‹ Arthur (volume 3)Chapitre 27 sur 27 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le jour qui suivit le départ de Salvalor, avant que le prince fut sorti de sa chambre, Lucrezia était sortie de la maison. Elle s'était jetée seule dans une barque, et retrouvant, pour se diriger elie-niênie, la vigueur de ses jeunes années , elle avait traverse le lac. En face de la villa , sur la rive opposée, il y avait un peîitbois d'oliviers qui rappelait à la Florimi des souvenirs d'amour et de jeunesse. C'est là qu'elle avait, quinze ans auparavant, donné de fréquents rendez-vous à son premier amant, Memmo Ranieri. C'est là qu'elle lui avait dit pour la première fois qu'elle l'aimait, c'est là qu'elle avait plus tard concerté avec lui sa fuite. C'est là aussi qu'elle s'était maintes fois cachée pour éviter la surveillance de son père ou les poursuites de Mangiafoco.

Depuis son retour au pays , elle n'avait pas voulu retourner dans ce bosquet que son premier amant avait nommé dans son jeune enthousiasme le bois sacré. On le voyait des fenêtres de la villa. Par-

fois , dans les cuimnenciMuenls , les regarfls delà Lucrezia s'y étaient arrêtés par mégarde ; mais, ne voulant pas réveiller ses propres souvenirs , elle les en avait détournes aussitôt qu'elle avait eii conscience de sa rêverie. Depuis qu'elle aimait Karol . elle avait souvent regardé le bois et admiré le développement des arbres sans se souvenir de Memmo et de l'ivresse de ses jjreinières amours, dépendant, par un instinct de délicatesse, elle n'y avait jamais conduit les prometiades de son iiouvel amant.

En quittaiîL sa niuso i , quelques heures après le brusque départ il"v!b:ini, vn s'aventuranl au hasard sur le lac, elle n'avait pis formé le dessein d'aller visiter le hofs savré. i'.ile souifrait , elle avait la liî"'vre, elle éprou\ ail le besoin de se retremper dans i'air du matin et de fortifier son âme défaillante par le iMouveuicnl du corps. Ce fut un instinct non raisonné, mais irrésistible, qui la porta à faire glisser sa nacelle dans cette petite crique ombragée. Elle l'y laissa dans les broussailles, et, sautant sur la rive, elle s'enfonça dans l'épaisseur mystérieuse du bois.

Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient poussé , les sentiers étaient plus étroits et plus sombres que par le passé. Plusieurs avaient été envahis par la végétation. Lucrezia eut peine <à se reconnaître, à retrouver les chemins où jadis elle eut marché les yeux fermés. Elle chercha bien

— iS6 —

longtemps un ajros arbro sous lequel son amant avait coutume de TatteiHlre, et qui portait encore ses initiales creusées par lui avec un couteau. Ces caractères étaient désormais bien diniciles à reconnaître; elle les devina plutôt qu'elle ne les vit. Enfin, elle s'assit sur l'herbe au [lied de cet arbre et se plongea dans ses réilexions. Elle re()assa dans sa mémoire les détails et l'ensemble de sa première passion , et les compara avec ceux de la dernière , non pour établir un parallèle entre deux hommes qu'elle ne songeait pas à juger froidement, mais pour interroger son propre cœur sur ce qu'il pouvait encore ressentir de passion et supporter de souiïrances. Insensiblement elle se représenta avec suite et lucidité toute l'Iiisloire de sa vie, tous ses essais de dévouement, tous ses rêves de bonheur, toutes ses déceptions et toutes ses amertumes. Elle fut effrayée du récit qu'elle se faisait de sa propre existence , et se demanda si c'était bien elle qui avait pu se tromper tant de fois , et s'en apercevoir sans mourir ou sans devenir folle.

Il est peu d'instants dans la vie où une personne de ce caractère ait une faculté aussi nette de se consulter et de se résumer.

Les âmes dépourvues d'égoïsme et d'orgueil n'ont pas une vision bien nette d'elles-mêmes. A force d'être capables de tout , elles ne savent pas bien de quoi elles sont capables. Toujours remplies de l'amour des autres et préoccupées du soiq

fie les servir, elles arrivent à s'oublier jusqu'à s'ignorer. Il n'était peut-être pas arrivé à la Floriani de s'examiner et de se définir trois fois en sa vie.

Ce qu'il y a de cerlain , e'est qu'elle ne l'avait encore jamais fait aussi coinplétcuient et avec une si entière cerlilude. Ce lut aussi la dernière fois qu'elle le fit, tout le reste de sa vie étant la conséquence prévue et acceptée de ce qu'elle put constater en ce moment solennel,

— Voyons, se dit-elle, mon dernier amour estil aussi ardent que le premier? 11 l'a été davantage, mais il ne l'est déjà plus. Karol a détruit presque aussi vite que Memnio les illusions du bonheur.

<( Mais ce dernier amour, déjà privé d'espérance , est-il moins profond et moins durable? Je le sens encore si tendre , si dévoué , si maternel , qu'il ne m'est point possible d'en prévoir la fin, et en cela il diffère du premier. Car je m'étais dit que si Memmo me trompait, je cesserais de l'aimer, au lieu que je me sens désabusée aujourd'hui sans pouvoir me convaincre que je pourrai guérir. Il est vrai que j'ai pardonné beaucoup et longtemps à Memmo; mais je me rendais compte chaque fois d'une diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui l'affection persiste et ne diminue point en raison de ma souffrance.

.1 D'où vient cela? Était-ce la faute de Memmo

on la mienne, si plus jeune et plus forte je me «ii'iacliais de lui plus aisément que je iie puis le laire aujourd'hui de Karol ? C'était peut-être un peu sa faute, mais je pense que c'était encore plus ia mienne.

«i i l'était surtout la faute de la jeunesse. L'amour éîait lié alors en nous au sentiment et au besoin d'être heureux. .Te me croyais aveuglement dévouée , et , dans toutes mes actions , je me sacrifiai : mais si l'amour ne résista point à des sacriliccs trop grands et trop répétés , c'est qu'à mon insu j'avais un fonds de personnalité. N'est-ce point le fait et le droit de la jeunesse? Oui, sans doute, eiie aspire au bonheur, elle se sent des forces pour le chercher et croit qu'elle en aura pour le retenir. Eiie ne serait point l'âge de l'énergie, de l'inquiétude et des grands efl'orls, si elle n'était mue par l'anibition des grandes victoires et l'appétit des grandes félicités.

<i yVujourd'hui, que me reste-t-ii de mes illusions successives? la certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne devaient pas se réaliser. C'est ce qu'on appelle la raison , triste conquête de l'expérience! Mais comme il n'est pas plus facile de chasser la raison quand elle vient habiter en nous, que de l'appeler quand nous ne sommes pas assez forts pour la recevoir, il serait vain et coupable peut-être de maudire ses froids bienfaits, ses durs conseils. Allons , voici le jtair de te saluer et

(le l'acceplor, sagesse sans pitié , jugcnienl sans appel !

it Oue veux-lu de moi? parle, éclaire, doisje m'abstenir d'aimer? Ici tu me renvoies à mon instinct; suis -je encore capable d'aimer? Oui, plus que jamais , puisque c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vi\re avec intimité par la douleur: si je ne pouvais plus aimer, je ne pourrais plus souffrir. Je souffre, donc j'aime et j'existe.

<i Alors , à quoi Caut-il renoncer ? à l'espérance du bonheur? Sans doute, il me semble que je ne peux plus espérer, et pourtant l'espérance c'est le dé-ir, et ne pas désirer le bonheur c'est contraire aux instincts et aux droits de l'humanité. La raison ne peut rien prescrire qui soit en deliors des lois de la nature ! »

Ici, Lucrezia fut embarrassée. Elle rêva longtemps, se perdit dans des divagations apparentes, dans des souvenirs qui semblaient n'avoir rien de commun a\ec sa recherche laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur aux âmes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce dédale et reprit ainsi son raisonnement. Paliencc, lecteur, si tu es encore jeune, il te servira peut-être à toi-même.

<c C'est, pensa-t-el!e, qu'il s'agirait de déûnir le l)onheur. Il y en a de plusieurs sortes, il y en a un pour tous les âges de la vie. L'enfance songe à elle-même, la jeunesse à se compléter par un être associé à ses propres joies ; l'âge miir doit songer

- i(iO -

que, l)i('n ou mal lournic , sa carrière pcrsonnolic va finir ol qu'il faut s'occuper exclusivement du l)onheur d'aulrui. Je m'élais dit cela avant l'às^e , je l'avais senti , niais pas aussi coniplétemenl que je peux et que je dois le croire et le sentir aujourd'hui. 31on bonheur, je ne le puiserai plus dans les satisfactions qui auront mon moi pour objet. Est-ce que j'aime mes enfants à cause du plaisir que j'ai à les voir et à les caresser? Est-ce que mon amour pour eux diniiime quand ils me font souffrir? C'est quand je les vois heureux que je le suis moi-même. Non, vraiment, à un certain âge, il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. Eu chercher un autre est insensé. C'est vouloir violer la loi divine , qui ne nous permet plus de régner par la beauté et de chariiier par la candeur.

ti J'essayerai donc plus que jamais de rendre heureux ceux que j'ainu', sans m'inquiéter, sans seulement ni'occuper de ce qu'ils me feront souffrir. Par cette résolution, j'obéirai au besoin d'aimer que j'éprouve encore et aux instincts de bonheur que je puis satisfaire. Je ne demanderai plus l'idéal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme à l'amour, la justice et la raison h la nature humaine. J'accepterai les erreurs et les fautes, non plus avec l'espoir de les corriger et de jouir de ma conquête , mais avec le désir de les atténuer et de compenser, par ma tendresse, le mal qu'elles font à ceux qui s'y abandonnent. Ce sera la conclusion

logique (lo loulc ma vi--. .l'aurai enfin flégagé celle solution bien nette des nuages où je la chcreiiais. )•

Avant (le quitter le bois d'oliviers, la l'ioriani rêva encore pour se reposer d'avoir [lensc. Elle se représenta l'illusion récente de son bonheur avec Karol et de celui qu'elle avait cru pouvoir lui donner. Elle se dit que c'était une faute de sa part d'avoir caressé un si beau rêve, après tant de déceptions et d'erreurs , et elle se demanda si elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre à lui d'avoir été soumise à une si dévorante épreuve.

Elle avait été si brillante et si suave , cette courte phase de sa dernière ivresse ! c'était la plus complète, la plus pure de sa vie, cl elle était déjà finie pour jamais! Elle sentait bien qu'il serait inutile d'en chercher une semblable avec un autre amant, car il n'y avait pas sur la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi passionnée que celle de Karol , une âme aussi riche en transports, aussi puissante pour l'extase et le sentiment de l'adoration.

— Eh bien! n'est-il plus le même? se disait-elle. Quand le démon qui le tourmente s'endort, ne redevient-il pas ce qu'il était auparavant? ne semblel-il pas, au contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivré que dans les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerai-je pas à souffrir des jours et des se-

naines pour oul)licr (oui dans ces heures de ct'lesles ravisscuients?

Mais là elle é(ait arrêtée dans sa chiniôre par la lumière funeste qui s'était faite en elle. Elle sentait que son esprit, plus juste et plus logique que celui de Karol , n'avait pas la faeulté d'oublier en un instant ses propres tortures. Elle se rappelait, dans ses bras , l'affront que sa jalousie venait de lui infliger, elle ne pouvait comprendre ce don terrible et bizarre qu'ont certains élus de mépriser ce qu'ils adorent, et d'adorer ce qu'ils méprisent. Elle ne pouvait plus croire au bonheur, elle ne le sentait plus. Elle en avait perdu la puissance.

— Pardonne-moi , mon Dieu, s'écria-t-eile dans son cœur, de donner un dernier regret à cette joie parfaite que tu m'as laissée connaître si tard et Cjue lu me retires si \ite! .Te ne blaspbéoiei'ai point contre ion bienfait : je ne dirai pas. que tu l'es joué de moi. ïu as voulu briser ma raison , je ne me suis pas défendue. J'ai cédé naïvement , connue toujours, au délire, cl maintenant, dans ma détresse , je n'oublie pas que cette folie était le laoïilîcnr. Sois donc béni, ô mon Dieu! et, avec toi, la main qui caresse et qui terrasse!

Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur, en disant un éternel adieu à ses chères illusions. Elle se roula par terre noyée de larmes. Elle exhala les sanglots qui se pressaient dans sa poitrine en cris étouffés. Elle voulut donner cours à

une faiblesse qu'elle sentait devoir être la dernière, et à des pleurs qui ne devaient plus couler.

Quand elle fut apaisée par une fatigue accablante , elle dit adieu au vieux olivier témoin de SOS premières joies et de ses derniers combats. Elle sortit du bois et elle n'y revint jamais; mais elie souhaita toujours d'exbaler son dernier soupir sous cet onduage séculaire ; et, chaque l'ois qu'elle se sentit faiblir, des fenèlres de sa villa elle regarda le BOIS SACRÉ, songeant au calice d'amertume qu'elle y avait épuisé , et cherchant dans le souvenir de cette dernière crise un instinct de force pour se défendre et de l'espérance et du désespoir.

Me voici arrivé, cher lecteur, au terme que je m'étais proposé, et le reste ne sera plus de ma part qu'un acte de complaisance pour ceux qui veulent absolunu'ut un déMoùment quelconque.

Toi, lecteur sensé, je gage que tu es de mon avis, et que tu trouves les déiiouinents fort inutiles. Si je suivais en ce point ma conviction et ma faniaisie , aucun roman ne finirait, afin de mieux ressendik r à la vie réelle. Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrêtent d'une manière absolue par la rupture ou jwr le bonheur, par l'infidélité ou par le sacrement? Quels sont les événements qui fixent notre existence dans des conditions durables? Je conviens qu'il n'y a rien de plus joli au monde que l'antique formule de coi,iclusion : u lis vécurent beaucoup d'années et furent toujours heureux. »

— la'i —

tk'îii so (lisait {{ans la liUi-ralurc antô-hîsforîque , dans ics temps fabuleux. Heureux temps, si l'on croyait à (\c si doux mensonges !

Mais aujourd'luii nous ne croyons plus à rien , nous rions quand nous lisons cette ritournelle charmante.

Un roman n'est jamais qu'un épisode dans la vie. Je viens de vous raconter ce qui pouvait ofTrir unité de temps et de lieu dans les amours du prince de Rosvvald et de la comédienne Lucrezia. Maintenant, est-ce que vous voulez savoir le reste? Est-ce que vous ne pourriez pas me le raconter vousmême? Est-ce que vous ne voyez pas mieux que moi où vont les caractères de mes personnages ? Est-ce que vous tenez à savoir les faits ?

Si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous causerai aucune surprise, puisque je m'y suis engagé. Ils s'aimèrent longtemps et vécurent trèsmalheureux. Leur amour fut une lutte acharnée, à qui absorberait l'autre. La seule différence en treeux, c'est que la Floriani eût voulu modifier le caractère et calmer l'esprit de Rarol pour le rendre heureux comme tout le monde, tandis que lui eut voulu renouveler entièrement l'être qu'il adorait pour se l'assimiler et goûter avec lui un bonheur impossible.

Certes, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y aurait encore dix volumes à faire , un pour chaque année qu'ils subirent attachés au même

boulet. Ces dix volumes pourraient èlre iiistruelil's, mais risqueraient de devenir encore un peu plus monotones que celui que voici. En sonnne, la Floriani supporta toutes^es injustices de son amant avec une persévérance inouïe , et Karol méconnut le dévouement et la loyauté de sa maîtresse avec une obstination inconcevable. Rien ne put le guérir de sa jalousie, parce qu'il n'était pas dans la nature de sa passion de s'éclairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut plus ardemment aimée, et, en même temps, plus calomniée et plus avilie dans le cœur de son amant.

Elle avait toujours demandé à Dieu de lui faire rencontrer une âme exclusivement livrée à l'amour comme la sienne. Elle fut exaucée; celle de Karol lui versa des torrents d'amour et de jiel, intarissables.

Ce que Salvator leur avait prédit se réalisa à certains égards. Le monde découvrit la retraite de la Floriani et vint l'y saluer. Ses anciens amis accoururent; il y en eut de toulcs sortes. Boccaferri eut son tour, et, par parenthèse, il se trouva que Boccaferri avait soixante et dix ans. Aucun ne causa le plus léger motif de jalousie à Karol : tous furent l'objet de sa mortelle jalousie et de son irréconcilialdc aversion. La Floriani combattit avec bravoure pour préserver la dignité de ceux qui méritaient des égards. Elle en abandonna, en riaut, quelquesuns à la férule de Karyl , et se préserva du plus

grand iioinbre. Elle ne voulut pourianl i)as être Ifiche el chasser, pour lui complaire, des êtres malheureux et dignes d'intérêt ou de pitié. Il lui en fit des crimes irrémissibles, et, dix ans après, quand leur nom revenait dans la conversation, il s'écriait avec une conviction qui eut été comique si elle n'eut été déplorable : u Je ne pourrai jamais oublier !<3 mal que m'a fait cet homme-là ! )> Et tout ce mal consistait à n'avoir pas clé mis à la porte, sans motif, par la Floriani.

Elle essaya de le disiraire, de le faire voyager, de le quitter inêuîc pendant quelques moments de Tannée. Il traînait sa jalousie partout, il abhorrait les postillons et les aubergistes, et ne fermait pas l'œil en vojage, pensant qu'on allait toujours lui dérober son trésor. Il jetait l'argent à pleines mains, iuais, en amour, il était avare jusqu'à la frénésie. Ouand il était sé[)aré de î.ucrezia pendant quelques semaines, dévoré des mêmes ijiquiéludcs, il tomjiait malade, parce qu'il ne voulait les confiera personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume sur celle qui les causait imiocemnjent. Elle était forcée de le rappeler. Il reprenait la santé et la vie dès qu'il pouvait la faire souffrir.

II l'aimait tant, il élait si fidèle, si absorbé, si enchaîné, il parlait d'elle avec tant de respect, que c'eût été une gloire pour une femme vaine. Mais la l'ioriani ne détestait persoimc assez pour lui iouhaiter ce ;^enre de bonheur.

1! liiiil par trioiiiplicr, coininc il arrive toujours aux volonlcs acharnées à un but Unique. 11 ramena la l<lori;;ni à la vilia, qui clait encore le lieu le plus retiré qu'ils pussent trouver, et là, il réussit à la séquestrer et à l'isoler si bien, qu'elle passa }>our morte longtemps avant de l'être.

Elle s'éteignit comme une llamiiie privée il'air. Son supplice fut lent, niais sans reiàcl'.e. Il l'aut des années pour détruire à coups d'épingles un être r(î!)uste au mural et au physique. Elle s'habituait à tout; personne ne savait renoncer comme elle aux satisCactions de la vie. Elle céda toujours , tout eii ayant l'air de se défenriro ; elle n'eût résisté qu'à des caprices qui eussent l'ait le malheur de ses cnl'anls. Mais Karol, malgré ce qu'il souffrait de ce j)ar!age, n'essaya jamais de les éloigner un seul instant de leur mère. 11 employa tout ce qu'il possédait d'eujpire sur lui-même à ne leur ja.'hais laisser voir qu'elle était sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle un droit de propriété absolue.

La comédie l'ut si bien jouée, et Lucrezia fut si calme et si résignée, que persoime ne se douta de son malheur; les enfants étaient arrivés à aimer le j)rince, excepté Célio qui était poli avec lui et ne lui parlait jamais.

La Floriani, mise ainsi au secret, ne regrettait pas le moiide et ses amis. Elle les avait quittes volontairement, une première fois ; elle les quittait encore, par complaisance il est vrai, mais sans

amcrluiiR'. Elle aiin;iit la retraite, le tra>ail, la eanipagiie. Elle se consacrait exclusiveiiieiit à Téducatioii (le ses enlants, et enseignait à Célio l'art du théâtre pour lequel il montrait une vocation passionnée.

Mais Karol, privé enfin de sujets de jalousie, trouva le moyen de lutter contre les idées, les éludes et les opinions de la Floriani. Il la persécutait poliment et gracieusement sur toutes choses, il n'était de son goût et de son avis sur aucune. L'inaction le dévorait; ayant consacré à la possession d'une l'emmc toutes les puissances de la volonté et toutes les miimtes de son existence, il était au moral le despote le plus acharné, comme au i)hysique il était le geôlier le plus vigilant. La pauvre Floriani vit sa dernière consolation empoisonnée, lorsque l'esprit de contradiction et l'âprelé d'une controverse puérile et irritante la poursuivirent jusque dans le sanctuaire de sa vie le plus respectable et le plus pur. Elle avait tort de consentir à ce que Célio fut comédien ; c'était un métier infâme. Elle avait tort d'enseigner le chant à Béatrice , et la peinture à Stella ; des femmes ne doivent point être trop artistes. Elle avait tort de laisser le père Menapace amasser de l'argent. Enfin elle avait tort de ne pas contrarier la vocation et les instincts de tous les siens, outre qu'elle avait tort d'aimer les animaux, de faire cas des scabicuses , de préférer le bleu au blanc, que sais-jc I clic avait toujours tort,

Fil htnii jour, la Fldrinni cul ([iinraîilc ans. Eilc n'olait plus i)c!ii' ; coïKLiiiUM'-c à uia' inaclioii contraire à srîi !;cL>a!î!S d'aclivilc, elle avait pourlaiiî: perdu son embonpoint. Elle était jaune , et, saiis SCS beaux yeux cainies et profonds, sans sa distinction et sa grâce tranquille, sans la franchise (!e sa physionomie souriante, elle eut fait peine à voir, après avoir été la plus belle femme de l'Italie. 11 est vrai que le prince la trouvait toujours plus séduisante et plus dangereuse pour le repos des humains, à mesure qu'il la faisait vieillir cl enlaidir. 11 était aussi amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader que les jeunes gens ne deviendraient pas épris d'elle jusqu'à la folie, si par malheur ils la voyaient.

Quant à elle, elle se sentit tout à coup lasse d'arriver aux souffrances et aux infirmités d'une vieillesse prématurée, sans en recueillir les fruits, sans inspirer de confiance à son amant, sans avoir conquis son estime, sans avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse et non comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle avait travaillé en vain dans sa jeunesse pour inspirer l'amour, et dans son âge mùr pour inspirer le respect. Elle sentait pourtant qu'à ces différents âges, elle avait mérité ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants, un soir, en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir au milieu de leur sérénité habituelle :

— Vous élcs toul pour moi, et si je désire vivre encore quelques années , c'est pour vous seuls.

Eu eii'el, elle n'aimait plus Karol; il avait comble la mesure, avec une goutte d'eau sans doute, mais la cou|)e débordait; le vase trop plein et comprimé se brise, l.a Floriani garda le silence , même avec .Sah.tlor, qui était venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se réconcilier bien cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se brisait, mais elle était bra\e et ne voulait point croire la mort prochaine. Eie \oulaiL au moins l'aire débuter Célio, marier Stella; la veille de sa mort, elle fil avec eux les plus beaux projets ûu monde; mais, hélas! l'amour était sa vie; en cessant d'aimer elle devait cesser de vivre.

Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumière de son père. Célio l'avait accompagnée; elle paraissait bien portante, parce que sa figure était gonflée; elle ne se plaignait jamais, de peur d'inquiéter ses cidants. Elle plaisanta Billi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle se leva en entendant sonner le déjeuner. Tout à coup, elle fit un grand cri, étreignit avec force le cou de son fils et retomba en souriant sur la même chaise où, petite paysanne, elle avait filé tant de l'ois sa quenouille chargée de lin.

Célioavaitvingt-deux ans alors; il étaitgrand, beau et robuste ; il prit sa mère dans ses bras, la croyant évanouie. Il marcha ainsi vers le parc, mais, au

monieiU de (raiichii' la i;rillc' , il se trouva en lace (le Karol et de Salvalor Albaiii, qui venaient chercher la Lucrezia pour déjeuner. Karol ne comprit pas et resta comme une statue. Salvator comprit tout de suite, et sans pilié pour lui, car il avait bien deviné que la mort de Lucrezia était son truvre incessante, il lui dit à voi\ basse en le poussant en arrière :

— Courez aux autres enlanls, cnnnencz-les, cela les tuerait. Leur mère est morte !

Ce dernier mot frappa au cœur de Célio. Il regarda le visage de sa mère, il vit qu'elle était morte, en effet, quoiqu'elle eut encore l'œil ouvert et tranquille et la bouciie souriante. Il tomba évanoui avec le cadavre sur le seuil du parc.

Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure après, il était seul, toujours debout devant la grille, pétrifié, hébété. II lisait, sur une pierre qui se trouvait en face de lui, un vers que le temps et la pluie n'avaient jamais pu elfacer :

Lasciateogni speraiiza, voi cir cnlrate!

11 le relisait et cherchait à se rappeler en quelle circonstance il l'avait déjà remarqué. [levait perdu le sentiiiient de la douleur.

En mourut-il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en finir ainsi avec lui; je n'en dirai plus rien... à moins qu'il ne me prenne envie de recom-

- na -

inencer un roman où Cêlio , Stella , les deux Salvator, Bcalrice, Menapace, Biflî , Tcaldo Soavi , A^indoiii et même Boccalerri, joueront leurs rôles autour du prinee Karol. C'est bien assez de tuerie personnage prineipal, sans être lorec de réeonil)cnscr, de punir ou de saerilier un à un tous les autres.

Page 1