Arthur
Cinq ou six jours après cette soirée où j'avais vu madame de Pënâfiel à l'Opéra, M. de Cernay entra chez moi, un matin , de l'air du monde le plus rayonnant.
— Eh bien , — me dit-il, — elle est partie î Elle a quitté Paris hier! Au cœur de l'hiver, cela vous paraît singulier, n'est-ce pas? Mais
il n'en pouvait; être eTutremenI ; le scandale avait aussi semblé trop prodigieux. Le monde a des lois qu'on ne brave pas impunément.
— Comment cela? — lui dis-je. — Pourquoi madame de Pënâfiel a-t-elleainsi quille Paris ?
— Il est probable, — reprit-il,— que quelques uns de ses parents , par respect et convenance de famille, l'auront cliaritablement avertie qu'en attendant que la mauvaise imj)ression causée par sa ridicule et subite passion pour Ismaël, et par la mort de Merteuil fût apaisée , il serait convenable qu'elle allât passer quelque temps dans une de ses terres ; contre sonhabiLude, elle aura cédé à ces conseils pour se guérir sans doute de son amour dans la soîiLudc...
— Yous ne lui avez donc pas présenté Ismaël, ainsi qu'elle vous en avait prié?
— Impossible, — reprit le comte, — il est sauvage comme un ours, capricieux comme une femme et» têlu comme une mule , je n'ai jamais pu le décider à m'ac-
compagner à l'hôlel cle Pënâficl ; aussi, comme je vous le disais , je crois que c'est bien plutôt le dépit, que le respect humain qui aura décidé du voyage de madame de Pënâfiel.
J'avoue que ce départ si subit , dans une pareille saison , me paraissait tout aussi étrange que la demande de madame dePënafiel à M. de Cernay, de lui présenter Ismaël. Aussi, voulant, tout en continuant un sujet d'entretien qui m'intéressait, couper court à des propos qui devenaient aussi incompréhensibles que révoltants , je dis au comte :
— Quel homme était-ce donc que M. le marquis de Pënàfiel ?
— Un très illustre et très puissant seigneur d'Aragon , grand d'Espagne et ambassadeur à Rome ; c'est là qu'il vit pour la première fois, mademoiselle de Bîémur, aujourd'hui madame de Pënàfiel; elle faisait un voyage d'Italie , avec son oncle et sa tante.
— Et le marquis était-il jeune?
— Trente ou trente-cinq ans au plus, — me dit le comte; — avec cela, fort beau, fort agréable , très grand seigneur en toutes choses; et, pourtant, ce ne fut pas un mariage d'inclination , mais seulement de convenances. M. de Pënâfiel avait vuie fortune colossale, mademoiselle de Blémur était aussi prodigieusement riche , orpholitieet maîtresse de son choix ; pourquoi se décida-t-elle à ce mariage sans amour? On l'ignore. Le marquis avait toujours eu le désir de s'établir en France ; une fois les paroles échangées, il se rendit à Madrid pour remettre son ambassade dans les mains du roi , quitta pour jamais l'Espagne, et vint à Paris où il épousa mademoiselle de Blémur. Mais après deux ans de mariage, il mourut d'une assez longue maladie en ^edontle nom diabolique m'est échappé.
— Et avant son mariaj^e, que disait-on de mademoiselle de Blémur?
— Bien qu'elle fût jolie comme les amours, elle commençait déjà à paraître insupportable à cause de sa coquetterie, de ses manié-
res affectées, et surtout de ses prétentions à la science... dignes des femmes savantes, car elle avait forcé son oncle, qui était son tuteur et n'avait de volonté que celle de sa nièce, de lui donner des maîtres d'astronomie, de chimie, de mathématiques, que sais-je! Aussi, grâce à cette belle éducation, mademoiselle de Blémur se crut le droit de se montrer très méprisante et très moqueuse envers les hommes qui ignoraient de ces savantasseries-là. Or, vous jugez des amis que ces impertinentes railleries devaient lui faire; ce qui ne l'empêchait pas d'être adulée, entourée, flagornée, car après tout on supporte bien des choses de la part d'une héritière de quatre cent mille livres de rentes, qu'on sait d'un caractère à ne suivre que son goût ou son caprice pour se marier; aussi son union avec un étranger commença-t-elle déjà à lui faire autant d'ennemis qu'il y avait d'aspirants à sa main...
— Je le conçois, tant de patience et de soupirs perdus! Mais d'ailleurs rien n'était
plus patriotique que cette inimitié, — réponclis-je au comte en souriant , — ce mariage n'étant d'ailleurs absolument que de convenance , m'avez-vous dit , bien que M. de Pënâfiel fût fort agréable.
— Ils semblaient du moins, — repiitM. de Cernay, — \ivre très en froid l'un avec l'autre ; seulement lors de la maladie du marquis, madame de Pënâfiel se montra très assidue près de lui; mais, entre nous, qu'est-ce que cela prouve?
— Tout au plus qu'elle aurait été très assidue, ou plutôt fort hypocrite, car, avant comme après son veuvage, on lui a reconnu sans doute beaucoup d'adorateurs heureux? — On lui en suppose bi^aucoup du moins, et il est clair qu'on ne se trompe pas, — dit le comte ; — mais elle est si fine, si adroite! n'écrivant jamais que des billets du matin très insignifiants. Quant à Ismaël, c'est une folie incompréhensible qui sort de ses habitudes et qui ne s'explique que par la violence d'un caprice insurmontable; on parle aussi de déguisements, d'une petite maison
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qu'elle aurait dans je ne sais quel quartier perdu. En un mot, il est bien évident pour tous les gens sensés que si madame de Pënafiel n'avait qu'une seule et honorable affection , elle ne la cacherait pas , tandis qu'au contraire, à l'abri de ces mille bruits contradictoires qui promènent de l'un à l'autre les soupçons du monde, il est hors de doute qu'elle se livre sourdement à toutes ses fantaisies. Et puis enfin pourquoi est-elle si coquette ! pourquoi chercher autant à plaire? Si vous allez chez elle, vous le verrez. Or, quand on a un tel besoin, une telle rage de paraître charmante, on ne se contente pas d'admirations désintéressées.
— Mais , — dis-je à M, de Cernay, — le vainqueur de celle lutte, qui par son retentissement a dû déranger fort les habitudes myslérieuses de madame de Pënâfiel, M. de Senneterre, que devient-il ?
— Oh ! — dit ic comte, — Senneterre est sacrifié, indignement sacrifié; car. à part sa foîle passion pour Ismaël, par esprit de contradiction , madame de Pënâfiel est ca-
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pable de pleurer le mort el de délester le survivant; ce qui le prouve du reste, c'est que maintenant Sennelerre a le bon goiit et le tact de soutenir qu'il ne s'est jamais occupé de madame de Pënâfiel, et qu'elle est absolument étrangère à ce défi; oui, il répète maintenant à qui veut l'entendre qu'il n'a engagé ce malheureux pari avec Merteuil que par «niraîiiement d'amourpropre. Ils avaient, — dit Sennelerre, — tous deux déjeuné chez lord ***, et en sortant de chez lui chacun se prit à vanter lec rares qualités de son cheval; l'exaltation s'en mêla, et enfin ce fatal défi fut la conclusion de leur entretien. Le lendemain, élant plus de sang-froid, dit-il encore, ils en reconnurent le danger; mais alors ils craignirent de paraître reculer devant le péril, et par bravade maintinrent leur pari. .. Tout cela est bel et bon , mais outre que ce n'est pas vrai, pour moi du moins, qui ai su la véritable cause de ce défi, vous m'avouerez que ce n'est guère probable. Après tout, Senueterre, instruit des bruits fâcheux
qui courent sur madame de Pénâfiel, agit en galant homme en niant tout à cette heure.
Bien des années ont passé sur ces souvenirs, et je me demande comment de pareilles puérilités ont pu me rester aussi présentes à la mémoire. C'est que , tout cii se rattachant à un cruel événement de ma vie, elles m'avaient aussi frappé par leur pauvreté même, comme le type le plus exact et le plus vrai d'un certain ordre de sujets de conversation , d'examen , de discussion, de louanges, d'attaques et de médisances, qui tour à tour occupent absolument et très sérieusement les oisifs du monde... Que si cetîe affirmation semble exagérée, qu'on se rappelle l'entretien d'hier ou celui d'aujourd'hui, et on reconnaîtra la vérité de ce que javance.
Maispour revenir àM, de Cernay, comme après tout il y avait dans les propos absurdes dont il se faisait le bruit et l'écho, une apparence de logique plus que sufTisanLc
pour mettre en paix la conscience de la calomnie, je ne tentai pas de défendre madame dePënâfieî auprès du comte. — D'ailleurs je croyais pénétrer le but et la cause de son dénigrement si acharné contre elle. Car ces bruits qui tenaient en émoi la bonne compagnie de Paris depuis cinq ou six jours, n'avaient pas évidemment d'autre auteur que lui.
Quant à ce nouvel et long entretien sur les antécédenls et le caractère de madame de Pënâflel , je ne le répète que parce qu il cadrait parfaitement avec tout ce que j'en avais entendu dire, et qu'il résumait à merveille ce que le monde pensait de cette femme singulière.
— 11 faut espérer, — dis-je au comte, — que Paris ne sera pas long temps privé d'une femme aussi ])récieuse pour les sujets de conversation que semble l'être madame de Pënâfiel , car depuis cinq ou six jours on doit au moins lui rendre cette justice, qu'elle en a fait elle seule tous les frais.
— Vous désirez son retour, je parie? me
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dit M. de Cernay en m'interrogeant d'un regard curieux et pénétrant.
— Sans le désirer très vivement, je ne vous cache pas que madame de Pënâfiel inspire sinon l'intérêt, du moins la curiosité.
— Allons, de la curiosité à l'intérêt il n'y a qu'un pas, de l'intérêt à l'amour un autre pas; en un mot, je suis sûr que vous serez amoureux fou de madame de Pënâfiel. Mais prenez bien garde ! — me dit le comte.
— Malgré tous les dangers qu'il peut v avoir, je désirerais vivement, — lui dis-je — réaliser votre prédiction, car je ne sais rien de plus heureux au monde qu'un homme amoureux, même lorsqu'il aime sans espoir.
— C'est justement pour cela que j'ai voulu vous mettre bien au coiirant du véritable caractère de madame de Pënâfiel, afin que vous sachiez au moins à quoi vous en tenir si vous lui étiez présenté; vrai, je ne voudrais pas vous voir rendu malheureux par elle, — me dit le comte avec une expression de si parfaite bonhomie^ que je ne sais en vérité si elle était feinte ou réelle. — En-
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tre gentilshommes,— ajoiita-t-il,— ce sont de ces services qu'on se doit rendre ; mais, tenez, franchement, il faut l'intérêt inexplicable que vous m'inspirez , il faut tout le désir que j'ai de vous être utile, pour vous avoir prévenu; car en vérité... — Et le comte hésita un moment, puis il reprit d'un air presque solennel , où il paraissait se joindre une nuance d'intérêt alFectueux : — Tenez, voulez-vous savoir toute ma pensée?
— Sans doute , ~~ dis- je fort surpris de cette brusque transition.
— Eh bien, vous savez qu'entre hommes il n'y a rien de plus sot que les compliments ; pourtant je ne puis vous cacher qu'il y a en vous quelque chose qui attire au premier abord, mais bientôt on reconnaît dans votre manière d'être je ne sais quoi de contraint, de froid, de réservé, qui glace ; vous êtes jeune, et vous n'avez ni l'entrain ni la confiance de notre âge. Il y a surtout en vous un contraste que je ne puis parvenir à m'expliquer. Quand vous prenez part à une conversation de jeunes
gens, conversation folle, joyeuse, étourdie, souvent votre figure s'anime , vous dites alors des choses beaucoup plus folles, beaucoup plus gaies que les plus gais et les plus fous, et puis, la dernière parole prononcée, vos traits reprennent aussitôt une expression indéfinissable , ou plutôt très définissable, de froideur et de fatigue ; vous avez l'air de vous ennuyer à la mort, de façon qu'on ne sait que penser d'une gaieté qui se trouve si voisine d une tristesse si morne. Aussi je vous jure qu'il est diablement difficile de se mettre en confiance avec vous, quelque envie qu'on en puisse avoir.. .
— Il est bien évident que je ne crus pas à un mot de ce que me dit le comte au sujet de ma puissance attractive, et sans pouvoir encore démêler le but de cette flatterie, qui ne me parut que ridicule et grossière, je voulus me montrer à lui sous un tel jour, qu'il m'épargnât désormais de telles confidences.
— Vous avez raison, — dis-je au comte, — je sais qu'il ne doit pas être facile de se
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mettre en confiance avec moi. car étant par nature extrêmement dissimulé, et comptant peu sur les autres parce qu'ils pourraient fort peu compter sur moi . il doit m'être aussi difficile qu'il m'est indifférent d'inspirer le moindre sentimentd'aLtraction.
Le comte me regarda d'abord diin air très sérieusement étonné, puis il me dit d'un air assez piqué :
— Cette dissimulation n'est du moins pas dangereuse, puisque vous l'avouez.
— Mais je n'ai jamais songé à être dangereux, — lui dis-je en souriant
— Ah çà, — reprit-il, — et où croyez-vous Irouver des amis avec de pareils aveux?
— Des amis! — demandai-je à M. de Cernay, — et pourquoi faire ?
Il y eut sans doute dans l'expression de mes traits, dans l'accent de ma voix, une apparence de vérité telle, que le comte me regarda avec surprise : — Parlez-vous sérieusement? me dit-il.
— Très sérieusement, je vous jure; qu'y a-t-il d'étonnant dans ce que je vous dis là.
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' — Et vous ne craignez pas d'avouer une aussi complète indifférence?
— Pourquoi le craindrais-jc ?
— Pourquoi? — reprit-il d'un air de plus en plus stupéfait. Puis bientôt il me dit : — Allons , c'est un paradoxe que vous vous amusez à soutenir; c'est fort original, sans doute, mais au fond je suis sûr que vous ne pensez pas un mot de cela.
— Soit, parlons d'autre chose, — dis-je au comte.
— Mais voyons, sérieusement, — reprit-il, — pouvez-vous demander : A quoi bon les amis ?
— Sérieusement, — lui dis-je, — à quoi vous suis-je bon? à quoi m'étes-vous bon? Que demain nous ne nous voyions plus, qu'y perdriez-vous? qu'yperdrais-je? Vous n'avez pas plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous; et en disant vous et z/zo/, je personnifie, je généralise, quant à moi du moins, ces banales affections du monde auxquelles on donne le nom d'amitié.
— Je vous accorde qu'on puisse se passer de ces relations-là , ou plutôt qu'elles
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soient si faciles à rencontrer, que, sûr de les trouver toujours, on ne s'inquiète guère de les chercher, — médit M, deCernay; — mais l'amilié vraie, profondcj dévouée?
— Nisus et Euriale, Castor et Pollux? — • lui dis-je.
— Oui, direz-vous encore, Pourquoi faire? à propos de ces amitiés-là, si vous étiez assez heureux pour les rencontrer?
— Je dirais certainement : Pourquoi faire ? toujours quant à moi... Car si je trouvais un Nisus, je ne me sens véritablement pas la force généreuse d'être un Euriale , et je suis trop honnête homme pour accepter ce que je ne puis pas rendre. Enfin cette amitié si vive, si profonde que vous dites , alors même que je la trouverais, me serait fort inutile et même très pesante au moment du bonheur, car je hais les confidences heureuses; elle ne pourrait,donc m'êlre utile qu'au jour du malheur? Or il est matériellement et malliématiquement imposbible que je sois jamais malheureux.
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— Comment cela? —dit le comte de plus en plus ébahi,
— Par une raison fort simple. Ma santé est parfaite , mon nom et mes relations me mettent au niveau de tous, ma fortune est en terres, jai toujours deux années de revenus d'avance , je ne suis ni joueur ni prêteur: comment voulez-vous donc que je sois jamais malheureux ?
— Mais alors il n'y a donc pas à vos yeux d'autres malheurs que les douleurs physiques ou les embarras matériels?... Et les peines de cœur? — me dit le comte d'un air véritablement affligé.
— A cela je répondis par un éclat de rire si franc, que M. de Cernay en demeura tout étourdi ; puis il reprit :
— Avec une telle façon de voir, il est évident qu'on n'a jamais besoin de personne... et tout ce que je puis vous dire.., c'est que je vous plains fort. Mais pourtant, — ajouta-t-il presque impatiemment, — avouez que si demain je venais vous demander un service, vous ne me le refuseriez pas.
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quand ra ne serait que par respect humain ; eh bien, le monde n'en veut pas davantage I
— Mais en admettant que je vous rende un service, que prouverait cela? que vous auriez eu besoin de moi, mais non pas que 7/2o/ j'aurais eu besoin de vous...
— Ainsi vous vous croyez sûr de n'avoir jamais besoin de personne?
— Oui, c'est mon principal luxe, et j'y liens,
— Soit, votre fortune est en terres, elle est sûre , votre position est égale à celle de tous , vous ne croyez pas aux peines du cœur ou vous les soutirez seul ; mais, par exemple, ayez un duel, il vous faudra bien aller demander à quelqu'un du monde de vous servir de témoin ; voilà une grave obligation ! Tous pouvez donc avoir besoin des autres dans le monde.
— Quand j'ai un duel , je m'en vais à là première caserne venue, je prends les deux premiers sous-olîlciers ou soldats qui me tombent sous la main, et voilà des témoins
excellents et qu'aucun homme d'honneur ne peut récuser.
— Quel diable d'homme vous faites! — me dit le comte; — mais si vous êtes blessé... qui viendra vous voir?
— Personne, Dieu merci! Dans les soufh'ances physiques je suis un peu comme les bêtes fauves , il me faut une solitude et une nuit profonde.
— Mais enfin dans le monde, pour causer, pour vivre, en un mot, de la vie du monde, il vous faut les autres.
— Oh! les autres pour cela ne peuvent jamais me manquer, pas plus que je ne leur manquerai; c'est un concert où les plus misérables musiciens sont admis sur le même pied que les meilleurs artistes, et où chacun fait sa note obligée; mais ces relations-là ne sont plus de l'amitié ; ces liaisonslà sont comme ces plantes robustes et vivaces qui n'ont ni doux parfum , ni couleur éclatante, mais qui sont vertes en tout temps, et qu'on ne craint jamais de froisser; la preuve de ceci, c'est qu'après tout ce que
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nous venons de dire là, nous resterons dans les mêmes et excellents termes où nous sommes; demain nous nous serrerons la main dans le monde, nous causerons des adorateurs de madame de Pënâfiel ou de tout ce que vous voudrez; et dans six mois, nous nous dirons mo/i cheri mais dans six mois et un jour, vous ou moi disparaîtrions de cette bienheureuse terre, que vous ou moi serions parfaitement indifférents à cette disparition. Et c'est tout simple, pourquoi en serait-il autrement? De quel droit exigerais je un autre sentiment de vous? de quel droit l'exigeriez-vous de moi?
— Mais ce que vous dites là est exceptionnel, tout le monde ne pense pas comme vous.
— Je l'espère bien pour tout le monde; car je crois ne ressembler à personne , par cela même que je ressemble à tous.
— Et sans doute avec ces principes-là vous méf)risez aussi singulièrement les femmes et les hommes? — me dit le comte.
— D'abord je ne méprise pas les hommes,
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— lui clis-je, — par une raison très simple; c'est que moi, qui ne suis ni pire ni meilleur qu'un autre, je me suis mis souvent, par la pensée, aux prises avec quelqu'une de ces questions qui décident à tout jamais si on est un honnête homme ou un misérable.
— Eh bien? — fit le comte.
— Eh bien ! comme j'ai toujours été très franc avec moi-même, j'ai souvent beaucoup plus douté de moi que je n'ai encore douté des autres; je ne puis donc pas mépriser les hommes. Quant aux femmes, comme je ne les connais pas plus que vous ne les connaissez , il m'est aussi impossible d'en parler d'une manière absolue.
■ — Comment, pas plus que moi.^ — me dit le comte de Cernay d'un air évidemment choqué, — Je ne connais pas les femmes?
— Je crois que ni vous ni personne ne connaissez les femmes d'une manière absolue, — lui dis-je en souriant. — Quel est l'homme au monde qui se connaît? Quel est celui qui pourrait répondre affirmativement de soi dans toute condition possible? A plus
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forte raison qui j^eiit se piquer de connaître, non pas les femmes, mais une seule femme, lors même qu'elle serait sa mère, sa maîtresse ou sa sœur? Il est évident que je ne parle jDas de ces notions à tous venants , sorte de catéchisme banal et traditionnel, aussi faux que stupide , et qui est d'une apjDlication tout aussi raisonnable que le serait le secours d'un manuel du beau langage pour répondre à toutes les questions supposables.
— Sous ce rapport vous avez raison , — me dit le comte ; — mais tenez, je suis ravi de vous mettre dans votre tort, et en contradiction avec vous-même, parce qu'il s'agit d'une esj^èce de service que je puis vous rendre : vous désirez connaître madame de Pënâfiel ; il faut donc que vous deviez à moi ou à quelque autre votre présentation chez elle.
— Il est imjîossiblc d'être plus aimable,
— dis-je au comte ; — et tel pauvre que je sois en amitié , je trouverais certainement de quoi payer votre offre si gracieuse; madame de Pënâflel est charmante; je crois à tous les merveilleux récits que vous m'en
avez faits; je sais que son salon est des plus recherchés et des plus comptés; mais très franchement et très sérieusement, je vous supplie comme je supplierais tout autre, de ne faire pour moi auprès d'elle aucune demande de présentation.
— Et pourquoi cela?
-r~ Parce que le plaisir que je trouverais sans doute à connaître madame de Pënâfiel ne compenserait jamais l'humiliante impression que me causerait un refus de sa part.
— Quel enfantillage! — me dit le comte. — Encore tout dernièrement, Falmoutli a voulu lui présenter le jeune duc de ***, allié de la famille royale d'Angleterre. Eh bien ! madame de Pënâfiel a refusé net.
— Yous avez trop de monde, mon cher comte, pour ne pas comprendre que ma position ne me mettant ni au-dessus ni audessous d'un certain niveau social, je ne dois , ni ne veux, ni ne puis m'exposer à un refus. C'est fort ridicule, soit, mais cela est ainsi , n'en parlons plus.
— Un mot encore, —me dit le comte; —
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voulez-vous pourtant parier avec moi deux cents louis, que, lors de son retour, vous serez présenté et admis chez madame la marquise de Pënafiel , au plus tard un mois après son arrivée?
— D'après ma demande?
— Non sans doute, au contraire.
— Comment, au contraire? — dis-je au comte.
— Certainement, je vous parie que madame de Pënafiel vous rencontrant nécessairement dans le monde , et sachant que vous ne vouiez faire aucun frais pour lui être présenté , s'arrangera, par esprit de contradiction, de façon à ce que cela soit pourtant, et j)resque malgré vous.
— Ce serait sans doute un fort grand triomphe, dont je serais on ne peut plus fier , — répondis-je au comte ; — mais je n'y crois pas; et j'y crois si peu, que je tiens votre pari, à savoir : qu'après un mois à dater de son retour , je n'aurai pas été présenté à madame de Pënafiel.
— Mais,— dit M. de Cernay, — il est bien
entendu que si la proposition vous est faite de sa part. .. vous ne refuserez pas... et que...
— Il est bien entendu , — dis-je au comte en l'interrompant, — que je n'accueillerai jamais une prévenance toujours honorable et flatteuse, par une grossièreté; ainsi, je vous le répète, je tiens votre pari.
— Vos deux cents louis sont à moi , — me dit le comte en me quittant; — mais tenez, — ajouta-t-il en me tendant la main , — merci de votre franchise.
— De quelle franchise?
— Oui , de ce que vous m'avez dit si crûment... ce que vous pensiez au sujet de l'amitié; c'est une probité rare.
— Avec la discrétion, ou plutôt la dissimulation, ce sont mes deux seules et uniques qualités, — dis-je au comte en lui serrant aussi fort cordialement la main.
Et nous nous séparâmes.