , de son rang et de sa nature, et la fille d'un paysan, devenue comédienne , plus âgée que lui de six ans, mère de famille, démocrate dans ses instincts et ses souvenirs, etc., etc. Il n'est pas même nécessaire de rappeler au lecteur tout ce que Salvator dut dire sur ce sujet. Mais l'influence qu'il avait prise sur son ami durant la première l'artie de cet enlrelien échoua complètement devant son obstination. Karol avait conqjris de la vie tout ce qu'il en pouvait comprendre, le dévouement absolu. Tout ce qui était d'intérêt personnel et de prudence bien entendue pour sa propre existence était lettre close pour lui.

l'ardonne-lui, lecteur, ses puérilités, ses jalousies et ses caprices. Ceci n'en était plus un de sa part, et c'est dans de telles occasions que la grandeur et la force de son âme rachetaient le détail. Plus Salvator lui démontrait les inconvénients de son projet, plus il le lui faisait aimer. S'il eut pu assimiler ce mariage à un martyre incessant, où Karol devait subir tous les genres de torture au profit de la Floriani et de ses enfants, Karol l'eût remercié de lui faire le tableau d'une vie si conforme à son ainbi-

lion et à son besoin fie sacrifice. 11 l'eut accompli avec transport, ce sacrifice. Il eût pu encore faire un crime à Lucrezia de prononcer devant lui un nom qui sonnait mal à son oreille, de laisser Salvator lui embrasser les genoux , de menacer son enfant du fouet, ou de trop caresser son chien; mais il n'eût jamais songé à lui reprocher d'avoir accepté l'immolation de toute sa vie.

Heureusement... ai-je raison de dire heureusement?... n'importe! la Floriani, en recevant cette offre inattendue, fit triompher par son refus tous les arguments du comte Albani. Elle fut attendrie jusqu'aux larmes de l'amour du prince, mais elle n'en fut pas étonnée , et Karol lui sut gré d'y avoir compté. Quant à son consentement, elle lui répondit que, quand même il irait de la vie de ses enfants, elle ne le donnerait point.

Telle fut la conclusion d'un combat de dclicafcssc et de générosité qui dura plus de huit jours à la villa Floriani. L'idée de ce mariage blessait l'in- \ incible fierté de Lucrezia; peut-èlre, dans l'intérêt même de ses enfants, avait-elle tort. Mais cette résistance était conforme au genre d'orgueil qui l'avait faite si grande, si bonne et si malheureuse. 1 ne seule fois dans sa vie, à quinze ans, elle avait jugé tout naturel d'accepter l'offre naïve d'un mariage disproportionné en apparence, Ranieri n'était pourtant ni noble ni très-riche , et la fille de Menapace, dans ce temps-là, apportait en dot son

innocence et sa beauté dans toulc leur splendi-ur. Mais il n'avait pu lui tenir parole, et la Floriani ellc-niêine l'en avait vite dégagé, en prenant une idée juste de la société, et en voyant combien son amant eût été condamné à souffrir pour elle de la malédiction d'un père et des persécutions d'une famille. Depuis, elle avait fait le serment, non de renoncer au mariage , mais de ne jamais épouser qu'un homme de sa condition et pour qui cette union serait un honneur et non une honte.

Elle sentait cela si profondémeut, que rien ne put l'ébranler, et que la persistance du prince l'affligea beaucoup. Ce que toute autre femme à sa place eût pris pour un hommage enivrant, lui semblait presque une prétention humiliante, et si elle n'eut connu l'ignorance de Karol sur tous les calculs vrais de l'existence sociale, elle lui eut su mauvais gré d'espérer la fléchir.

Depuis qu'elle était mère de quatre enfants et qu'elle avait expérimenté les accès de jalousie rétroactive que la vue de cette famille causait à ses amants, elle avait résolu de ne jamais se marier. J'ille ne craignait encore rien de semblable de la part de Karol, elle ne prévoyait pas sitôt qu'il subirait, à cet égard , les mêmes tortures que les autres ; mais elle se disait qu'elle serait forcée de faire à la position et aux intérêts d'un époux quelconque des sacrilices qui retomberaient sur son jnlimilé avec ses enfants; que cet époux aurait

iiifaillibicmciit à rougir devant le monde de les produire et de les patronner; qu'enfin Karol perdrait sa considération et son litre d'homme sérieux dans l'opinion cruelle et froide des hommes, en acceptant toutes les conséquences de son dévouement romanesque.

Elle n'eut donc aucun besoin de s'appuyer sur le sentiment du comte Aibani pour rester inébranlable. Karol eut une patience enchanteresse tant qu'il espéra la persuader. Mais la Floriani voyant qu'en invoquant toujours la considération du prince et ics sentiments de sa noble famille, elle risquait d'agir, en apparence , comme ces femmes qui opposent une résistance hypocrite pour mieux enlacer leur proie , coupa court à ses instances par un relus net et un peu brusque. Elle avait aussi une I)cur affreuse de se laisser attendrir ; car en n'écoutant que son dévouement maternel du moment, elle eut cédé à ses prières et à ses larmes. Elle fut donc forcée de feindre un peu et de proclamer une sorte (le haine systématique pour le mariage, quoiqu'elle n'eut jamais songé à faire le procès de l'hyménée en général.

Lorsque le prince se fut en vain convaincu de l'inutilité de ses instances, il tomba dans une affliction profonde. Aux larmes tendrement essuyées p.ir la Floriani, succéda un besoin de rêver, d'être seul, de se perdre en conjectures sur cette vie réelle dans laquelle il avait voulu entrer, et où il ne pou-

vait réussir à voir clair. Alors revinrent les faiilùnies de riinagiiialion, les soupçons d'un esprit qui ne pouvait apprécier aucun fait matériel à sa juste valeur, la jalousie, tourment inévitable d'un amour dominateur trompé dans ses espérances de possession absolue.

11 s'imagina que Salvator avait concerté avec Lucrezia tout ce qu'il lui avait dit d'inspiration et tout ce qui s'était passé naturellement et spontanément entre eux dans ces longs entretiens où son âme s'était épuisée. 11 crut que Salvator n'avait pas renoncé à être à son tour l'amant de Lucrezia, et que, le traitant comme un enfant gâté, il lui avait permis de passer avant lui , pour réclamer ses droits en secret aussitôt qu'il le verrait rassasié, (/était pour cela, pensait-il, qu'il l'avait tant exhorté à s'éloigner de temps en temps , afin de ne pas laisser devenir trop sérieux l'amour de Lucrezia et de pouvoir se faire écouter d'elle dans quelque intervalle.

Ou bien, supposition plus gratuite et plus folle encore! Karol se disait que Salvator avait eu avant lui la pensée d'^épouser Lucrezia et que, d'un commun accord, elle et lui, liés d'une amitié conforme <à leur caractère, s'étaient promis de s'unir quelque jour, quand ils auraient joui encore un certain temps de leur mutuelle liberté. Karol reconnaissait iiieu que l'amour de Lucrezia pour lui avait été naïf el spontané, mais il redoutait de le voir cesser

cTuss! vile qu'il s'était allumé, et, comme tous les lioinines en pareil cas, il s'alarmait de cet enlraiiieiiient qu'il avait tant admiré et tant béni.

Et puis, quand la conscience intime de ce malheureux amant justifiait sa maîtresse auprès des chimères de son cerveau malade, il se disait que la Fluriani avait en lui , pour la première fois de sa vie, un amant digne d'elle, et qu'elle s'y attacherait naturellement pour toujours, si des artifices étrangers et des suggestions funestes ne venaient pas l'en détourner. Alors il songeait au comte Alhani et il l'accusait de vouloir séduire Lucrczia par les raisonnements d'une philosophie épicurienne et par la fascination impudique de ses désirs mal étouffés. Il incriminait le moindre mot, le moindre regard. Salvator était infâme, Lucrezia était faible et abandonnée.

l'uis, il pleurait, quand ces deux amis, qui ne parlaient ensemble que de lui et ne vivaientque de sollicitude et de tendresse pour lui, venaient l'arracher à ses méditations solitaires et l'accabler de caresses franches et de doux reproches. Il pleurait dans les bras de Salvator, il pleurait aux pieds de Lucrezia. Il n'avouait pas sa folie, et, l'instant d'après, il en était plus que jamais possédé.

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