CHAPITRE XXXVI
DÉFIANCE
Avant de recevoir cette lettre... j'étais profondément lieiireiix... j'étais plein de conliance et de sécurité dans T affection de Falnioutli pour moi, j'étais plein de foi dans celle que je ressentais pour lui; pourquoi ces pages si simples et si touchantes changèrent-elles tout à coup ce jour brillant en une nuit profonde?
Deux fois je relus cette lettre...
Ce qui me frappa d'abord fut le sublime, l'inexplicable dévouement de Falmouth, qui, pour m'arracher au désœuvrement qu'il considérait comme si fatal à mon bonheur, m'offrait de partager mes voyages, mes éludes et jusqu'à la carrière que le succès pouvait m'ouviir.
Ce qui m'étonna beaucoup aussi... ce qui me blessa presque... fut l'exagération nécessairement moqueuse avec laquelle Falmouth parlait de mon mérite ; mérite qui, selon lui, n'allait pas moins qu'à faire de moi un prenner ministre... ou un ambassadeur.
ix A R T H l R.
Alalhouiouscmcnl, sans doule, je no suis pas né pourcomprondro les magnifiques exaltations de l'amilié; car la résolulion de Falnioulh me sembla si exorhilanle, si en dehors de toutes proportions humaines, si au-dessus des preuves que j'avais pu lui donner démon affection, que je me demandai plusieurs fois si c'était bien à moi qu'il faisait cette offre... et comment j'avais pu mériter qu'il me la fit.
Si ce que j'avais fait pour lui n'était pas digne de ce dévouement de sa part... quel était donc le motif qui l'avait engagé à m' offrir tant... pour si peu?...
Je ne subis pas sans lutte l'iulluence de ces malheureuses pensées, carje prévoyais quelque prochain et terrible accès de défiance.
Plusieurs fois je voulus détourner mon esprit de la pente fatale où je le voyais s'engager, mais je me sentais entraîné malgré moi vers les noirs abîmes du doute.
Epouvanté, je fus sur le point d'aller trouver Henrj' et de le supplier de me sauver de moimême... de m' expliquer pour ainsi dire tout ce qui me semblait incompréhensible dans son admirable dévouement, de le mettre à la portée de mon esprit, encore peu fait à ces amitiés puissantes et radieuses dont il était si ébloui
HEFIAXCE. -Il
qu'il 110 pouvait les coulonipler sans veiiigc... Mais une fausse, mais une misérable honte me retint; je vis une faiblesse, une lâcheté, un humiliant aveu d'infériorité dans ce qui eut été de ma part une preuve toucliante de confiance et d'abandon.
Malgré moi, je sentis avec terreur qu'il allait en être de mon amitié pour Falmouth comme des autres sentiments que j'avais éprouvés. Cette amitié était à son paroxisme, elle devait délicieusement occuper ma vie, agrandir mon avenir... Il me fallait la briser.
J'éprouvais une sensation étrange ; il me semblait que mon esprit descendait rapidement d'une sphère idéale, peuplée des figures les plus enchanteresses, vers un désert sombre et sans bornes.
lue comparaison physique expliquera cette impression toute morale. Les ailes qui m'avaient quelque temps soutenu dans la région des plus divines croyances me manquant tout à coup, je retombai sur le sol aride et dévasté de l'analyse, au milieu des ruines de mes premières espérances !
Ma foi, jusque-là si sincère et si pure à l'amitié, à la sainte amitié, devait, hélas! augmenter encore ces tristes débris.
AKTfU H.
Plus jp sonf{pais à radmirablc pi-oposilioii de Falnionlh, plus j'appirciais la solliciliido cxqiiisf, presque paternelle, qui la lui avait dictée... moins je m'en sentais dijjne.
Je ne pouvais conipiendre , je ne pouvais eioire que le service que je lui avais rendu en le mettant à Tahri du danger valfit une telle abnégation de lui-même. Cet ordre de pensées m'amena bientnl à rabaisser tout ce qu'il y avait eu de véritablement généreux dans ma conduite envers Henry.
Monomanie étrange ! Au contraire -de ces bommes qui, faisant des bassesses par nature, emploient toutes les ressources de leur intelligence à prouver que leur conduite est honorable, je parvins à force de sopbismes à avilir à' mes yeux une noble action dont je devais être fier.
Après tout, me disais-je, quel service si énorme ai -je donc rendu à Falmouth pour qu il me fasse des offres si magnifiques? Je lui ai sauvé la vie... soit; mais Williams, mais le dernier matelot de son yacbt se serait trouvé dans une position semblable que je l'aurais également secouru...
C'était donc de ma part un premier iriou-
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venieiU iiislinclil', cl non le fruil do la réflexion.
El puis, cette action m'ai ait-elle coûté t.Von, je n'avais pas hésité un instant ; le mérite en était donc médiocre, car la valeur d'une action ne saurait être jugée qu'en raison des sacrifices qu'elle impose.
In millionnaire donnant un louis à un pauvre m'a toujours peu touché; ce pauvre, partageant ce louis avec un plus malheureux que lui, me paraîtrait sublime.
Lue fois sous f obsession de ces paradoxes, aussi tristes qu'insensés, je ne m'arrêtai plus.
Ma bravoure ne fut pas moins rabaissée à mes propres yeux.
En me montrant si intrépide dans ma lutte contre ces pirates, me disais-je, avais-je un moment pensé à l'honneur de soutenir dignement le nom français aux yeux des Anglais, à délivrer la mer des brigands qui finfestaienl, à prouver à Falmouth que, malgré la faiblesse maladive de mon caractère , je possédais au moins le courage d'action; avais-je au moins été emporté par la soif du danger, par une fureur aveugle, mais pleine d'audace : non... j'avais sans doute obéi à un instinct machinal de conservnlion ;j';u;iis rendu coup pour coup; nr. r,
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j'avais voulu Iikt pour n'OliT pas Iik'. Il n'y avail donc pas plus (le «{randcur et de noblesse dans mon action que dans la raj^e désespérée de l'animal aux abois qui se rue avec férocité sur l'ennemi qtii l'alla^pie.
Puis, pour dernier arji[umenl contre moimême, je me demandais pourquoi moii cœur se remplissait ainsi de tristesse et d'amertume. Il fallait que mon action ne fût pas complètement grande, puisque les sentiments élevés qu'elle avait éveillés dans mon Ame s'effaçaient déjà pour faire place aux doutes les plus odieux sur moi et sur Falmoutb.
Hélas! la terrible conclusion de toutes ces imaginations maudites ne devait pas se faire attendre.
-Maintenant que je réflécliis de sang-froid à ce cruel aveuglement, je songe que j'étais peutêtre poussé à cette impitoyable analyse par une jalousie misérable que je ne m'avouais pas.
X'étant pas capable d'un dévouement semblable à celui de Falmoutb, sans doute je voulais le flétrir en lui trouvant une arrière-pensée misérable.
Peut-être encore voulais-je me soustraire à une influence que je redoutais...
Je fis donc une sorte d'inventaire glacial de
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ce qup mo devait Falmoulli et de ce qu'il ni offrait... On efil dil réiumiéralion funèbre des dépouilles d'un mor(.
Ceci me parut évident, irrécusable, à savoir : — que le prix que Falmoutli mettait au service que je lui avais rendu était exorbitant.
PoiRQioi m'offrait-il ce prix exorbitant ?
Je venais de trop me rabaisser à mes yeux, je me sentais trop avili, même par ces doutes, par ces calculs ignobles , pour croire un instant que la sympatbie qu'il disait éprouver pour moi fût réelle ; ne ra'avait-il pas avoué qu'un tact très-débcat lui indiquait toujours les âmes d'élite pour lesquelles il devait ressentir quelque affinité ?
Comment alors un caractère si généreux pouvait-il éprouver de l'attrait pour moi, si indigne, si incapable d'en inspirer?
Quel intérêt a-l-il donc à feindre cette exagération ?
Son nom est beaucoup plus illustre que le ^rnien, sa fortune est énorme , sa position est des plus éniinentes; ce n'est donc pas la vanité qui peut le rapprocber de moi...
Son courage est connu, ce n'est donc pas un défenseur qu'il peut vouloir en moi.
S4 .AKTHIR.
Son ospril est vif, brillant, original; et pendant longues années il a véeu seul , je ne puis (lone être à ses yeux une sorte de bouffon...
Je fus lon<]lenips, je l'avoue , à trouver quel était ï intérêt qui faisait agir Falmouth...
Tout à coup , à force de creuser l'abiine fangeux des plus bideux instincts, une idée infernale me vint à l'esprit.
J'eus un moment d'exécrable tri(»nipbe 'j'avais devine...
Je crus tout comprendre, tout expliquer par cette étrange, par cette abominable interprétation.
In liorrible vertige me saisit...