CHAPITRE X
S'il n'est guère d'hommes qui puissent se résigner à voir face à face celui qui les remplace dans le cœur d'une maîtresse, sans désirer d'en tirer un peu de vengeance, il n'est guère de femmes non plus qui se hasardent sans un peu de trouble à mettre ces deux honmies en présence.
Pourtant la Fluriani n'éprouva pas le secret malaise qui accompagne de pareilles rencontres. Pourquoi l'eùl-elle éprouve , lorsque, toute sa vie, elle avait joue cartes sur iablc avec une franchise sans bornes? 11 ne s'agissait point là de payer d'audace ou d'habileté pour ménager deux rivaux également trompés. II y avait un amant avoue daiis le préseni, cl un amant avoué dans le passé. Si la passion pouvait être un peu philosophe, l'amant heureux serait plein de courtoisie cl de générosité pour l'amaul délaissé, mais elle ne l'est pas du tout : elle voudrait accaparer le passé comme le présent et comme l'avenir. Elle s'alarnse d'un souvenir, et en cela elle raisonne fort mal; car, en amour, rien n'est
moins tentant que de retourner au passé, rien n'est moins dangereux que la vue d'un être qu'on ^ quitté volontairement et par lassitude.
Malheureusement personne ne connaissait moins le C(Tour humain que le prince Karol. Le sien était unique en son genre , et chaque fois qu'il voulait rapporter les pensées d'autrui aux siennes propres, il était certain qu'il devait se tromper. Il essaya de se représenter l'émotion qu'il éprouverait si la princesse Lucie venait à lui apparaître, et il s'imagina que si elle se présentait connue le spectre de Banco à la table de la Floriani, il londjerait foudroyé, non pas tant de frayeur que de remords et de regret. De là, il partit pour supposer que la Floriani ne pouvait pas revoir Vandoni en chair et en os , sans éprouver aussi le regret violent de l'avoir brisé, et le remords d'appartenir sous ses yeux à un autre.
Or, il n'y avait pas de supposition plus injuste et plus absurde que celle-là. Lucrezia revoyait tous les petits travers , tous les innocents ridicules de Vandoni, avec des yeux qu'elle ne se faisait plus conscience d'ouvrir tout grands. Elle comparait cet être, dont elle n'avait jamais été très-enthousiasmée, avec celui qui lui causait un enthousiasme sans bornes. En réalité, d'ailleurs, la comparaison était tellement à l'avantage du prince, que, s'il eût pu lire dans l'âme de sa maîtresse , il aurait vu clairement que la présence de Vandoni re-
(îou!>i.'iii la pnssioii (ie Lucrezia posir liii-inrino.
ii lie sut ]);!S coiiipriMUÎio ie Irlompiie de s,i posilioii. Son iiiquit'tudo, jaiouse le rcmlil à cei égard (i-op modeste, (aiidis que, d'autre part, le peu de cas qu'il croyait devoir i'aire de Vandoni le rendait hautain , au point qu'il se sentait humilié de succéder à un pareil homme. Il ne sut pas cacher son dépit, son anxiété, son mortel déplaisir. Pendant que Vandoni soupait à côté de Lucrezia , il ne put tenir en place. Il sortit pour ne point le voir et l'entendre. Puis il rentra pour l'empêcher d'être entreprenant. Il ne Ht qu'aller et venir, en proie à une fièvre terrible, évitant le regard tendre et rassurant de Lucrezia et dédaignant les avances de ce bon Vandoni, qui, grâce à lui, se croyait chargé du rôle de généreux.
Si c'est, comme je le crois, l'orgueil qui nous rend jaloux, il faut avouer que c'est un orgueil bien maladroit et bien inconséquent. Vandoni s'était promis d'abord d'inquiéter un peu son rival par un air de confiance et de familiarité avec Lucrezia. Mais il n'avait point réussi à se donner cet air-là. Il y avait dans la tranquille bonté de la Floriani ([uelque chose de si franc et de si digne, que tout fart du comédien échouait devant cette absence d'art. Mais le prince prit si bien à tâche d'aider , par sa folie, à la démangeaison d'impertinence de Vandoni, que ce dernier se trouva vengé sans y avoir contribué le moins du monde. Il put se ré-
jouir (le Yoii- les aiii:,oisses qu'il causait, et, à la ilii (iii souper, il dit à Lucio/ia eu suivaul îles >(ii\ karol qui sortait |)our la (iixiruu- luis.
— Vous vous vantiez, uia belle amie, ou plutôt vous vantiez votre charmant prince , en me disant qu'il valait mieux que moi, qu'il n'était point jaloux du passé, et qu'il ne soutlVirait pas en me voyan!. H souffre au contraire, il souffre trop pour que je reste davantage. Adieu donc! je m'en vais sur celte triste vérité qu'il n'y a point d'amant sublime, et que les ennuis que vous avez cru fuir en me quittant, vous les retrouvez avec un autre. Vous n'avez fait que mettre un beau visage brun à la place d'un visage blond qui n'était pas mal. Le changement est toujours un plaisir pour les femmes ! Mais convenez, à présent, que, pour être jaloux de vous, je n'étais point un monstre, puisque voici votre nouveau dieu, votre idole , votre ange , tourmenté par le même démon qui me rongeait le cœur.
— Vandoni , répondit Lucrezia, j'ignore si le prince est jaloux de toi. J'espère que tu le trompes, mais comme je ne veux pas que tu m'accuses de feindre avec toi , supposons qu'il le soit en effet : qu'en veux-tu conclure? Que j'ai eu fort de te quitter? Ai-je fait ici un plaidoyer pour te prouver que j'avais eu raison? Non; je crois que le tort est toujours à celui qui veut se soustraire à la souffrance. J'ai eu ce tort ; ne me l'as-tu point encore pardonné?
— Ah! qui pourrait garder du ressentiment contre loi ? dit Vaiidoni en lui Ijaisant la main avec une émotion sincère. Je l'aime toujours, je serais toujours prêta te consacrer ma vie, si tu voulais revenir à moi, même en ne m'aimant pas plus que par le passé!... car je ne me lais point illusion, tu ne m'as jamais aimé que d'amitié!
— Je ne l'ai, du moins, jamais trompé à cet égard, et j'ai fait mon possible pour n'être pas trop ingrate. Peut-être avions-nous une trop ancienne amitié l'un pour l'autre; peut-être nous sentionsnous trop frères pour être amants !
— Parle pour toi, cruelle! moi...
— Toi, tu es un noble cœur , et si tu crois faire souffrir en effet le prince , tu vas te retirer. Mais je ne veux pour rien au monde renoncer à ton amitié, et je compte la retrouver plus tard , quand les feux de la jeunesse auront fait place chez le prince au calme d'une paisible affection. La mienne pour toi, Vandoni, est fondée sur l'estime, elle est à l'épreuve du temps et de l'absence. Il existe entre nous un lien indissoluble ; ma tendresse pour ton fils est un garant pour toi de celle que je le conserve.
— Mon fds ! Ah ! oui, parlons démon fds! s'écria Vandoni redevenu tout à fait sérieux. Eh bien ! Lucrczia, êtes-vous contente de moi? Ai-jc laisié voir à vos autres enfants que celui-là m'appartenait? Ah ! quelle étrange position vous m'avez faite!
ne jamais entendre le nom de père sortir pour moi de la bouche de mon fiis !
— Yandoni, votre (Ils sait à peine parler, et ne sait encore que mon non» et celui de ses IVères. Je ne savais pas si nous nous reverrions jamais... Maintenant, si vous êtes calme, si vous avez pris une décision importante, parlez! Sous quel nom et dans quelles idées dois-jc l'élever?
— Ah ! Lucrczia , vous savez ma faiblesse pour vous, mon dévouement aveugle, maladie soumission, devrais-jc dire! Si vous ne devez pas vous marier, que votre volonté soit faite, que mon (ils porte votre nom, et qu'il me soit seulement permis de le voir et d'être son meilleur ami , après vous. Mais si vous devez devenir princesse de Roswald, j'exige que mon enfant me soit rendu. J'aime mieux lui voir partager ma vie errante et mon sort précaire, que d'abandonner mon autorité et mes devoirs à un étranger.
— Mon ami, reprit Lucrezia, il y a plus d'orgueil que de tendresse dans cette résolution, et je n'emploierai qu'un seul argument pour la combattre. En supposant que je me marie demain, Salvalor est encore pour huit ou dix ans au moins un petit enfant, et les soins d'une fcnnne lui sont nécessaires. A quelle fennuc le coidlerez-vous donc? Avez-vous une sœur, une mère? Non! Vous ne pourrez le confier qu'à une maîtresse ou à une servante! Croyez-vous qu'il soit aussi bien soigné.
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aussi bien éUnx', aussi heureux qu'avec moi? Bor-^ luirez-vous irauquiiJe, quand, forcé de vous rendre à ia répélilion tout le jour, et à la reprcsenlation tout le soir, vous laisserez ce pauvre enfant à la merci d'une servante infidèle ou d'une marâtre haineuse?
— Sans doute! dit Vandoni en soupirant, vous avez raison. De ce que vous êtes riche, indépendante et célèbre, vous avez tous les droits, tous les pouvoirs, même celui de chasser le père et de garder l'enfant.
— Vandoni ! tu me fais mal, répondit Lucrezia, ne parle point ainsi. Yeux-tu que j'assure, dès à présent, à notre enfant une partie de ma fortune , dont tu auras la tutelle et la direction? Veux-tu surveiller son éducation , être consulté sur tous les détails, régler son avenir? J'y consens avec joie, pourvu que tu le laisses près de moi et que lu me charges d'être le pouvoir exécutif de tes volontés. Je suis bien sûre que nous nous entendrons sur tous les points, dans l'intérêt d'un être qui nous est plus cher que la vie.
— Non ! non ! Pas d'aumône ! s'écria Vandoni , je ne suis point un lâche, et jC mourrai à l'hôpital avant d'accepter de toi un secours déguisé sous un nom, sous une forme quelconque. Garde l'enfant ! garde-le tout entier. Je sais bien qu'il ne connaîtra et n'aimera que toi ! Ce serait bien vainement qu'un jour je viendrais le réclamer, lui dire qu'il m'ap-
parliciil , qu'il t'Sl forcé de nie suivre. 11 ne se séparera jamais volunlaircnient d'une mère telle que loi! Allons, le sort en est jeté, je vois que tu vas devenir princesse...
— Rien n'est décidé à cet égard, mon ami, je te le jure, et je te jure surtout par ce qu'il y a de plus sacré, par Ion honneur et par ton lils, que si tu mets à mon mariage la condition que je me séparerai de cet enfant, je ne me marierai jamais !
— Tu es donc toujours la même? ô femme étrange et admirable! s'écria Vandoni exalté. ïu es donc toujours mère avant tout? Tu préfères donc toujours les eid'ants à la gloire, à la richesse, à l'amour même?
— A la richesse et à la gloire, très-certainement, répondit-elle avec un sourire calme. Ouant à l'amour, dans ce moment-ci, je n'ose le répondre, mais ce qu'il y a de certain, c'est que je connais mon devoir, et que mon premier devoir c'est celui de tout sacrifier, même l'amour, à ces enfants de l'amour. Le plus épris , le plus fidèle des amants peut se consoler, mais des enfants ne retrouvent jamais une mère.
— Eh bien ! je pars tranquille , dit Vandoni en lui serrant la main, et je n'exige plus de toi qu'une promesse. Jure-moi de ne point épouser ce prince si charmant , mais si jaloux , avant un an d'ici ! Je ne puis me persuader qu'il soit meilleur que moi et qu'il voie toujours d'un œil calme ces gages de
tes amours passées. Je connais ta clairvoyance, la fermeté et la promptitude de tes sacrifices quntid le sort de tes enfants te semble compromis. Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter longtemps ! c'est que j'avais beau faire , je détestais la ressendjiance de ta Béatrice avec le misérable Tcaido Soavi. Eh bien ! d'ici à un an , le prince de Roswald détestera Salvator, si ce n'est déjà fait, si aujourd'hui peut-être la vue de cet enfant ne lui est pas déjà insupportable. Pas d'entraînement trop subit, pas de coups de tète, je l'en supplie, ma chère Lucrezia ! et tu resteras toujours libre, car je m'en rends bien compte, maintenant que je suis sage et désintéressé dans la question : la liberté absolue est le seul état qui le convienne, et la tendre mère de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort à la vertu d'un mari , quelque assurée qu'elle soit.
— .le crois que tu as raison, dit Lucrezia, et j'entends avec plaisir la voix calme de mon ancien ami. Sois tranquille, frère ! ta vieille camarade, ta sœur fidèle n'exposera pas , dans un moment d'enthousiasme, l'avenir des enfaiits qu'elle adore.
— Maintenant, adieu ! dit Vandoni en la pressant sur son cœur avec une tendresse chaste et profonde. Adieu, l'être que j'aime encore le mieux sur la terre! Je ne te reverrai pas de sitôt peut-être. Je lie chercherai pas à te revoir; je vois que je troublerais tes amours, et je t'avoue que je ne suis
pas assez lort pour les voir sans soulîVir. Ouaiid lu auras uii intervalle de rei)os el de liberté, à lra\ers les sublimes et folles passions, appclle-nioi un instant à tes pieds, j'y resterai docile et soumis, heureux de te voir et d'embrasser mon lils, jusqu'à ce que lu me dises comme aujourd'hui : <: Va-t'en , j'aime, et ce n'est pas toi 1 •>
Si Vandoni était brusquement parti sur ce noble cpânchcmcnt, il eut été ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit el un boîi conir. Si, au lieu de courir le monde d'émoiions factices que lui imposait sou em])loi , il eut pu demeurer quelque temps dans celte disposition chaleureuse el vraie, il eut reparu transformé sur la scène, el le public eut peulêtrc été fort surpris d'avoir à applaudir un excellent artiste, au lieu de sourire patiemment aux froides et correctes déclamations d'un comédien ul/'le.
Mais on n'évite poinl sa destinée , et le prince Karol reparaissant tout à coup , Vandoni retrouva tout à coup son affectation. 11 voulut lui faire un discours d'adieux, dans lequel il s'eflbrçait d'insinuer délicatement les idées et les senlimenls sous l'empire desquels il venait de se trouver. II échoua complètement, il ne dit que des choses embrouillées, sans goùl, sans suite, et , passant du grave au doux, du plaisant au sévère, il fut tour à tour emphatique et trivial, pédaiit et ridicule.
II est vrai que l'air hautain et impatient du
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prince , ses réponses sèches et ses saluts ironiques étaient faits pour démonter un acteur plus habile que VaiuJoni. Ce dernier vit bien qu'il manquait son effet, et, se rejetant sur l'aplomb maladroit du comédien sifflé, il se retourna vers la Horiani, e/i lui disant d'un air un peu débraillé :
— Ma fui, je crois que je patauge, et que je ferai bien d'en rester là, si je ne veux m'enfoncer tout à fait, et te faire rougir de ton pauvre camarade. N'importe, tu parleras à ma place quand je serai parti, et lu diras que ton ami est un bon diable, qui ne veut faire de peine à personne.
Quelle chute !
Salvator Albani, qui avait occupé ces deux heures à tâcher de distraire Karol , s'empressa , avec sa bienveillance accoutumée, de passer sur toutes ces misères l'éponge de la politesse et de l'enjouement affectueux. Il prit Vandoni sous le bras en lui disant qu'il était charmé d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans la première ville d'Italie où ils se retrouveraient ensemble, enfin qu'il allait lui tenir compagnie en se promenant avec lui jusqu'à Iseo , où Vandoni avait laissé son voiturier.
— Elle petit Salvator? dit Vandoni au moment de partir. Je ne le reverrai donc pas?
— Il est endormi , répondit Lucrezia. Viens lui dire bonsoir.
— ]Non, non ! reprit-il à voix basse, mais de ma-
niôrc à être ciiloudu du prince cl du cuiiile, cela m'olcrail, le pou do courage que j'ai !
II lut assez coiitcut de i'inloiialion de cette dernière parole et du niouveiuent qu'il lit eu s'arrachant de la maison. C'était un petit effet, mais il était juste, et pour tous les enfants du monde, il n'eût pas voulu ne pas sortir brusquement sur cet effet-là.
— A moins que le prince ne soil un tâne, pensa-l-il, il ne pourra douicr (|uc je n'aie dans le caraclèrc un certain héroïsme naluiel, qui me rend bien supérieur aux cn)plois secondaires où me réduisent l'injusiice du public et la jalousie des concurrents.
La faiblesse secrète du pauvre Vandoni était de se croire né pour de plus hautes destinées, et quand il commençait à se lier a\ec quelqu'un, il ne manquait pas de lui raconter toutes les intrigues de coulisses dont il se regardait comme victime. Il n'en lit point grâce au comte Albani, durant le trajet à pied qu'ils parcoururent ensemble. Salvator l'encourageant par sa coniplaisance et se dévouant à cet ennui capital pour laisser à Karol et à Lucrczia le loisir de s'expliquer, Vandoni lui exposa toutes les traverses de sa vie de théâtre et ne put nicmc résister au désir de réciter à pleine voix, sur la grève, des fragments d'Aliieri et de Goldoni, pour lui montrer de quelle manière il eût pu s'acquitter des premiers rôles,
— Hâ -
Pend.iat que Salvator subissait celle épreuve, Karol, assis dans un coin du salon , gardait un silence obstiné, et la Floriani cherchait à entamer une conversation qui les amènerait à de mutuels épanchcments. Elle n'avait pas encore pénétré le fond de son âme à l'endroit de la jalousie et, malgré les avertissements de Yandoni , elle se refusait à y croire. Coriime il n'entrait pas dans ses instincts de franchise de toiirncr longtemps autour du sujet qui l'intéressait, elle se leva , s'approciia du prince et lui prenant la main avec force ;
— Vous êtes mortellement triste ce soir, lui ditelle , et j'en veux savoir la cause. Vous tremblez ! Vous êtes malade ou vous souiïrez d'un secret chagrin. Karol , votre silence me fait mal, parlez ! Je vous l'ordonne au nom de l'amour , ou je vous le demande à genoux, répondez-mui. Est-ce ma persistance à refuser d'unir mon sort au votre qui vous affecte ainsi , et ne prendrez-vous jamais votre parti à cet égard?... Eh bien! Karol, s'il en est ainsi, je céderai ; je ne vous demande -qu'une année de réflexions de votre part...
— Vous avez été fort bien conseillée par votre ami, M. Vandoni, répondit le priîice, et je dois lui savoir un gré infini de son intervention. Mais vous me permettrez de ne pas me soumettre aux conditions que vous daignez me faire de sa part. Je vous j demande la permission de me retirer. Je suis ua peu fatigué des déclanuitions que j'ai entendues ce
soir, rcul-èlre m'y habitucrai-je si vos nnn's redeviennent assidus chez vous. Mais ce n'est pas encore fait , et j'ai la tctc brisée. Quant aux persécutions que je vous ai fait subir, et dont, vous devez être bien lasse vous-même , je vous supplie de ies oublier, et de croire que je respecterai assez voue repos désormais pour ne plus les renouveler.
En parlant ainsi d'un ton glacial, Karol se leva, et, saluant très-profondéuienL la Floriani , il alla s'enfermer dans sa chandîre.
CiiAPiTRE XL
Uc toutes les colères, de toutes les vengeances, la plus noire, la plus atroce, la plus poignaiite est celle qui reste froide et polie. Quand vous \ errez un être se maîtriser à ce point, dites, si vous voulez, qu'il est grand et fort, mais ne dites point qu'il est tendre et bon. J'aime mieux la grossicrelc du paysan jaloux qui bat sa femme , que la dignité glacée du prince qui déchire sans sourciller le cœur de sa maîtresse. J'aime mieux l'enfant qui égratigne et mord, que celui qui boude en silence,
Soyons emportés, violents, malappris, disons-nous des injures, cassons les glaces et les pendules, je le veux bien : ce sera absurde, mais cela ne prouvera point que nous nous liaïssons. Au lieu que si nous nous tournons le dos Tort poliment en nous séparant sur une parole amère et dédaigneuse, nous sommes perdus, et tout ce que nous ferons pour nous racconnnoder nous brouillera da\an-
Voilà ce que pensait la Floriani restée seule et stupéfaite. Quoique fort douce à Tlialiii.îde , elle avait eu de grands accès d'ijidigiiation dans sa vie. Elle s'était alors abandonitée à la ^ioionce de soii chagrin, elle avait maudit, elle avait cassé, elle avait peut-être juré, je n'en répondrais pas, elle était la lille d'un pécheur, et d'un pays où les serments par le corps de IJacchus et celui de la madone, par le sang de Diane et par celui du Christ, font à tout propos intervenir le ciel chrétien et païen dans les agitations de la vie domestique. Mais , ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle n'avait jamais cru repousser et chasser de son cœur, d'une manière absolue et subite, les êtres qu'elle aimait assez pour s'irriter contre eux. Elle ne comprenait donc absolument rien à ces colères froides et pâles, qui ressemblent à un détachement antihumain, à nu stoïcisme odieux, à un abandon éternel. Elle resta plus d'un quart d'heure, immobile, terrassée sous le coup des paroles inouïes de son amant.
lùifin elle se leva et marcha dans le salon , Se demandant si elle venait de faire un rêve affreux, cl si c'était bien Karol , cet homme qui le matin encore pleurait d'amour à ses pieds et semblait se consumer dans une extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un dépit guindé, digne des ruses puériles de la comédie , mais indigne , à coup sûr, d'une affection réelle , d'une passion sentie.
Incapable de supporter longtemps une angoisse de ce genre sans la comprendre, elle monta à la chambre du prince, frappa d'abord avec précaution, puis avec autorité, et enfin, voyant qu'on ne lui répondait pas et que la porte résistait, d'une main aussi forte que celle d'une mère qui va chercher son enfant au milieu des flammes, elle fit sauter le verrou et entra.
Karol était assis sur le bord de son lit, la figure tournée el enfoncée dans les coussins en lambeaux; ses manchettes, son mouchoir avaient été mis en pièces par ses ongles crispés et frémissants comme ceux d'un tigre ; sa figure était effrayante de pâleur, ses yeux injectés de sang. Sa beauté avait disparu comme par un prestige infernal.
La souffrance extrême tournait chez lui à une rage d'autant plus difiicile à contenir, qu'il ne se coimaissait pas cette faculté déplorable, et que, n'ayant jamais été contrarié, il ne savait point lutter contre lui-même.
La Floriani avait posé son flambeau près de lui. Elle avait écarté ses mains brûlantes de son visage, elle le regardait avec stupeur. Elle n'était point étonnée de voir un honnne jaloux en proie à un accès de furie. Ce n'était pas un spectacle nouveau pour elle, et elle" savait bien qu'on n'en meurt point. Mais voir cet être angélique réduit aux mêmes excès de violence et de faiblesse que Tealdo Soavi, ou tout autre de môme trempe, c'était un tel contre-sens, une telle invraisendjlance, qu'elle ne pouvait en croire ses yeux.
— Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout! s'écria Karol en la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu'à quel point vous pouviez me faire descendre au-dessous de n)oi-même! Etes-vous contente à présent? Auquel de vos amants allezvous me comparer?
— Voilà des paroles bien amères, répondit la Floriani avec une douceur pleine de tristesse, je ne m'en offenserai point, parce que je vois qu'en effet vous n'êtes point vous-même dans ce momentci. Je m'attendais à vous trouver froid et méprisant comme tout à l'heure, et je venais, au nom de l'amour et de la vérité , vous demander compte de vos dédains; je suis consternée devons trouver exaspéré comme vous l'êtes, et je ne crois pas que le triomphe que vous m'attribuez soit bien doux pour mon orgueil. Quel langage entre nous, Karol! U mon Dieu I que s'est-il donc passé, pour
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que vous doulicz de la douleur effroyable que j'éprouve à vous voir souffrir ainsi? Mais, sans doute, si j'en suis la cause involontaire, je dois avoir en moi la puissance de la faire cesser. Dites-m'en le liioyen , et s'il faut ma vie, ma raison , ma dignité, ma conscience, je les mettrai à vos pieds pour vous guérir et vous calmer. Parlez-moi, expliquezvous , faites que je vous comprenne, voilà tout ce que je vous demande. Rester dans le doute et vous laisser subir ces tourments sans chercher à les adoucir, voilà ce qui m'est impossible , ce que vous n'obtiendrez jamais de moi. Ouvrez-moi donc ce cœur meurtri et malade, et si, pour m'y faire lire, il faut que vous m'accabliez de reproches et d'outrages, ne vous retenez pas, j'aime mieux cela que !e silence, je ne m'oiTenscrai de rien, je me justifierai avec douceur, avec soumission. Je vous demanderai pardon même, s'il le faut, quoique j'ignore absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient bien graves pour vous faire tant de mal. Répondez-moi , je vous le demande à genoux. Pour montrer tant de patience et de résignation, il fallait que la Floriani fut vaincue et terrassée par un amour immense , et tel qu'elle-même n'eût jamais cru pouvoir le ressentir après tant d'orages du même genre , après de si nond)rcuses déceptions, tant de fatigues de cœur et d'esprit, tant de dégoûts et de déboires. N'ayant jamais menti, s'étant dévouée et sacriliée toujours, mais
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jamais avilie, ni même aventurée ou compromise pour un inlércl personnel quelconque, elle avait une fierté ombrageuse, un orgueil réel ; descendre à se justifier, lai avait toujours paru au-dessus de ses forces , et le soupçon lui était une mortelle injure.
Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansuétude infinie devant ce malheureux enfant, qui ne voulait point parler parce qu'il ne le pouvait pas.
Qu'eùt-il pu dire, en effet? Le désordre ou sa raison était tombée était trop douloureux pour être volontaire. Suivre le conseil de Lucrezia, l'injurier, lui faire de sanglants reproches, l'eut soulagé sans doute; mais il n'avait pas la faculté de répandre ses tourments au dehors, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme de vouloir les faire partager. Et puis, injurier sa maîtresse ! il eût préféré la tuer; il se fut tué avec elle emportant sa passion dans la tombe, niais l'outrager en paroles, il lui semblait que s'il eût pu s'y résoudre, il l'aurait condamnée devant Dieu et que Dieu les eût séparés dans l'éternité. Pour en venir là, il eût fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus il se sentait l'esclave de la passion.
Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui , car il ne se révéla que par des réponses détournées et des réticences douloureuses. Il se défendait faiblement en apparence, mais au fond sa retenue
ctnit invincible, ot le nom de Vandoni ne ponv.iît venir sur ses lèvres.
— Voyons , lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout de sa patience et qu'elle eut épuisé toutes les forces de son amour à lui arracher quelques paroles vagues , d'une profondeur ou d'une obscurité effrayantes; voyons, mon pauvre ange, vous êtes jaloux et vous n'en voulez pas convenir? A'ous, jaloux! Ah! qu'il est amer de le constater, moi, que vous avez habituée à planer sur les ailes d'un amour sublime au-dessus de toutes les misères humaines ! Que vous me faites de mal , et que j'étais loin de croire cela possible de votre part ! Ah! laissez-moi ne vous répondre que par des reproches courageux et francs. Vous ne voulez pas m'en faire , je le préférerais parce que je pourrais me disculper, au lieu que je suis réduite à chercher de quoi j'ai à me défendre. Mais avant de vous parler raison y puisqu'il le faut, laissez-moi me plaindre, laissez-moi pleurer ! C'est le dernier cri de l'amour heureux qui s'exhale vers le ciel d'où il était descendu, et où il va retourner maintenant pour toujours ! Laissez-moi vous dire que vous avez commis aujourd'hui un grand crime contre moi, contre vous-même et contre Dieu, qui avait béni notre confiance infinie l'un pour l'autre. Hélas! vous avez souillé par le soupçon la passion la plus pure, la plus complète, la plus délicieuse de ma vie. Je n'avais jamais aimé, je n'avais jamais été heureuse;
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pourquoi in'arraciicz-vous sitôt ma joie et mes délices? Vous m'avez entraînée dans le ciel, et vous me rejetez brulaicment sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu! je ne le méritais pas, je nageais avec toi dans l'empyrée. Je croyais à l'éternité de celle béatitude. Tout ce qui est de ce monde ne me paraissait plus que rêves et fa.'îlônies ; excepté mes enfants que j'emportais dans mes bras vers ce monde supérieur, je n'avais plus souci de rien... Et à présent, il faut descendre, il faut niarclier sur les sentierj humains , se déclarer aux épines , se froisser contre les rochers... Allons , vous l'avez voulu. Parlons donc de ces choses-là, de Yandoiii , de mon passé, et de ce que l'avenir peut me réserver de devoirs, d'endjarras et d'ennuis. J'espérais les tra\erser seule, vous laissant calme et indifférent à ces misères étrangères à notre passion. Le fardeau du travail et des devoirs d'ici-bas m'eut été léger si j'avais pu vous préserver d'y toucher. Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu , si vous étiez resté vous-même , et si vous aviez conservé la suprême confiance qui nous faisait si forîs el si purs I... Vous l'avez perdue , vous m'avez retiré le talisman qui m'eût rendue invulnérable à la douleur et à l'inquiétude. Je vais maintenant vous dire quelles obligations pèsent sur ma vie réelle, quels ménagements je dois garder, quels devoirs ma conscicîice me trace. Biais pour les comprendre il faut vous donner la peine de raisonner un peu ,
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de connaître mon passé, de le juger et d'en tirer une conclusion sérieuse, une fois pour toutes!... Vandoni...
— Ah ! s'écria Karol tremblant comme un enfant , ne prononcez plus ce nom , et faites-moi grâce (le tout ce que vous voulez me dire. Je n'ai pas encore, je n'aurai peut-èirc jamais la force de l'entendre. Je hais ce Vaiidoni , je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-même. Que vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs de me réconcilier avec ce qui me froisse et me révolte autour de vous. Laissez-moi , puisque cela m'est possible et n'est possible qu'à moi, voir en vous deux êtres distincts : l'un que je n'ai pas connu et que je ne veux pas connaître; l'autre que je connais , que je possède et que je ne veux pas voir mêlé aux choses que je déteste. Oui, oui, Lucrezia , lu l'as dit, ce serait descendre et retomber daiiS la fange des sentiers humains. Viens sur mon cœur, oublions les atroces souffrances de celle journée et retournons à Dieu. Que l'importe ce qui s'est passé en moi? Cela me regarde et j'ai la force de le subir, puisque j'ai celle di^ l'aimer autant que si rien ne m'avait troublé! Non, non, pas d'explications , pas de récils , pas de confidences , pas de raisoimements. Prends-moi dans les bras et emporte-moi loin de ce monde maudit où je ne vois pas clair, où je ne respire pas , où je suis condamné h ramper plus bas que les autres
hommes , si j'y retombe sans ton amour et sans mon enthousiasme.
La Floriani se contenta de cette fausse réparation , ou , de guerre lasse , elle feignit de s'en contenter; mais , en cela , elle eut grand tort et se précipita d'elle-même dans un abîme de chagrins. Karol s'habitua, dès ce jour, à croire que la jalousie n'est point une insulte et qu'une femme aimée peut et doit la pardonner toujours.
Elle retrouva au salon, vers minuit, Salvalor qui venait de reconduire Yandoni et qui eut la délicatesse de ne pas lui dire combien il avait trouvé ce brave garçon ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage de lui confier à quel point le prince avait été irrité de la présence de son ancien amant ; mais elle ne put s'empêcher d'admirer condjicn l'amitié est plus indulgente , secourable cl généreuse que l'amour. Car elle ne se dissimulait plus les travers de Vandoni , et elle voyait bien que Salvator s'était dévoué pour l'en débarrasser.
Lucrezia se retira auprès de ses enfants, résolue à oublier les chagrins de cette journée et à dormir, pour s'éveiller, comme une mère vigilante et active, au point du jour. Mais quoiqu'elle eut acquis plus que personne, dans sa vie de douleurs, la faculté de laisser reposer ses chagrins et de dormir avec comme un pauvre soldat en campagne (hjrl au bivac avec sa faim et ses blessures, elle
ne put fermer l'(cil de la nuit, et lous les souvenirs amers qui s'étaient assouj)is dans son sein , depuis quelque temps, s'y ranimèrent un à un, puis tous ensemble, pour la torturer sans relâche. Elle vit , comme autant de spectres railleurs et menaçants, ses erreurs et ses déceptions, les iii;^rals qu'elle avait faits et les méchants qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta vaineinent contre l'épouvante du passé , en se réfu!i:iant dans le présent. Le présent ne lui dirait plus de sécurité, et les anciennes douleurs iic se ranini.iieiit, ainsi que parce qu'une douleur nouvelle, plus [Jioiunde que toutes les autres, venait leur donner carrière.
Ouand elle se leva, pâle et brisée, le soleil brillant du matin, les ileurs chargées d'humides parfums, les rossignols eni\ rés de leurs propres chants, ne ramenèrent pas, coimnc les autres jours, le calme et l'espérance dans son cœur. Elle ne se sentit pas \ivrc par le sens poétique de la nature, connue à l'ordinaire. 11 lui semblait qu'entre cette fraîche et riante nature et son pauvre sein biisé, il y avait désormais un ennemi secret, un ver rongeur qui empêchait la sévc de la vie de venir jusqu'à lui. Elle ne voulut pourtant pas se rendre compte de l'étendue de son désastre. Karol fut courbé à ses pieds ce jour-là. 11 ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait pas, puisque, selon sa coulume, il les avait déjà oubliés luijiiéme ; mais il avait besoin de tendresse, d'effusion
et de bonheur, après plusieurs jours passés dans les larmes ou la colère. Jamais il n'était plus séduisant et plus adorable que quand le paroxysme de son amertume et de son dépit l'avait débarrassé de sa souffrance. La Florinni eut encore à lutter contre son projet de mariage, mais, cette fois, elle résista courageusement. Ce qui s'était passé ia veille l'avait éclairée, et elle n'était pas d'humeur h se laisser dire deux fois qu'on la suppliait de n'y plus songer. Si l'offre de son nom était de la part du prince un grand honunage rendu à l'amour qu'elle méritait, le fait de retirer poliment ses offres dans un uîomenr de sou[)çon jaloux était un outrage dont la fière Lucrczia sentait la poriée plus que luimême. Sans lui dire quelle force nouvelle elle avait puisée contre lui dans cette circonstance, elle lui ôta tout espoir, et, cette fois, il accepta son arrêt pro\isoirenient, sans amertume, cii avouant qu'il méritait le châtiment d'être soumis à quelque longue épreuve.
Mais (Iqux jours ne se passèrent point sans raincner de nouveaux orages. Un commis voyageur réussit à pénétrer dans la maison pour proposer des armes de chasse. Célio eut envie d'un nouveau fusii, sa uière le lui refusa d'abord; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut un aparté avec le voyageur pour marcliander et acheter l'objet de cette convoitise enfantine. Le jeune homme était d'une belle ligure, un peu familier et bavard. La
bcaiilr et la cclcbrilé de sa nouvelle cliente le renrînient plus ètoqnent qnc de coutume, sans toutefois lui (aire perdre la tète et rcmpccher de hien vendre sa niarchandise. C'était la veille de l'anniversaire de Célio, et sa mère voulut mettre le joli et léger fusil de chasse sous le traversin de l'enfant, pour qu'il le trouvât le soir au moment de se coucher. Le commis voyageur s'empressa de la suivre d;!iis sa chambre , sans trop lui en demaiider la permission, [)our cacher lui-même le fusil sous le chevet de Célio et recevoir le payement convenu. Karol, \\u\ avaii été faire la sieste, entra en cet instant, et trouva la Floriani dans sa chambre, en tcte-à-tcte avec un beau garçon à gros favoris noirs, qui liii parlait d'un air animé, la regardait avec des yeux hardis, et arrangeait la couverlure d'un lit, tandis qu'elle souriait avec boidioinie des hâbicries qu'il débitait, et qu'elle songeait à l'ivresse de Célio lorsque la surprise ferait son elTet,
il n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol , prompte à l'insulte , et s'empàraot toujours du fait apparent sans le comprendre et sans l'exidiqucr, prît un essor funeste. Il laissa échapper une exclamation bizarre, outrageante, sur le seuil de la chambre de Lucrezia, et s'enfuit comme un homme qui 'lient d'être témoin de son déshoiineur. il lui f liiut tout le reste du jour pour se calmer et ouvrir les yeux. Il fallut que la î-loriani descendit à une cxplieatioiî avilissante pour elle et pour lui. Elle le
traita, celle lois, comme un malade qu'il l'aul persuader el guérir, sans prendre ses hallucitialioiis au sérieux. Mais que dcvienL l'enthousiasme, que devient l'amour, quand celui qui en est l'objet se conduit connue un maniaque?
Un autre jour on vint dire à la Floriani que Mangiafoco, le pécheur qui l'avait recherchée autrefois en mariage, el qui lui avait causé tant de frayeur et d'éloigncmenl, était à l'article de la mort, el demanilait à la voir avant de rendre l'àme. Cet lnHiiiiie n'avait jamais osé se présenter devant elle dejjuis qu'elle était revenue dans le pays, el ce n'était pas sans répugnance qu'elle consentait à lui fermer les yeux. Mais c'était un devoir de religieuse miséricorde à remplir, et elle partit sans hésiter, pour l'autre rive du lac , avec son père el Biffî. Elle trouva un iuoribond qui lui demandait pardon des peines et des peurs qu'il lui avait faites jadis, el qui la suppliait de prier pour le repos de son âme. Elle le consola avec bonté, et sa compassion généreuse adoucit les dernières convulsions d'agonie de cet honnnc, ancien soldat, espèce de bandit déjà vieux, méchant, brutal, avare, el cependant doué d'une certaine intelligence et do quelques instincts patriotiques el romanesques.
La Floriani revint assez émue, après avoir vu s'exhaler péniblement son dernier soupir. Elle raconta simplement à Salvator, devant Karol, ce qui s'était passé, et les paroles tanlôl absurdes,
tanlèt profondes, que cet homme lui avait dites eti se débattant contre la mort. Salvator trouva que, dans ce dévouement nouveau , sa chère Floriani avait été admirable comme toujours ; mais Karol j:;arda le siloncc. Il avait été inquiet de cette sortie soudaine, de cette absence qui av; il duré depuis le coucher du soleil jusqu'à minuit. Il ne concevait pas qu'on put porter tant d'intérêt à un misérable qui l'avait si peu mérité. Et comment avait-il eu l'audace d'appeler à son lit de mort une femme à laquelle il s'était rendu si haïssable? Il fallait qu'il eut de la confiance dans sa bonté et dans sa faculté d'oublier les outrages !
Ces réflexions furent faites d'un ton singulier. Lucrezia , qui n'était pas encore sur le qui-rire de la jalousie à tout propos, et qui ne s'était pas encore doutée que sa bonne action eût paru criminelle au prince, le regarda avec surprise et vit qu'il était en colère. 11 avait les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses doigts ; c'était une sorte de tic nerveux qui trahissait son dépit et qu'elle commençait à comprendre. Elle ne put se défendre de hausser les épaules.
Karol ne s'en aperçut point et continua :
— Quel âge avait ce Maugiafoco ?
— Soixante ans au moins, répondit-elle d'un ton froid et sévère.
— Et sans doute , reprit Karol au bout d'un instant, il avait une bien belle figure, une barbe
LUCREZU FLORIINI. 3, 10
effrayante, des guenilles pittoresques? c'était un bandit de théâtre ou de roman qu'on ne pouvait regarder sans frémir? L'imagination des l'enunes se plaît à CCS dehors là, et l'on est toujours flatté d'avoir enchaîné un animal sauvage. Sans doute , en expirant , il avait l'air du tigre blessé qui jette sur la colombe un dernier regard de convoitise et de regret?
— Karol, dit la Floriani en soupirant, un homme qui se meurt est donc chose fort agréable à peindre? Vous devriez aller voir celui-là maintenant qu'il est mort; cela ferait tomber tout de suite votre ironie, et couperait court à vos métaphores poétiques. Mais vous n'irez pas, vous qui parlez si bien, vous n'en aurez pas le courage. Sa chaumière est malpropre.
— Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol. Qui sait ce qui s'est passé autrefois entre elle et ce misérable?
— loO —