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peut-être j'étais dupe d'un tableau, et qu'il se pouvait que madame de Pënâfiel , m'ayant entendu venir, eût arrangé cette attitude si mélancoliquement affectée... Je dirai tout à l'heure dans quel but.^
Je le répète , il était sans doute aussi fou que ridicule de croire à un calcul de coquetterie au milieu d'un chagrin qui semblait si écrasant ; mais , soit que son habitude de toujours vouloir paraître gracieuse eût réagi, presque malgré elle, jusque dans celte altitude en apparence si abandonnée à la douleur ; soit que le hasard l'eût seul arrangée, il était impossible de voir quelque chose de plus admirable que l'expression de ses yeux levés au ciel , que son touchant et humide regard , brillant si éploré à travers le cristal limpide de ses larmes ; que cette taille souple et mince, si délicieusement ployée sur le tapis ; enfin , jusqu'à son cou de-pied charmant, si élégamment cambré, qui, dans le désordre de la douleur , laissait voir sa cheville , et le bas de sa jambe fine et ronde , enlacée du cothurne
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de ses souliers de salin noir; tout cela était d'un ensemble ravissant.
J'avoue qu'après mon premier étonnement et mes doutes sur la réalité de ce chagrin, mon sentiment le plus vif fut une vive admiration pour des charmes aussi complets
J'hésitai un instant, soit à entrer brusquement, soit à retourner jusqu'à la porte du salon d'attente , et A m'annoncer alors en toussant légèrement; je me décidai à ce dernier parti : aussitôt les battants du meuble où était le christ se refermèrent brusquement, et, d'une voix très altérée, madame de Pënâfiel s'écria :
— Mais qui est donc là?...
J'avançai en m'excusant de n'avoir rencontré personne pour m'introduire. Madame de Pënâfiel me répondit :
— Je vous demande pardon; mais, me trouvant fort souffrante, j'avais fait défendre ma porte, et je la croyais fermée.
Je lui réitérai mille excuses, et j'allais me retirer . lorsqu'elle me dit ;
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— Pourtant, si la compagnie d'une pauvre femme, horriblement triste et nerveuse, ne vous elFraie pas trop, restez, vous me ferez plaisir.
Lorsque madame de Pënâfiel m'invita de demeurer, et me dit qu'elle avait fait défendre sa porte (ce qui expliquait l'absence de ses gens d'intérieur dans le salon d'attente) , je n'hésitai plus un moment à croire que la scène du crucifix n'eût été jouée, et que ses gens n'eussent eu l'ordre de ne laisser entrer que moi.
Ce beau raisonnement était sans doute le comble de la folie et de l'impertinence , cela était parfaitement invraisemblable.
Mais je préférais être assez sottement vain pour soupçonner une femme que j'aimais, une femme de la condition de madame de Pënâfiel, de jouer pour me tromper une misérable comédie, que de croire cette femme capable de souffrir d'un de ces moments d'affreuse amertume contre lesquels on demande à Dieu aide et protection!
Si j'avais un moment réfléchi que moi >
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jeune aussi, et vivant aussi de la vie du monde, je ressentais souvent plus qu'un autre de ces chagrins sans cause; l'état de tristesse dans lequel j'avais surpris madame de Pënâfiel m'aurait paru conceva- Lle ; mais non , la défiance la plus incarnée, la crainte de passer pour dupe en ' éprouvant un sentiment de compassion pour une douleur qui pouvait être feinte, jDaralysa chez moi tout raisonnement, tout sentiment généreux.
Ainsi , au lieu de sympathiser avec une peine sans doute véritablement sentie , ne ■voyant là qu'une comédie , je fis à l'instant ces calculs sots et inll\mes sans doute, mais qui dans le moment me parurent vraisemblables, ce qui me les rendit, hélas! si dangereux.
Par suite de son esprit fantasque, me dis- je , madame de Pënâfiel est peut-être piquée de ce que je ne parais pas m'occuper d'elle, non que mon hommage soit le moins du monde à désirer, mais ses projets en sont peut-être dérangés. La voyant
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très assidûment depuis trois mois , je ne lui ai pas même adressé un mot de galanterie, — elle ne paraît avoir aucune affection évidente ; selon le monde , cela ne peut être vertu, cest donc mystère. — Pourquoi ne voudrait-elle pas à la fois, et m'utiliser et se venger de mon indifférence affectée, en me faisant servir de manteau pour mieux cacher encore un autre amour et dérouter ainsi les soupçons du monde? — La route est simple, trouvant madame de Pënafiel ainsi abattue, je ne puis m'empêcher de m'informer de la cause de ses chagrins , de lui offrir des consolations et de risquer peut-être un aveu qui lui servirait à un dessein dont je serai le jouet. —
Ou bien encore, devinant la tristesse, la mélancolie amère qui souvent m'accable, et dont jamais je ne lui ai parlé, elle feint sans doute ce simulacre de désespoir, afin d'amener des confidences misanthropiques de ma part sur la perte des illusions^ les douleurs de l'âme, etc., et autres peines des plus ridicules à avouer, et de se mo-
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quer ensuite de mes niais épanchements.
Or, une fois convaincu de celte supposition, je ne trouvai aucune impertinence assei dure , pour prouver à madame de Pënjîfiel que je n'étais pas sa dupe.
Encore une fois, rien de plus complètement absurde que ces craintes, que ces arrière-pensées. Maintenant que j'y songe de sang:-froid, je me demande comment je n'avais pas seulement réfléchi qu'il fallait que madame de Pënâfiel fût assurée de ma visite ce jour-là, et de l'heure où je me présenterais chez elle, pour arranger cette scène; que me jDrendre pour manteau d'une autre affection, la compromettrait tout aussi gravement aux yeux du monde, que si elle affichait la liaison que, selon moi, elle voulait cacher; puis enfin, que le plaisir de rire de chagrins dont j'avais eu le bon sens de ne lui jamais parler, ne valait certes pas la peine d'une dissimulation si longuement et si adroitement combinée?
Mais lorsqu'il s'agit de folies (et je crois fermement que ma défiance était exaltée jus-
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qu'à la monomanie), les réflexions sages et sensées sont nécessairement celles qui ne nous \iennent jamais à l'esprit.
En vain, encore, je m'étais moqué moimême de ces médisances infâmes, qui, de l'incident le plus simple et le plus indifférent en soi , parvenaient à construire les imaginations les plus monstrueusement absurdes; et pourtant, sans réfléchir un instant à l'odieuse inconséquence de mon esprit, j'allais, ce qui était mille fois plus misérable encore que de médire, j'allais calomnier la douleur, chose sainte et sacrée s'il en est ! j'allais abuser d'un secret surpris î Témoin involontaire d'un de ces accès profonds de tristesse intime et cachée, auxquels les âmes soufiVantes n'osent s'abandonner que dans la solitude, par une susceptibilité délicate qui est la pudeur du chagrin, j'allais enfin indignement travestir la cause et l'expression de ce désespoir vrai sans doute , qui ne s'adressait qu'à Dieu seul, et qui lui demandait ce que, lui seul, hélas l peut donner : espoir et consolation !
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Ce fut donc avec une disposition d'esprit singulièrement tournée au sarcasme , et regardant le visage si tristement abattu de madame de Pënâficl , avec les yeux méchants et hébétés de ce monde , dont je dépassais alors , grâce à ma lâche défiance, les plus noires préventions, que je m'assis d'un air très sec et très dégagé vis-à-vis de la causeuse de madame de Pënâfiel, qui s'y était rejetée avec accablement.
Je me souviens de notre entretien presque mot pour mot.