‹ Arthur (volume 5)Chapitre 12 sur 21 · CHAPITRE VINGT-DEIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEIXIEME

(Êontraîiiftiong.

Après cette entrevue , mon dépit et ma jalousie furent pendant quelques heures d'une si épouvantable violence, que je regrettai de ne m'élre pas montré plus cruel et plus insolent encore envers madame de Pënûfiel.

Aux transports douloureux qui m agitaient

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je reconnus toute la vivacité de mon amour pour elle , amour dont je n'avais pas jusque là mesuré la profondeur.

Ce médaillon que j'avais découvert, était à mes yeux une preuve trop évidente de la probabilité de mes derniers soupçons , pour que je pusse encore ajouter foi aux défiances qui m'avaient d'abord aigri. Ainsi je ne croyais plus que madame de Pënâfiel eût voulu m'amener à lui faire des confidences pour s'en moquer. — Je pensais qu'un autre refusait, méprisait, outrageait peut-être un sentiment qu'à cette heure j'aurais payé du sacrifice de ma vie.

Puis , le calme de la raison succédant aux émotions tumultueuses de l'àme, je réfléchis bientôt plus froidement à la réalité de ma position envers madame de Pënâfiel; jamais je ne lui avais dit un mot de l'afTection que je ressentais pour elle , pourquoi donc m'étonner de la confidence et du secret que je croyais avoir surpris ?

Pourquoi traiter si méchamment une femme qui, souflfrant peut-être d'une peine et

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d'un amour incurablos, ignorant d'ailleurs mes sentiments f)our elle , et comptant sur la générosité de mon caractère , venait me demander, sinon des consolations, du moins de l'intérêt et de la j^itié?

Mais ces réflexions nobles et sages ne rendaient pas mon chagrin moins amer , ma jalousie moins inquiète. — Quel était cet homme, dont j'avais voulu briser l'image? Depuis long-temps je venais assidûment chez madame de Pënàfîel , et pourtant personne ne m'avait paru devoir être l'objet de cette passion méconnue que je lui supposais.

Sa douleur, ses regrets , dataient donc de plusloin? je m'expliquais alors mille singularités jusque là incompréhensibles pour moi, et si diversement interprétées parle monde, ses brusques silences, son ennui, son dédain de tous et de tout, et parfois pourtant ses joies vives et soudaines qui semblaient éclater à un souvenir, puis s'éteindre tout-à coup dans le regret ou le désespoir. — Sa coquetterie de manières si gracieuse et si continuelle avait alors luibut; mais quand ce

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mystérieux personnage pouvait-il jouir de la vue de tant de charmes? En vain je cherchais le mot de cette énigme, en me rappelant les réticences de sa dernière conversation, et son embarras dès qu'elle avait été sur le point sans doute de me dire le secret qui l'oppressait.

Mais quel était, et quel pouvait être l'objet de cette passion si fervente et si malheureuse ? de cet amour qui depuis quelques semaines surtout paraissait lui causer une peine plus profonde encore?

Me sentant aimer madame de Pënâfiel ainsi que je l'aimais, devais-je essayer de lui offrir de tendres consolations? Pouvais-je espérer d'affaiblir un jour dans son cœur le souvenir déchirant de cette affection : réussirais-jel l'oserais-je! — Torturée par des regrets désespérés, celte ame aussi noble que délicate devait être d'une susceptibilité de douleur si ombrageuse, si farouche, que, de crainte de la blesser à jamais, je ne pouvais sans les ménagements les plus extrêmes lui parler d'un meilleur avenir.

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Et pourtant, en venant me demander de m'apiloyer sur ses souffrances, n'avait-elle pas compris avec un tact exquis et rare, qu'en vous frappant , certains malheurs épouvantables vous revêtent pour ainsi dire d'une dignité si triste et si majestueuse, qu'elle impose aux plus dévoués , aux plus aimants, un respectueux silence... et que les victimes de cette royauté de la douleur sont, comme les autres princes, obligées de parler les premières et de dire : Venez à moi , car mon infortune est grande ?

Mais quelle espérance pouvais-je concevoir, alors même que madame de Pénâfiel aurait cédé à un secret penchant en s'adressant à moi avec tant de confiance? Mon langage avait été si brutal, si étrange , qu'il m'était impossible d'en prévoir les suites.

Cependant, quelquefois l'excès même de mon insolence me rassurait. Evidemment mes réponses avaient été trop insultantes, trop folles ; elles contrastaient trop avec mes

antécédents envers madame de Pënâfiel, pour ne lui pas sembler incompréhensibles. Ayant la conscience de ce qu'elle valait , entourée d'égards et de flatteries, elle devait se trouver plus stupéfaite encore que blessée de mes procédés , et chercher sans y parvenir le mot de cette énigme.

Aussi je ne sais si les regrets ou l'espoir me firent penser ainsi, mais, bien que J'éprouvasse une grande honte de mon impertinence, je finis j^ar me persuader que l'outrageuse dureté de ma conduite, loin de me nuire, pourrait peut-être me servir, et que je l'aurais calculée , qu'elle n'eût pas été plus habilement résolue.

Dans toute affaire de cœur, l'important, je crois, est de frapper vivement et d'occuper l'imagination; pour arriver à ce but, rien de plus puissant que les contrastes, aussi est-il surtout nécessaire que l'impression que vous causez diffère essentiellement des impressions jusque là reçues, lors même qu'il vous faudrait plus tard, à force de charme, de dévouement et d'amour, en

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faire oublier la réaction , si d'abord elle avait été douloureuse.

Une femme est-elle ordinairement peu entourée, peu flattée; les soins les plus extrêmes, les attentions les plus délicates, les plus recherchées, s'emparent généralement de son esprit, et peu à peu de son cœur; sa vanité jouissant avec délices de ces mille prévenances respectueuses et tendres auxquelles jusqu'alors elle avait été si peu habituée. — Ainsi s'expliquent souvent les succès merveilleux de quelques hommes d'un âge plus que mûr, mais d'une grande finesse et d'une rare persistance, qui finissent par dominer absolument quelques jeunes filles ou de très jeunes femmes.

Une femme est-elle , au contraire , haut placée, continuement et bassement adulée ; des manières dures et dédaigneuses agissent quelquefois sur elle avec une singulière puissance. — Peut-être enfin faut-il un peu traiter de telles femmes , ainsi que les courtisans habiles traitent souvent les princes : avec rudesse et brusquerie. Au moins ce

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nouveau et hardi langage , s'il ne leur plaît pas d'abord, les frappe, les étonne et quelquefois les domine; car ce contraste heurté, tranchant avec les fades et banales redites de tous les jours et de tous les hommes , est souvent loin de nuire à celui qui l'a osé.

Afin d'appliquer ces réflexions à ma position, je me disais : — La dureté, le dédain avec lesquels j'ai accueilli les confidences de madame de Pënâfiel , ma colère à la vue du portrait qu'elle me cachait, s'expliqueront par la vivacité de mon amour qu'elle a sans doute deviné; or, après tout, les emportements causés par un tel motif sont toujours excusables , et surtout aux yeux de la femme qui en est l'objet. Et j)uis, comme elle est noble et généreuse , elle comprendra ce que j'ai du souffrir lorsque j'ai cru qu'elle allait m'entretenir de ses chagrins de cœur. Souvent aussi, par une contradiction bizarre, pensant que je pouvais m'abuser complètement en croyant madame de Pënâfiel sous l'influence d'un amour dédaigné, mes

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