JOURS DE SOLEIL. LE PALAIS
Khios, palais Carina, 20 juin 18...
Comme pres(pie tou.- les palais de T Italie moderne, le palais Carina, bâti par les Génois, lors(pie nie de Khios était une de leurs possessions , le palais Carina est immense et désert ; les appartements sont splendides, mais démeublés. Le musulman qui l'occupait avant moi avait fait disposer à Torientale une des ailes de ce vaste édifice.
C'est cette partie que j1ia])ile.
C'est là que je me retire pendant l'ardente chaleur du jour; car ses fenêtres s'ouvrent au nord, et il y rèf^ne une fraîcheur délicieuse.
Des stores d'un jonc odorant, à demi baissés, permettent à la fois de jrmir de la vue extérieure, et de rester dans une douce obscurité. I,es murailles, revêtues d'un stuc argenté
qui rcssoiiil)k' à mic tnitme de salin hianc, soiil rayés do larjjcs bandes, alk'nialiv<'nn'nl lilas cl vcrlcs, où se lisent écrits en Icltics d'or plusieurs versets du Koran.
liC plafond , richement peint , est divisé en caissons aussi lilas et verts, rehaussés d'une légère dorure en arabesques. Ln épais ta])is de Perse couvre le plancher.
A l'extrémité de celte pièce une gerbe d'eau limpide jaillit dun bassin revêtu de jaspe oriental, cl y retombe en cascade avec un doux murmure; de grands vases de Chine bleu d or, remplis de fleurs, sur lesquels viennent se percher délicatement quelques colombes pri-^ vées, entourent celle fontaine, et les bouffées aromatiques qui émanent de ces immenses bouquets m' arrivent comme un parfum humide.
Puis, faut-il avouer cette énormité? les sensualités du goût me sont chères, et je m'occupe délicieusement à les satisfaire ou à les prévenir.
Ainsi près de moi, sur une table recouverte d'une épaisse nappe turque, fond paille, brodée de fleurs bleues rehaussées de fils d'argent, sont des sorbets à l'orange et à la merise dans leurs vases poreux qui suintent la neige... des tranches d'ananas couleur d'or, des pastèques
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Cl des melons d'eau, à la pulpe rouge cl à la pelure verte , disparaissent presque sous la glace brillante qui remplit de grandes jattes de porcelaine ; sur un plat du Japon s'élève une pyramide d'autres fruits exquis que Daphné la brune a entremêlés de fleurs.
Tout à l'heure, la folle X'oénii va me verser dans une coupe de cristal les vins généreux de Chypre, de Scyros ou de Madère, sagement laissés à une tiède température dans leurs carafes de Venise aux longs cols émaillés.
Si je veux chercher une douce excitation à la rêverie, alimenter ma paresse et mony«/'- )iiente, Anathasia la blonde m'offrira en souriant mon nargileh rempli d'eau de jasmin, ou ma longue pipe à bout d'ambre dont le fourneau sera rempli par ses mains délicates du tabac parfumé de Latakee.
Enfin si, abandonnant mes songes éveillés , je me livre esprit et àme aux pensées des autres, j'ai là près de moi les œuvres des poètes que j'aime : Shakspeare, Goethe, Schiller, Scott, le grand, le divin Scott ! le moderne Homère... Byron !... dont je vis hier à l'horizon passer le noir vaisseau.
Quoique un peu frais, fair est saturé de parlums. Les vapeurs de l'aloès, de la myrrhe et du
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baume du serait ^ lirùlant dans drs tassolcUos do vermeil, mêlent leurs vapeurs au\ douces exhalaisons des flours; car, vivant pour les sens, je n'ai pas oublie rolfaclion...
Je me suis livré avec idoliUric à mon goùl pour les odeurs, goût malheureusement si dédaigné, si incompris ou si attaqué. J'ai réalisé mon rêve d'une sorte de gamme de senteurs, qui s'élèvent des plus faibles jusqu'aux plus chaudes, et dont l'aspiration cause une sorte d'ivresse, d'extase, qui ajoute à toutes les voluptés une volupté nouvelle et enchanteresse...
Et d'ailleurs comment ne pas vivre pour ainsi dire de parfums lorsqu'on habite Khios..., l'ile des parfums! l'ile privilégiée des sultanes, qui seule fournit au sérail les essences de rose, de jasmin et de tubéreuse...
Khios, qui seule produit le précieux lenlisque, dont l'odalisque rêveuse et ennuyée pétrit machinalement la gomme odorante entre ses dents d'ivoire! Khios, dont le commerce même a un caractère d'élégance charmante, car elle trafique de tissus de soie, de teintures éclatantes, de fleurs, de fruits, d'oiseaux, de miel... Et ce sont de jeunes femmes et de jeunes filles, presque toujours belles d'une beauté antique et pure, qui recueillent les trésors de cette ile for-
•lOlRS DE SOLEIL. l-ia
Uiiiêe cnli-p toutes les îles de la doiire et féfonde lonie !
Des fenêtres de T appartement que j' occupe, situé dans une des ailes de cette immense habitation, j'aperçois un admirable tableau...
Que ce souvenir me soit un remords éternel, si jamais je quitte cette adorable retraite pour quelque ville bruyante et sombre, aux horizons de murailles, au sol fangeux, à l'air épais!
A gauche, c'est la façade du palais, dont les portiques découpés à jour, les arcades et les immenses escaliers de marbre blanc fuient à perte de vue.
Depuis sa base incrustée de porphyre jusqu'à sa corniche à balustrades, ornée de statues et de grands vases remplis de myrtes et de lauriers-roses , tout f édifice est inondé par le soleil, et dessine sa silhouette chaude et dorée comme du marbre jaune antique sur un ciel de ce bleu de saphir particulier à l'Orient.
Au loin , l'azur de la mer se joindrait à l'azur du ciel, sans une ligne raontueuse d'un pourpre violacé. Ce sont les montagnes de la Uomanie, dont les cimes hardies sont baignées d'une vaj)eur ilanibiiyante.
A ma droite, en opposition merveilleuse avec celte masse éblouissante de marbre et de lu-
ISO AUTIHK.
iniiTC , je vois, srparr i\c la l'aradc par uiif neloiiso (le IrMlc Icndrc qiip paisscnl pliisicuis j{ros moulons de Syrie, à la qnciir trainnnlc, et cpiolqiios gazollrs au priajjo argenté, je vois s'étendre, parallèlement au palais, un hois profond, luimide et ombreux.
Les tètes gigantesques des chênes, des cèdres et des platanes séculaires forment un océan de sombre verdure; le soleil commence à décliner , et enivre ces flots de feuillage de ses ardents redets.
Sur ce rideau niou\aiit, d'un vert opacpie et foncé, se détachent mille autres nuances do vert, qui deviennent de plus en plus tendres et transparentes, à mesure qu'elles se rapprochent des fraîches rives du fleuve Belophano , qui, s'élargissant en face du palais, y forme une sorte de grand canal.
Ses bords sont plantés de baguenaudiers , de pins en parasol au tronc rougeàtre, de peupliers à feuilles satinées, d'arbousiers, d'àlaternes vernissés, sur lesquels vient parfois élinceler un rayon de soleil, qui se glisse furtivement sous ces dômes de verdure lorsque la brise de mer agite leurs rameaux...
Tout près de la rive je vois encore des lataniers en éventail , dont le tronc disparait