CHAPITRE QUINZIEME
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Quand M. de Cernay fut sorti, j'éprouvai une sorte de regret d'avoir repoussé ainsi ses avances amicales. Mais ce qu'il m'avait dit de puissance cV attraction me paraissant un mensonge suprêmement ridicule, me mit en défiance avec lui ; puis l'espèce de haine acharnée avec laquelle il me semblait pour-
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suivre madame de Pënâriel, me donnait une pauvre idée delà sûreté de ses relations. Pourtant peut-être m'étais-je trompé , car aux veux des hommes les femmes sont tellement en dehors du droit commun^ si cela se peut dire, et les duretés ou les mépris dont ils les accablent souvent en secret et dont ils se font quelquefois hautement gloire, nuisent si peu à ce qu'on appelle une réputation de^'^(2/(:^/?f7zo/72/72e... à'îiomme dhonneur... qu'il se pouvait que ]M. de Cernav eût en elFet toutes les qualités d'un ami solide et vrai. Mais il me fut impossible de ne pas l'accueillir ainsi que je l'avais
fait.
Je me louai aussi de lui avoir assez dissimulé mon véritable caractère, pour lui en avoir donné une idée absolument fausse ou sir.gulièrement vague.
11 m'a toujours semblé odieux d'être connu ou pénétré par les indifférents, et dangereux de l'clre par ses ennemis ou même par ses amis. S'il va dans l'organisatien morale de chacun un point culminant
qui soil le départ et le terme de toutes les pensées, de tous les vœux, de tous les désirs; si enfin, noble ou honteux, il est une sorte d'idée fixe que l'on sent pour ainsi dire haWe en soi à toute heure , car souvent on dirait que le cœur se déplace , c'est surtout ce point toujours palpitant, qu'il faut peutêtre le plus habilement déguiser à la connaissance de chacun, le plus impitoyablement défendre contre toule surprise , car ordinairement là est la faiblesse, la plaie, l'endroit infailliblement vulnérable de notre nature.
Si l'envie, l'orgueil, la cupidité, prédominent en vous, vous devez surtout vous attacher à paraître, et souvent vous paraissez, sans feindre beaucoup, modeste, bienveillant et désintéressé. De même aussi qu'on voit souvent des gens d'une àme compatissante et généreuse, enfouir ce trésor de commisération et de bonté sous une écorce rude et sauvage ; car on dirait que l'éducation vous donne l'instinct de dissimuler vos vices ou vos vertus, ainsi que la na- II. -^
lure donne à certains animaux les moyens de se protéger contre leur propre faiblesse.
Je m'étais donc montré aux yeux du comte d'un égoïsme outré et d'une insensibilité cynique, parce queje sentais encore en moi dinvincibles penchants à tous les sentiments généreux! Mais, hélas! ce n'étaient plus que des penchants ! Les terribles enseignements de mon père, en m'apprenant à douter, avaient aussi développé en moi jusqu'à sa plus farouche exaltation , une impitoyable susceptibilité d'orgueil ! En un mot, ce queje redoulais le plus au monde, était d'être pris pour dupe, si je me livrais aux élans involontaires de mon âme, d'abord expansive et franche.
Mais si la méfiance et l'orgueil desséchaient chaque jour dans leurs germes ces noblesinstincts, ainsi que l'homme déchuse rajDpelait l'Eden, il m'en était malheureusement resté le souvenir! Je comprenais, sans pouvoir l'éprouver, tout ce qu'il devait y avoir, tout ce qu'il y avait d'enivrant et de divin dans le dévouement et la confiance!
C'était de ma part luie conliniielle aspiration vers une sphère éthérée, radieuse, au sein de laquelle j'évoquais les amitiés les plus admirables, les amours les plus passionnés! Mais, hélas! une déliance acharnée, implacable, honteuse, me faisant bientôt craindre qu'en application tous ces rêves adorables ne fussent plus que de mensongères apparences , son souffle glacé venait incessamment détruire tant de visions enchanteresses !
Je ne pouvais plus d'ailleurs m'abuser; ce qu'il y avait de bas, d'égoïste et de faible en moi l'emportait de beaucoup sur ce qu'il me restait de noble, de grand et d'élevé dans le cœur.
Ma conduite avec Hélène me l'avait prouvé. L'homme qui calcule et pèse sordidement les chances de ses impulsions , l'homme qui se retient d'éprouver une généreuse attraction de peur de la voir déçue , celui-là est dépourvu de force, de grandeur et de bonté.
La méfiance côtoie la lâcheté ; de la là-
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chetc à une cruauté froide , il n'y a qu'une nuance. Je devais, hélas ! l'éprouver misérablement pour moi et pour les autres!
Et pourtant je n'étais pas d'une organisa-^ lion haineuse et méchante! Je ressentais des émotions d'une douceur inexprimable , lorsque obscurément j'avais rendu quelque service ignoré, dont je ne craignais pas de 70^/^//'/ Puis, ce qui n'est jamais» je crois, le fait des âmes absolument mauvaises et perverses, j'aimais à contempler toutes les magnificences delà nature ! La vue d'un splendide coucher du soleil me causait une joie d'enfant! J'étais heureux de trouver dans un livre la peinture consolante d'un sentiment généreux et bon ! et la synu^athie profonde que cette lecture faisait délicieusement vibrer en moi , me prouvait que toutes les nobles cordes de mon ame n'étnient pas brisées. . .
Autant j'aimais, j'admirais passionnément Walter Scott... ce sublime bienfaiteur de la pensée souirranle , dont le génie adorable vous laisse, si on peut excuser cette vulga-
rite, la bouche toujours si f raidie et si suave... autant je fuyais, je maudissais By^ ron, dont le stérile et désolant scepticisme ne laisse aux lèvres que fiel et amertume...
Je comprenais si bien toutes les misères , toutes les afflictions 5 que je poussais souvent la délicatesse et la crainte de blesser les gens malheureux ou d'une condition inférieure, jusqu'à des scrupules presque ridicules ; j'éprouvais sans raison des attendrissements involontaires et puérils; je sentais parfois un immense besoin d'aimer, de me dévouer; mon premier mouvement était toujours naïf, sincère et bon, mais la réflexion Tenait tout flétrir. C'était enfin une lutte perpétuelle entre mon cœur qui me disait : crois^ — aime ^—espère,., et mon esprit qui me disait : doute, — méprise — et crains l!
Aussi en observant et ressentant le choc douloureux de ces deux impressions si diverses, il me semblait que j'éprouvais avec le cœur de ma mère et que j'analysais avec l'esprit de mon père; — mais , comme toujours, l'esprit devait remporter sur le cœur.
Et puis j'avais encore une terrible faculté de comparaison de moi aux autres, à l'aide de laquelle je trouvais mille raisons évidentes pour que les autres ne m'aimassent pas, et conséquemment pour me défier de chacun.
Ainsi ma mère m'avait adoré , et j'avais oublié ma mère! ou du moins j'y songeais seulement lors de mes ennuis désespérés! Mais si un éclair de joie, de vanité satisfaite, venait m'éblouir, ces pieuses pensées, un moment évoquées , retombaient aussitôt dans l'ombre du tombeau maternel.
Je devais tout à mon père , et je ne pensais plus à lui que pour maudire la précoce et fatale expérience qu'il m'avait donnée. — Hélène m'avait aimé du plus chaste et du plus véritable amour, et j'avais répondu à cette belle âme en l'outrageant par la méfiance la plus odieuse! Ainsi de ma part toujours ingratitude, soupçon et oubli; de quel droit aurais-je donc voulu chez les autres amour et dévouement ?
En vain me disais-je : Mon père , ma
mère, Hélène, m'ont aimé tel que j'étais. Mais mon père était mon père , ma mère était ma mère , Hélène était Hélène. (Car je rangeais avec raison l'amom^ d'Hélène pour moi, parmi les sentiments innés , naturels , presque de famille.) Et pourtant, me disais-je, l'aversion que je lui ai inspirée a été telle, que cet amour d'enfance, si profondément enraciné dans son cœur, est mort en un jour!
Oh! c'était en vérité un formidable et stérile châtiment que celui-là , dont je me faisais à la fois la victime et le bourreau , sans que ces tristes rigueurs me rendissent meilleur, ni pour moi ni pour les autres
Je reviens à madame de Pënâfiel; j'avais aussi du entièrement cacher à M. de Cernay quels étaient mes projets ; car l'intervention du comte pouvait m'être ulile , et je n'ignorais pas que les meilleurs complices sont ceux qui le sont de bonne foi et sans le savoir.
J'éprouvais donc un vif désir de connaître celte femme étrange, malgré, ou peut-être
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à cause de tout le mal qu'on en disait , et dont j'avais pu, dans une circonstance du moins, reconnaître la calomnieuse exagération ; mais mon caractère défiant et orgueilleux voyait à ce désir un obstacle insurmontable.
Je le répète, le jour où j'avais pris le parti de madame de Pënâfiel contre M. de Pom merive à l'Opéra, au sujet d'Ismaël, elle pouvait m'avoir entendu; or, dans ce cas, je trouvais que ma prétention à lui cire présenté eût été le comble du mauvais goût; ma discussion avec M. de Pommerive ne semblant plus alors que le prélude calculé de cette demande.
Mes scrupules étaient peut-être exagérés ; mais je sentais ainsi , et j'étais absolument résolu de ne faire aucune démarche pour être admis chez madame de Pënâfiel. Seulement je pensais que si elle savait que je l'avais défendue; avec le tact d'une femme de bonne compagnie, elle pourrait apjDrécier ma réserve; et que devant me rencontrer très souvent dans le monde, elle trouverait
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mille moyens convenables d'aller elle-même au-devant de celte présentation, et qu'alors mon orgueil serait sauf.
Ce qui me donnait d'ailleurs la facilité de raisonner ainsi, et à' attendre les événements^ c'est qu'après tout , ce désir de ma part n'était pas assez violent pour me préoccuper entièrement , et qu'une issue négative ne m'eût pas désespéré.
Je ne redoutais d'ailleurs que médiocrement (dans le cas où je serais devenu très épris de madame de Pënâfiel) ce danger dont m'avait menacé M. de Ccrnay; je ne la croyais pas dangereuse pour moi , parce que j'étais sûr de mon impassible et orgueilleuse dissimulation pour cacher mes blessures de vanité^ si j'en éprouvais, et que j'étais sûr aussi de la sagacité de ma défiance pour démêler les faussetés ou le manège de madame de Pënâfiel , si elle voulait être fausse.
Seulement, j'avais pressenti que dans le cas où je voudrais me ranger au nombre de ses adorateurs si invisiblement nombreux,
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disait-on, il serait bien, qu'au retour de son voyage de Brctagrre je fusse, ou qu'au moins je semblasse occupé d'un autre intérêt, afin de me trouver en mesure de paraître sacrifier quelque chose à madame de Pënâfîel; une femme étant beaucoup plus flattée d'un hommage, quand on peut y joindre et mettre à ses pieds, l'oubli d'une affeclion déjà acquise. Alors, il y a non seulement triomphe, mais avantage remporté j)ar la comparaison.
Je résolus donc , avant le retour de madame de Pënâfiel, de m'occuper d'une femme qui fût à la mode , et qui de plus possédât un courtisan ofticieilement reconnu.
Je tenais à ces deux conditions, afin de rendre le bruit de mon intérêt supposé beaucoup plus rapide et plus retentissant. Le calcul était simple, en cela que dès que le monde s'apercevrait de mes prétentions, il ne manquerait pas aussitôt, avec sa charité et sa véracité habituelles, de se charger de proclamer à toute voix , la déchéance de l'ancien courtisan, et mon exaltation récente.
Je me décidai donc à tâcher de faire agréer mes soins par une femme à la mode.
Ce qui m'attristait profondément, c'est qu'en faisant à froid ces calculs de mensonges et de tromperies basses et mesquines, j'en comprenais toute la pauvreté; je n'avais pas pour excuse l'entraînement des sens ou de la passion , pas même un vif désir de plaire à madame de Pënâfiel. C'était Je ne sais quel vague espoir de distraction , quel besoin impérieux d'occuper mon esprit inquiet et toujours mécontent, de chercher enfin dans les hasards misérables de la vie du monde quelque accident imprévu qui me pût sortir de cette morne et douloureuse apathie qui m écrasait.
Chose étrange encore, une fois dans le monde et à Vcem^re, je retrouvais pour ainsi diremajeunesse.magaieié, quelques heures de joie et de vanité contente; il me semblait alors pour ainsi dire , que j'étais double^ tant je m'étonnais de m'cntendre parler ainsi follement... et puis une fois seul avec mes
réflexions , ma pensée recommençait d'être agitée par mille ennuis sans cause, mille incertitudes pénibles sur moij sur tous et sur tout.