CHAPITRE IX
— Je m'appelle, poursuivit l'étranger en baissant la voix, Onorio Vandoni, et je suis le père de ce bel enfant dont vous voilà désormais constj-
tue le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'enipéchcr d'embrasser mon fils, et vous le réclameriez en vain, ce droit, que je vous refuserais par la force , si la persuasion ne suffisait point. Vous pensez bien que , lorsque la signora Floriani a cru devoir rompre les liens qui nous unissaient, il m'eût été facile de réclamer, ou du moins de lui contester la possession de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que j'aie voulu le priver, dans un à^e aussi tendre , des soins d'une femme dont le dévouement maternel est incomparable ! Je me suis soumis en silence à l'arrêt qui me séparait de lui , je n'ai consulté que son intérêt et le soin de son bonheur. Mais ne pensez pas que j'aie consenti à le perdre à jamais de vue. De loin comme de près je l'ai toujours surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa mère, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque circonstance imprévue engageait la signora à se séparer de lui , je reparaîtrais avec le zèle et l'autorité de mon rôle de père ; nous n'en sommes point là. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu d'adresse de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant de la Lucrezia. Je vous plains de votre l)onheur, monsieur ! car elle n'est point une femme qu'on puisse aimer à demi , et qu'on puisse s,e consoler de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que de l'eiifant... Je sais que je n'ai plus le droit de parler de la mère.
Je me suis donc assuré de vos bons seutiinciils pour lui , de la douceur et de la dignité de voire caractère. Je sais... ceci va vous étonner, car vous croyez vos secrets bien enCermés dans cette retraite, que vous gardez avec jalousie , et que vous étiez en train de palissader vous-même, quand j'ai osé enjamber vos fortifications! Eb bien! apprenez qu'il n'est point de secrets de famille qui échappent à l'observation des valets... Je sais que vous voulez épouser Lucrezia Floriani , et que Lucrezia 1 loriani n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que vous auriez servi volontiers de père à ses enfants. Je vous en remercie pour mon compte, mais je vous aurais délivré de ce soin en ce qui concerne mon fils, et si la sigtiora venait à se laisser flécliir par vos instances , vous pouvez compter toujours sur trois enfants et non sur quaire.
tt Ce que je vous dis ici , monsieur, ce n'est point j)Our que vous le répétiez à Lucrezia. Cela ressemblerait à une menace de ma part, à une lâche tentative pour m'opposer au succès de votre entreprise. Mais si j'évite ses regards , si je ne vais pas chercher le douloureux et dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous mépreniez sur les motifs de ma prudence. Il est bon , au contraire , que vous les connaissiez. Vous voyez qu'en dépit de vos retranchements il m'était bien facile de pénétrer ici , de voir mon fils et même de l'enlever. Si j'y étais venu avec une pareille résolution, j'y aurais mis
plus d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas avoir le plaisir de causer avec vous en approchant de cette maison et en me laissant fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah ! presque d'une lieue de distance , et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un point noir sur la grève! Cher enfant!.. Je ne dirai pas pauvre enfant! il est heureux, il est aime... Mais je m'en vais en me disant:» Pauvre père ! pourquoi n'as-tu pas pu être aimé aussi ?... » Adieu, monsieur! je suis charmé d'avoir fait connaissance avec vous et je vous laisse le soin de raconter comme il vous conviendra cette bizarre entrevue. Je ne l'ai point provoquée, je ne la regrette pas. Je ne sens point de haine contre vous; j'aime à croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai mérité mon infortune. La destinée est une femme capricieuse qu'on maudit parfois, mais qu'on invoque toujours ! )>
Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité que de suite et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant, lorsqu'il eut embrassé son fds une dernière fois , sans rien dire , il parut profondément ému.
Mais , tout aussitôt , il salua le prince avec l'aplomb obséquieux et railleur du comédien , et il s'éloigna , sans se retourner, jusqu'à la palissade où Biffî s'était remis à travailler. Là il s'arrêta enpore assez longtemps pour regarder l'enfant, pujs
enlin il salua de nouveau le prince et se remit en marche.
Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable d'une pareille rencontre, la figure, la voix , la tournure et le discours de cet homme , quoique annonçant une grande bonté et une grande loyauté naturelles , n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée. Vandoni était beau, assez instruit, et d'une honnêteté à toute épreuve : mais tout en lui sentait le théâtre , et il fallait l'habitude que la Floriani avait de fréquenter des comédiens beaucoup plus affectés et plus ampoulés , pour qu'elle ne se fut jamais aperçue de ce qui choquait tant le prince à la première vue , à savoir cette affectation de solennité, qui trahissait l'étude à chaque pas , à chaque mot. Vandoni était un mélange d'emphase et de naïveté assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il voulait paraître ; mais , ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires , l'art lui était devenu une seconde nature. Il était sincèrement généreux et délicat , mais il ne pouvait plus se contenter de l'être par le fait ; il avait besoin de le dire et de confier ses sentiments comme il récitait un monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de premier ordre portent leur âme dans leur rôle, ceux qui n'ont qu'une médiocre inspiration ramènent leur rôle dans la vie privée et le jouent sans en avoir conscience , à tous les instants du jour.
En raison de cette infirmité , le bon Vandoni avait l'extérieur moins sérieux que ses sentiments, et il ùtail à ses paroles le poids" qu'elles eussent eu par elles-mêmes, s'il ne les eût débitées avec un soin trop consciencieux. Tandis que les indexions justes et la prononciation nette de la Floriani parlaient d'elle-même et d'elle seule, la prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la leçon du professeur. Il en était de même de sa démarche, de son geste et de l'expression de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est bien vrai que l'étude avait passé dans son être et dans son sang , et qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'était péniblement étudié à bien dire. Mais la convention première de son débit et de son attitude reparaissait toujours, et tandis que le bon goût de la causerie est d'atténuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force dans le lond, son bon goût, à lui , consistait à tout faire ressortir et à ne rien laisser dans l'ombre.
Ainsi, en parlant de son amour paternel , il fit sentir trop raltendrisscment; en revendiquant ses droits de père, et en parlant avec générosité à son rival , il se posa trop en héros de drame ; en voulant paraître résigné à l'infidélité de sa maîtresse, il força trop l'intention et prit presque un air de roué qui était bien au-dessus de son courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les artistes médiocres ne se débarrassent jamais moins que
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lorsqu'ils cherchent l'aisance, et vous vous expliquerez ce sourire incertain que Karol prit pour le comble de riniperliiiencc, ce regard parfois troublé qu'il attribua à riiébètenicnt de la débauche, enfin ces gestes arrondis qu'il fut tenté de souHlcler.
Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol on contact avec le coniéiiien Yandoni était toute relative. Leurs défauts à tous deux étaient si opposés, qu'à les voir ensemble, il eut fallu condamner tour à tour deux caractères qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait par excès de réserve, et, à force de haïr tout ce qui, dans la forme , pouvait être taxé de la plus légère exagération,, il avait, par moments, une roideur glaciale, un peu désobligeante. Vandoni , au contraire, ne voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion de son mérite. Ses yeux ne cherchaient pas comme ceux du prince cà éviter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et l'interrogeaient pour juger de l'efFet produit. Quand l'effet lui paraissait manqué, il s'obslinait, afin d'en trouver un meilleur; mais comme il n'avait pas cette vivacité d'esprit qu'ont les grands comédiens , les grands avocats et les grands causeurs pour faire naître l'occasion de se manifester et de se développer, il restait souvent à coté de son effet.
Il n'était pourtant rien de tout ce que le prince
voulut supposer, d*après sa manière d'êfre. Il n'c-^ tait ni borné, ni hâbleur, ni débauché, ni insolent. C'était plutôt une nature bienveillante , quoique assez personnelle, sincère quoiqu'un peu vaine , sobre et douce , bien que portée , dans l'occasion , à se targuer du contraire. Il avait eu le malheur d'aspirer toujours à plus de célébrité qu'il n'en pouvait avoir. Sa passion était de jouer les premiers rôles , il n'y était jamais parvenu. Alors, voulant l'aire valoir les emplois effacés qui lui étaient confiés, il avait joué trop en conscience les rôles de père noble , de druide , de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand tort que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage dramatique que l'auteur a placées au second plan. S'il y avait un endroit faible, voire une platitude dans son rôle , Vandoni la faisait impitoyablement ressortir, et il était tout étonné d'avoir fait siffler le poëte qu'il avait cru servir de tout son zèle et de tous ses moyens.
En outre, il était petit et voulait paraître grand. Il avait une de ces belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et que la nature a condamnées à une sonorité monotone. Il tirait vanité d'avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom , et ne se disait pas qu'une voix éraillée conduite par le génie est plus sympathique et plus puissante qu'un vigoureux instrument obéissant à un souffle vulgaire. Ce bon Vandoni ! il s'en
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;ill;iil, , pcnsaiii n\n\v remis à sa pl;ice , avec beaucoiipdc liiicsse , (!l' mesure el de digwilé, l'orgueil jaloux du i)etil [triîîcc do Roswaid 5 et le prince de Roswald haussait les épaules, en le voyant partir, se demandant a^ ec une profonde douleur conunent la Floriani avait pu soutîrir un seul jour l'intimiié d'un homme si ridicule et si médiocre.
Hélas! Karol n'était pas à cet égard au bout de ses peines , car Yandoni ne se relirait pas pleinement satisfait de son effet. Il regrettait de n'avoir pas rencontré Lucrezia pour lui montrer un détachement philosophique ou une lierté magnanime qu'il n'avait pu feindre dans les premiers moments de leur rupture. 11 regrettait d'avoir laissé à cette femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas autant qu'elle , et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de touchant dans ses larmes et dans sa colère, il voulait l'efiacer par quelque scène de gloriole miséricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style.
Il ralentissait donc le pas , à mesure qu'il s'éloignait, sachant bien qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus aisé à prévoir aida sa petite ruse. Il était encore en vue , lorsque la Floriani descendit sur la grève.
Et que venait-elle faire sur cette grève, au lieu de rester dans son boudoir à causer avec le comte Albani? C'est qu'elle avait fini de causer, c'est qu'elle avait triomphé de la résistance de ce dernier, c'est qu'elle venait dire au prince ;
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— A uus remportez ; je vous aime trop pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux. J'expose mou amour maternel à de rudes combats, je brave l'avenir, j'ctoufTe le cri de ma conscience , mais je nie damnerai pour vous, s'il le faut!
Mais, (le même qu'on se brise les mains et la tète en courant avec transport vers une porte que l'on coinptc fraîtchir et qui se trouve fermée, de iiiémc la Floriani se heurta et resta connue terrassée en rencontrant ia figure froide et chagrine de son amant. Il la salua avec la courtoisie d'un respect passé à l'état de système , mais son regard semblait lui dire :
«t Fcnune, qu'y a-t-il de connnun entre vous et moi? )>
Jan)ais encore il ne s'était montré â elle aussi triste, et comnic, chez les natures qui ne veulent pas se livrer, la tristesse prend l'apparence du dédain , elle fut épouvantée de l'expression de son visnge. Elle regarda autour d'elle comme pour demaiidcr aux objets extérieurs la cause de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance. Elle pensait si peu à lui qu'elle ne le reconnut pc iitj mais Stella accourut à elle pour le lui désigner.
— M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je l'appelle ' ; il dit qu'il n'a })as le temps de s'arrêter. Sans doute il reviendra ; il a demandé com-
1 L'auteur sait très-bien que l'enfant aurait dû ilire ap-pe^ lasse, mais l'enfant ne l'a point dit.
meut tu te portais, il a embrassé Salvalor, il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste, il a cause avec le [)rince, qui te racontera tout cela. Moi , je n'en sais pas davantage.
Et reniant relourna jouer avec so!i frère.
La Lucrezia regarda allernativenienl le prince et Vandoui. Vandoni s'était retourné, il la voyait, mais il alTcctait d'être toujours absorbé par la vue de son iils. Le piince s'était détourne avec une sorte de dégoût, à l'idée que la Floriani allait rappeler sou ancien amant et le lui présenter peutêtre.
Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'étonna plus de l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait , que, d'un mot, elle pouvait la l'aire cesser, tandis (}ue Vandoni s'en allait humilié et brisé, sans doute. Il s'en allait discrètement, sans avoir eu le temps de reconnaître et de caresser son iils. Elle imagina qu'il soulfrait énormément , tandis qu'il ne souflrait réellement pas beaucoup dans ce moment-là. Il avait bien' les entrailles paternelles, et quand il était seul et qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi. Mais, en présence de son rival et de son infidèle, il avait un rôle à soutenir, et, comme il arrive aux acteurs sur la scène , le nionde réel disparaissait devant l'émotion du monde fictif.
La Floriani était trop vraie , Iroj) ainianle , trop généreuse pour se rendre compte de ce qu'il éprou-
^;lil alors. Kilo ne seistit qu'une ininiciise- cnniicsssioii , l'horrour d'imposer le i:;;illiei!r cl la lioiiSeà un lionuue qui l'avait beaucoup aimée el qu'elle s'éUiit eftoroée d'aiîncr aussi.. Elle comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondément Karo! ; mais elle se dit (]u'avec la réile\iou, non-seulement il lui pardonnerait, mais encore il approuverait son mouvement. Le cœur raisonne vite , et. qiiand il est poussé par la conscience, il sacrifie sans hésiter toute répugnance et tout intérêt personnel. Elle courut vers la palissade, appela Vandoni d'une voix assurée, et, quand il se fut retourné pour venir à elle, elle fit quelques pas au-devant de lui, lui tendit la main et l'embrassa cordialement.
Certes , Yandoui fut louché d'uii élan si généreux et si liardi. 11 avait espéré trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia en présence de son nouvel amant. Il n'avait pas compté qu'elle le rappellerait; c'est pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le plus longtemps possible pour prolonger la souffraii£e de son rival. Mais le cœur de la Lioriani était bien au-dessus de toutes ces petitesses, et l'on ne fait pas rougir une femme profondément sincère et vaillante. Vandoni oublia son rôle , cl couvrit de baisers et de larmes les mains de son iniidèle. 11 ne jouait plus le drame, il était vaincu.
— Je ne le permets pas de nous quitter ainsi, lui dit la Lucrezia 3l\£c une ferinclé calme etaffcç-
tueuse. Je ne sais d'où lu viens; niais faîig'ié oU non, tu le rejxjseias ici, tu xerras SahaUir à Imi aise, ^Ous causerons de lui ensemble , cl nous nous quitterons celte lois plus tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux , n'est-ce pas , mon ami? Nous avons été frères. Voici le moment de le redevenir,
— Mais le prince de Roswald?,.. dit Yandoni en baissant la voix.
— Tu crois qu'il sera jaloux? Tas de fatuité, Vandoni! il ne le sera point, jMais tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et que tu as droit à ses égards et à son estime.
— A sa place, je n'aurais jamais soutlert qu'un ancien amant...
— Apparemment il vaut mieux que toi , mon ami! Il est plus confiant et plus généreux que lu ne l'étais à mon égard. Viens, je veux te présenter à lui,
— C'est inutile ! dit Vandoni qui se sentait faihie et attendri, et qui ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement à son rival. Je me suis déjà présenté moi-même. Il a été fort poli. Mais tu veux donc absolument que j'entre chez toi? C'est insensé !
Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvalor. Il céda, moitié par tendresse, moitié par malice.