CHAPITRE \LV1II
LA TRADITIOX.
.le n'avais pas revu madame de Fersen depuis le jour où Irène m'avait fait la singulière prédiction dont sa mère avait paru si épouvantée.
L'affection singulière que me témoignait cette enfant m' étonnait beaucoup.
Dès qu'elle était seule, elle s'approchait de moi. Si je lisais dans la galerie, craignant sans doute de m'étre importune, elle s'asseyait sur un coussin , appuyait son menton dans ses deux petites mains , et je ne pouvais lever les
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yeux sans rencontrer son regard profond et toujours sérieux.
Quelquefois j'essayais de l'amuser des jeux familiers aux enfants; mais elle ne s'y prêtait qu'avec répugnance, et me disait gravement de sa voix enfantine : — J'aime mieux rester là, près de vous, à vous regarder comme je regardais Ivan.
J'ai été beaucoup plus superstitieux que je ne le suis ; mais en pensant au singulier sentiment d'attraction quej'inspirais à cette enfant, je me rappelais , non sans un certain serrement de cœur (j'avoue cette misère), une bizarre tradition sanscrite que mon père m'avait souvent lue, parce qu'il avait, disait-il, été témoin de deux faits qui en confirmaient le texte.
Selon cette tradition — les gens prcdesti nés à une mort fatale et précoce avaient le pouvoir de charmer les enfants et les fous.
Or, en effet, Ivan avait charmé Irène, et il était mort d'une mort fatale.
Je charmais aussi Irène, et elle m'avait prédit une mort violente , en toute ignorance de la tradition.
Ces' singuliers i-apj)i-ochements élai(>tit au moins l)ien étranges; (juehpicfois ils nie [)réoc- Cupaient malgré niui.
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Ouaiil à cette Iradilioii , elle a\ail été Irafluile par iiion père , et se trouvait écrite avec qiiehjues autres n( tes sur un cahier contenant le i-écil d'un de ses voja'jes en An|{k'torre et aux Indes, .l'avais emporté de France ce manuscrit, ainsi que d'autres papiers (pii échap- ()èrent au naufrage du jaclil.
Le lendemain du Jour où elle avait été souft'ranlo , la princesse vint dans la }][alGrie sur les deux heures ; j'y étais seul avec sa fille.
La ligure de madame de Fersen était pâle et triste.
Elle me salua gi-acieusement; son sourire me sembla plus alTectueux qu'à l'ordinaire.
— Je crains bien, monsieur, que ma fille ne vous soit importune, — me dit-elle en s'asseyant , et en prenant Irène sur ses genoux.
— C'est moi plutôt , madame, qui l'importunerais , car elle m'a plusieurs fois témoigné par la gravité de ses manières et de son langage , qu'elle me trouvait beaucoup trop de son âge... et pas assez du mien...
— Pauvre enfant ! — dit madame de Fersen