LES ADIEUX
({lie avfT effroi... — Queltablenu !... Piiissp-f-il n'être pas vrai !...
— Il ne Test que trop, madame; si le monde était, comme on le suppose, sagace et pénétrant, il serait moins dangereux, car il serait vrai... mais il n'est que bavard, méchant et grossièrement crédule, c'est ce qui le rend si nuisible!... Lui, pénétrant !... .Mais il est trop pressé de calomnier pour se donner le temps d'être pénétrant. Est-ce qu'il a le loisir d'étudier les sentiments qu'il suppose ! il aime bien mieux s'en tenir aux dehors et deviner les apparences qu'on lui montre sans défiance, parce qu'elles sont souvent innocentes... cela suffit à l'infernale activité de son envie. Ah ! croyez-moi , madame, je n'aurais pas la triste expérience que j'ai des hommes et des choses, que l'instinct de mon attachement pour vous m'éclairerait.... car vous ne saurez jamais combien tout ce qui vous toucbe m'est précieux, combien je serais désespéré de voir obscurcir celte radieuse auréole qui vous embellit encore... Je vous le réj)ète, l'honneur de ma mère, de ma sœur, ne me serait pas plus cher que le vôtre; aussi, songez à ce qu'il y aurait d'affreux pour moi si j'étais la cause d'une calomnie qui porterait atteinte... à ce trésor dont mon amitié est si
jalouse... Ft puis, je vous avouerai cncoie uiu* faiblesse... Eh bien! oui, il nie serait odieux (le penser que le monde parle avee son insolente et brutale moquerie de ee qui fait mon bonheur, de ee qui fait mon orfj^ueil... Oui, tout mon rêve serait que cette intimité charmante, qui restera un des plus adorables souvenirs de ma vie, fut ignorée de ce monde, car sa parole effrontée en souillerait la pureté..! et ce rêve... je le réaliserai...
— Ainsi donc, — me dit madame de Fersen d'un air presque solennel, — il faut renoncer à nous voir à Paris ?
— \on, madame... non... mais vous me verrez le soir de vos jours de réception comme tous les hommes que vous recevrez; plus tard, peut-être me permettrez-vous quelques rares visites du matin...
Madame de Fersen resta longtemps silencieuse et méditative, sa tête baissée sur son sein; tout à coup elle la releva; son visage était légèrement coloré, son accent profondément ému, et elle me dit :
— Vous êtes un noble cœur. Votre amitié est austère, mais elle est grande, forte et généreuse... je comprends les devoirs qu'elle m'impose... j'en serai digne... De ce moment, — et
LES AniEIN. 2M
elle me tendit la main, — voii? vous êtes acquis une sincère et inaltérable amitié.
Je baisai respectueusement sa main.
Presque au même instant nous atteignîmes un des derniers relais.
Je descendis de la voiture de madame de Fersen et j'allai trouver son mari, qui dormait dans la mienne.
— .M(.n cher prince, — lui dis-je, — il faut que vous me rendiez un service!...
— Parlez, mon cher comte.
— Pour un motif que j'ai lieu de tenir secrel, je désirerais qu'il fût ignoré de tout le monde que je viens de Ivliios , et naturellement que j'ai voyagé depuis Toulon jusqu'à Paris avec vous... Je suis un personnage trop pou important pour que mon nom ait été remarqué sur notre route. Je vais m' arrêter au prochain relais, faire un long détour pour gagner Fontainebleau, où je séjournerai quelques jours, et j'arriverai ainsi à Paris après vous... Tout ce que j'ose seulement réclamer de votre amitié, c'est de me promettre d'accueillir favorablement la prière d'un de mes amis qui vous demandera de me présenter à vous... car je serais aux regrets de voir s'interrompre des relations si précieuses pour moi... j»
iU AIITHIR.
M. (\c Korsrn, avrr son tari paiTnil, iir iiio (il pas la inuiiulip ohjrrlioii , cl me pioinit Unit co que je voulus.
Au relais voisin, j'annonçai à niadanip de Fersen que j'étais malhciirpusonient oblijjé do la quitter ; chargeant le prince, présent à mes adieux, de lui expliquer pourquoi j'étais privé (lu plaisir de continuer la route avec elle.
Elle me tondit sa main, que je baisai...
Puis j'embrassai tendrement Irène, en jetant sur la mère un triste regard d'adieu...
Les chevaux étaient attelés aux voitures du prince; elles partirent et je restai seul.
J'avais le cœur brisé.
Peu à peu la conscience d'avoir noblement agi envers madame de Fersen apporta quelque douceur à mes pensées.
Puis je songeai qu'ainsi je saurais, sans exposer en rien sa réputation, si madame de Fersen éprouvait pour moi une véritable amitié, peut-être même un sentiment plus tendre... ou bien si j'avais dû à l'isolement, au farniente et à l'absence de tout terme de comparaison, l'intérêt qu'elle avait ressenti pour moi....
Si elle m'aimait... cette contrainte, cette obli-
LES ADIEUX. i^:^
galion do no pas nip voir Ini pî'serait, lui coûterait pcut-rtiT beaucoup, e( ce chaj^rin, ce regret devaient se trahir d'une façon ou d'une autre...
Si, au contraire, je n'avais été pour elle qu'un causeur assez spirituel, qui l'avait aidée à passer les longues heures de la traversée, je devais être, sans aucun doute, sacrifié à la première causerie plus aimable que la mienne, ou au moindre propos du monde.
C'était une sorte d'expulsion à laquelle je ne me serais jamais exposé, et qu'ainsi j'évitais sûrement.
Sans doute je devais avoir beaucoup à souffrir en reconnaissant que le sentiment de madame de Fersen pour moi était assez faible pour céder à si peu ; mais en agissant autrement j'aurais eu le même chagi'in, et de plus la honte.
Je restai huit jours à Fontainebleau, et je j)artis pour l'aris.
FI\ m TRÙISIKME VOLIME.