‹ Arthur (volume 5)Chapitre 17 sur 21 · II · texte numérisé non relu

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si ravissantes, mais de nos jours malheureusement si rares. Roncon très charmantes, sans veille ni lendemain, qui ne laissaient dans la vie qu'un souvenir unique, mais divin. —

— Je ne suis pas de votre avis, — a-t-elle ajouté toujours fort gaiement; — en fait de perles,... j'aime mieux un collier qu'une bague. —

— Oui, madame; — mais toutes les perles d'un collier sont égales, d'une forme monotone, tan dis que certaines perles inestimables par leur singularilé même, ont plus de valeur à elles seules que tout un collier.

— C'est pour cela sans doute, monsieur, que vous m'avez toujours paru si parfaitement précieux et singulier.

Grâce à mille autres folies , Othello passa , je le dis à ma honte, presque inentendu. — On commençait de quiiter les loges. — Allons, — dit madame de \ ' , — mon mari va encore me laisser seule pour la sortie. —

— Votre mari, cela se concevrait presque... car il n'y a guère que les riches qui

JOURS DE SOLEIL. îSq

ignorent leurs trésors; mais ce qui m'étonne, c'est que...

Et comme j'hésitais, elle me dit très délibérément: — C'est que M. de** ne soit pas là pour me donner le bras, et demander mes gens; est-ce cela que vous voulez dire?

— C'est justement cela que, par une féroce envie, une jalousie de tigre, je ne voulais pas dire du tout

— Je l'ai envoyé à la chasse pendant huit jours pour ie remettre en grâce avec moi, — a repris négligemment madame de V"^ ; — car il a l'absence délicieuse.

— Délicieuse pour tous, car je lui devrai de jouir d'un charmant privilège, si vous acceptez mon bras pour sortir.

— Mais certes j'y complais bien.

— Et mes privilèges ne se borneront-ils , hélas ! qu'à cette faveur?

— Vous éles un curieux et un indiscret.

— Soit, pourvu qu'après avoir été curieux comme le désir, je puisse être indiscret comme le bonheur.

— Mais, — a-t-elle ajouté sans me répon-

a6o ATiTHur.

dre et me faisant remarquer une femme souverainement ridicule, — voyez donc cette pauvre madame de B. On dit qu'elle a les yeux bêles... Quelle sottise! je les trouve, moi, les plus spirituels du monde; car ils ont l'air de vouloir sortir de sa vilaine figure.

— J'oublie une foule d'autres observalions pleines de malice, le tout dit en rianl très haut, elle sur une marche de l'escalier, moi sur une autre.

. Enfin, au moment de me quitter, elle m'a rappelé qu'il y avait bien long-temps que je n'étais venu voir ses dessins; qu'elle était fîère de ses progrès, et qu'elle tenait à m'en faire juge.

— Mais je serai ravi, madame, d'ailer critiquer ou admirer tant de merveilles; seulement comme je suis très sévère, je me trouverais gêné par la présence d'un tiers pour vous dire franchement mon avis; aussi voui devriez bien, pour cela, faire fermer votre porte aux importuns.

— Mais c'est un têle-à-tête, un rendez-

JOl r.S DE SOÎ.EIL. 261

VOUS que vous me demandez là , monsieur.

— Absolument, madame.

— Et mes gens?

— Vous direz que vous n'y êtes que...

pour votre notaire.

— Et vous consentiriez à passer... ?

— Pour un notaire, pour un procureur; pour tout ce; que vous voudrez; je prendrai s'il le faut un paquet de papiers, des lunettes vertes, et nous causerons alors très impunément et surtout très longuement...

d'affaires.

— De testament? par exemple.

— Certes , de celui de ce pauvre ***, dont je voudrais être si éperdu ment à cette heure le légataire universel.

— Ah ciel ! que vous voilà bien dans l'esprit de votre rôle, — s'est écriée madame y***

On vint lui annoncer sa voiture:

— Eh bien ! lui ai-je dit en l'accompagnant — attendrez-vous votre notaire demain à trois heures ?

— - Qu'il vienne , il le verra.

06a ARTHUR.

— N'allez-vous pas ce soir au concert de madame T***.

— Non, je rentre chez moi.

— Comment, sitôt!

Oui, pour mettre quelques affaires en

ordre , ayant demain une grave entrevue avec le plus détestable et le plus importun des hommes de loi.

En disant ces mots, et toujours riant aux éclats, elle a monté en voiture.

Je suis revenu sous le péristyle attendre la mienne; là, j'ai été accosté par le gros Pommerive, qui passant près de moi m'a dit : — Déjà infidèle !.. C'est bien tôt. .. ou bien tard...

Je haussai les épaules en souriant.

Je suis allé à ce concert. — Trop défoule. — Pour moi, la musique est sans charme si je ne l'entends pas commodément. En rentrant chez moi , je viens de trouver une longue et tendre lettre de Marguerite.

Dans notre conversation de ce matin, je lui avais avoué ma passion pour les violettes de Parme. — J'en trouve deux corbeilles

JOUKS DE SOLEIL. 263

véritablement colossales dans mon salon.

Ce souvenir, celte prévenance délicate , m'a touché , m'a ravi , mais ne m'a pas fait véritablement rougir de mon empressement auprès de madame de V***, que j'ai trouvée d'un éclat et d'une vivacité charmante.

Je lis pourtant avec amour la lettre de Marguerite ; elle est tendre et bonne , pleine d'une charmante mélancolie; elle se félicite de cette longue soirée passée seule avec mon souvenir. En post-scriplum , elle me rappelle que demain à trois heures nous devons nous retrouver chez mademoiselle Lenormand pour savoir notre avenir.

C'est justement à trois heures que j'ai promise madame de V***d'aller voir ses dessins; que faire ? Je ne puis certainement pas mettre en balance mon afïection profonde et vraie pour Marguerite, avec le caprice, très vif, mais sans doute éphémère, que je ressens pour madame de V***, aussi jolie, aussi séduisante que légère et coquette.

Mais je suis assuré de l'afFection de Marguerite;— c'est un amour sincère et dura-

204 AUTIIUE.

ble ; le goût passager que j'échangerai peiUètre avec madame de Y*** ne portera d'ailleurs aucune alttinle à cette intimité tendre et sérieuse.

— Avec une femme aussi inconstante, aussi variable que madame de Y***, une occasion perdue peut ne plus se rencontrer, — le hasard est son dieu. — J'irai donc demain chez elle. — Je vais trouver une excuse pour remettre notre partie d'ai'eniriwec Marguerite chez mademoiselle Lenormand, à aprèsdemain. — Queprétexler? — une affaire... de notaire? — non, ce serait une perfidie puérile. . . — Pourtant que dire?

— Enfin je m'y résigne; mais je vais par compensation écrire à Marguerite la lettre la plus passionnée

J'ai relu celte lettre tout à l'heure écrite par moi à madame de Pënàfiel. Cette lettre est bien, — pleine de cœur, de tendresse, de passion , et cela n'est pas feint , c'est vrai, profondément senti , éprouvé. — Chose étrange I et je songe fermement à la trom-

TOURS DE SOLhIL. 265

per, et pourtant jamais peut-être mon amour pour elle n'a été plus vif et plus sincère. — Je n'ai aucune raison de me mentir à moi- même j je m'écoute penser,.. Cela est vrai, j'aime Marguerite plus que je ne l'ai jamais aimée; naguère j'aurais reculé peut-être d(^vanl quelques sacrifices; à cette heure j'irais au d( vaut de tous ceux qu'elle me pourrait demander, et pourtant je le répèle, je songe à la tromper!

Cette idée me cause-t-elle honte? remords? regret?— Non.

Hésilé-je un instant à la pensée que Marguerite peut être instruite de cette infidélité et en ressentir un profond chagrin? — Non.

Est ce que j'éprouve pour madame de V* aucun sentiment noble et élevé? — Non.

C'est un désir ardent, qui me semble devoir être aussitôt éteint qu'il a été promptement alîunié.

Et pourtant, chose étrange, je me le redis encore, — il me semble aimer davantage Marguerite, — Pourquoi cette progression

Îj66 ARTHUR.

de sentiment? N'est-ce pas une illusion? un fantôme trompeur évoqué par la conscience de ma perfidie? n'est-ce pas une excuse que je cherche en m'imposant à moi même et peut-être à mon insu cette croyance mensongère. — Non , non , je m'écoute penser, . . il me semble assurément l'aimer davantage. Singulière contradiction de l'àme! Seraitce donc que mon amour pour Marguerite s'augmenterait en raison delà douleur que je pressens devoir lui causer?

«tril i8".

Jours de soleil?... hélas! non,- ce temps de radieux bonheur qui avait duré plus de deux mois, devait s'obscurcir et devenir bientôt sombre et désolé...

Etrange journée que celle-ci.

Ce malin à mon réveil, j'ai reçu un billet de Marguerite : — elle est un peu con-

trariée de ce relard de bonne aventure. Ce jour étant celui de l'anniversaire de sanaisgance, ellele croyait plus convenable comme étant '^\\\% fatal.

Ayant à faire quelques empiètes de porcelaines de Sèvres et de Saxe, elle m'a prié de me trouver à deux heures et demie chez***, marchand très en vogue, afin de consulter mon goût.

Je m'y suis rendu.

En allant voir avec elle un meuble de marqueterie placé dans le magasin du fond, nous sommes restés un moment seuls. Marguerite m'a demandé de venir passer ma soirée chez elle, en promenant de me dire son secret du i*'mai.

Je l'ai tendrement remerciée, elle m'a paru plus jolie encore que de coutume : elle portait une capote paille garnie de dentelles et de bleuets qui lui allait à ravir.

A trois heures je l'ai quittée, et je me suis rendu chez madame de Y***.

Malgré nos folles conventions de îa veille, d'après lesquelles je devais absolument pas-

JOURS 01 SOLEIL. aôg

ser pour un notaire, si je voulais jouir du charme d'un lête-à-tèle Je me fis annoncer sous mon nom , et je la trouvai seule.

Elle m'a montré ses aquarelles, qui étaient véritablement d'une excellente manière, car celte jeune femme est parfaitement douée. — Néanmoins pour sortir des banalités, j'ai prétendu les trouver mauvaises, le dessin incorrect, la couleur fausse et outrée , le faire sans assurance et sans adresse.

— Vous n'y connaissez rien du tout, — m'at-elledit en riant, — j'ai un talent charmant; mais comme vous dessinez aussi, c'est jalousie de métier.

— Nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, madame; vous trouvez vos aquarelles bonnes, je les trouve mauvaises, n'en parlons plus ; parlons d'un sujet à propos duquel nous serons sans doute d'accord.

— Et ce sujet, monsieur?

— C'est la perfection de votre esprit et de votre beauté.

— Eh bien î vous vous trompez fort , monsieur; car prenant à mon tour voire rôle de

«70 A.J!lTHUll.

critique, tout à l'heure si injustement exercé aux dépens de mes jjauvres dessins, je vous répondrai que si vous me trouvez charmante, moi, je me trouve détestable , car j'ai mille vilaines qualités. Aussi, comme nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, parlons d'autre chose.

— Hélas! ceci est une prétention de votre part, madame; malheureusement pour moi, vous n'avez pas tous les ravissants défauts que je vous souhaiterais, un surtout...

— Vous êtes fou, voulez-vous en attendant une preuve de mon odieux caractère >

— Je la désire ardemment , ce sera toujours cela.

— Écoutez-moi donc, et surtout ne m'interrompez pas. Une de mes amies intimes, très méchante aussi , avait une vengeance à exercer contre une femme de sa connaissance ; vous n'avez pas besoin de savoir le pourquoi de cette vengeance. Mon amie était belle , ou plutôt jolie , vive , coquette , légère, ce que je vous donne comme qualités, selon votre désir, et non pas du tout

JOURS fiE fOLEIL. 87!

comme défauts; joignez à cela un esprit assez amusant, du charme et beaucoup d'en train; pardon de celte vulgarité ; et vous aurez son portrait. La femme dont mon amie voulait se venger, était belle aussi; mais prétentieuse, hautaine et fausse au dernier point; elle semblait pourtant sérieusement occupée d'un homme... Pourquoi ne le dirais-je pas? oui, d'un homme fort agréable, assez excentrique, enfin qui ne ressemblait pas à tout le monde ; aujourd'hui gai , amusant, aimable; demain, bizarre, maussade, ennuyeux et ennuyé. Pourtant, dans un de ses beaux jours de raison, de bon sens, il s'était montré très empressé auprès de mon amie , qui le trouva , me dit-elle , fort bien, trop bien peut-être... Dans cette circonstance mon amie vint me demander conseil.

— Eh bien? vous avez, j'espère, conseillé à votre amie ce que je lui aurais conseillé moi-même , de se venger de la femme prétentieuse en faisant secrètement le bonheur de l'homme excentrique. Une pensionnaire

aurait trouvé cela ; les moyens les plus simples sont toujours les meilleurs.

Ne m'interrompez donc pas. Mon amie

attendant mon avis, j'ai voulu savoir le caractère de l'homme excentrique, s'il était sûr, sincère, et non pas indiscret et étourdi.

— Eh bien, madame ?

— Eh bien , monsieur , c'était un de ces hommes assez rares , auxquels une femme peut tout confier, qui comprennent tout, apprécient tout, admettent tout, quitte ensuite à dire franchement ce qu'ils pensent, mais qui ensevelissent la confidence dans le secret le plus impénétrable. S'il est ainsi, dis-je à mon amie, vous n'avez qu'une chose à faire, c'est d'être inconséquente, osée, hardie, ou plutôt d'être enfin ce que nous ne sommes presque jamais, — franche et vraie; — en un mot, ditesà l'homme excentrique rVousvoulezme «plaire; mais je vous sais occupé; or non » seulement une affection partagée ne peut » me convenir; mais si j'agrée vos soins, je » veux une preuve, un moyen sur de rendre

» impossible pour l'avenir tout retour à la » personne que vous m'aurez sacrifiée. En un »mot, envoyez-moi toutes ses lettres, avec » un billet significatif et très compromet- » tant à ce sujet, et... l'avenir est aux hou- » reux... Eh bien ! ne donnais-je pas là un affreux conseil à mon amie? — m'a dit madame de V *** en terminant.

— Je pourrais vous répondre , madame, grâce à la même allégorie, et me créer à l'instant un ami intime qui se trouverait être justement l'homme excentrique de votre amie intime. Mais, tenez, pas de détours, parlons franchement; vous me connaissez assez pour savoir que je suis secret. Est-ce une perfidie que vous me demandez? N'accueillerez-vous mes soins qu'a cette condition?

— Mais, monsieur, vous êtes fou...

— Pas du tout.

■ — Mais pourquoi supposer que ce que je vous dis de mon amie soit un prétexte pour vous parler de moi? et que je pense le moins du monde à accueillir vos soins? II. 18

274 AUTIII lî.

— Eh bien , soit, supposez que l'honinio excentrique ait ainsi parié et non pas moi.

— A la bonne heure, de la sorte on peut causer, nous rentrons dans le vrai. Vous auriez donc demandé a mon amie si elle exigeait véritablement de vous une perfidie? Et si elle l'eût exigée, qu'auriez vous répondu?

— Que je me sentais capable, surtout avecelle. de faire toutes sortes d'infidélités... mais jamais de trahison.

— Et si mon amie avait pourtant mis ses bontés à ce prix ?

— Cela ne se pouvait pas.

— Comment?

— J'aurais pris cela pour une piaisanterie, et refusé obstinément d'en être dupe.

— Pourquoi une plaisanterie?

— Parce qu'il n'y a pas une femme capable d'une telle pensée.

— C'est un peu fort !

— Je pense comme cela.

— Aucune femme?

joiiîa i)K soî.Eir.. 9.~i

— Aucune!

— Mais je vous dis que, moi , j'ai eonscàllé cela à mon amie.

— Permettez-moi de doulerde cr que vous dites.

— C'est insupportable; j'ai eu la pensée de cette perfidie, etjelalui ai conseillée, vous dis-je.

— Je ne puis vous croire; je sais trop la noblesse de votre caractère, pour ajouter foi a ces calomnies que vous faites contre vous-même.

— Enfin supposez maintenant que je vous dise cela... à vous.

— A moi ?

— Avons.

— Je ne puis supposer l'impossible.

— Mais je vous le dis à cette heure.

— Sérieusement vous me dites cela? Yous me faites ces conditions?

— Très sérieusement.

— Eh bien, sérieusement, vous voulez vous moquer de moi.

— Yous êtes humble, au moins.

ti'jQ . ARTHUR.

— Très iîer au contraire de ne pas admettre que vous me croyiez capable d'une lAclieté. Mais, tenez, ne parlons plus des autres, j^arlons de vous et de moi; agréez mes soins, sans condition, ou plutôt à condition que vous me rendrez tout aussi infidèle que vous le voudrez.

— Et ces lettres ?

— Encore cette folie! Croyez-vous donc que je ne voie pas que c'est un moyen fort adroit d'ailleurs de m'éprouver ? de savoir si vous pouvez compter sur moi ? sur ma sûreté , sur ma probité en amour; aussi, entre nous, je ne peux m'empécher d'augurer fort bien pour mon bonheur à venir, de cette précaution de votre part.

-— La confiance ne vous manque pas , au moins.

— Est-ce donc être vain , que de désirer, que d'espérer ardemment?...

— Ces lettres? ces lettres?

— Toujours cette plaisanterie? Quant à cette épreuve, je vous le répète , je la trouve parfaite , car quelle femme pourrait avoir

l'ombre de confiance , d'estime ou de tendresse pour un homme capable d'une telle misère? Ne devrait-elle pas craindre qu'un jour aussi ses lettres.,?

— Certes . elle pourrait craindre cela , si elle était assez sotte pour écrire... — ajouta madame de Y ***, avec une assurance dégagée qui me choqua

Par la fin de notre entretien, je m'assurai qu'en eflet madame de V *** ne me donnerait quelque espérance qu'au prix de cette perfidie.

Ce calcul m'a paru doublement odieux de sa part; sans doute, parce qu'il blessait mon amour-propre, en cela que chez madame de V*** le désir de se venger de madame de Pënâfiel ( vengeance dont j'ignorais d'ailleurs le motif) passait avant le goût qu'elle prétendait ressentir pour moi.

Je suis sorti de chez madame de Y*** assez désappointé. J'avais compté sur une entrevue sinon plus tendre, du moins beaucoup plus décisive; la réputation de légèreté de

;-i-8 AUTHUlî.

niadamn de V*** étant telle, que je croyais voir a^'^récr mes soin? sans conditions; or celles qu'elle me faisait positivement , élaient aussi exorbitantes qu'inadmissibles.

Chose étrange ! autant hier, lorsque je songeais à tromper Marguerite, mon amour pour elle m'avait paru s'accroître... autant aujourd'hui, après cette sorte d'échec à la trahison que je méditais, mon affection semble se refroidir.

Celte impression peut-être exagérée sera sans doute éphémère, — mais je l'éprouve. En pensant à la soirée que je vais passer près d'elle, je sens que je me serais montré beaucoup plus tendre, beaucoup plus aimable, si j'avais eu quelque tort réel à me reprocher et à lui cacher.

Sans doute j'avais bien agi, en me refusant à ce que madame de V *** espérait de moi; mais je ne pouvais trouver dans mon procédé, si naturel d'ailleurs, aucune satisfaction de conscience; car Marguerite me plaisant beaucoup plus que son ennemie ^

JOURS DE SOLEIL. ^'jg

VU n'hôsilanl pas entre elles deux je n'avais (ait aîicun sacrifice.

ISéanmoins, il m'est presque impossible de 11'.' pas ressentir une sorte do violent dépit contre madame de Pënâfiel en pensant que sans l'inimitié qu'elle a inspirée à madame de Y***, il m'eût sans doute été facile de lui faire une infidélité passagère, qui aurait eu pour moi beaucoup de charme et de piquant.

Rien de plus égoïste, de plus injuste, de plus cruellement ridicule que mon irritation contre Marguerite, parce qu'elle m'a involontairement privé d'un plaisir dont l'éclat pouvait lui devenir une peine amère.

J'avoue ces misères ; mais je pense ainsi , et c'est sous l'influence de ces idées que je vais me rendre chez madame de Pënâfiel.

— Quelle sera l'issue de cette soirée? Je ne sais 5 mais j'ai de tristes pressentiments.

CMAPil'H E YINGT-rJNQriÈME.

ûUûance.

— »li^—

— Fatale, fatale soirée que celle-là (i) .! Pourrai-je me la rappeler?.. Oui, mes souvenirs sont encore si douloureux, qu'ils ne me manqueront pas!

Je suis arrivé à neuf heures et demie à l'hôtel de Pënâfîel , dans une disposition d'esprit aigre et maussade

— Comme vous venez tard ! — m'a dit Mar-

(i) Ce cha|iitrc du jonrn.'i! d un ii!<-,jniiii^.scm!)!cj aroir été écrit quelque ttiiip!. iijnès k-s (■vciifiiieiils r|u il tetracc.

284 AlilHUR.

giierile en souriant et d'un Ion de reproche amical; — mais j'ai tellement hâte devons dire mon secret, mes projets du mois de mai, que je ne veux pas perdre de temps à vous gronder. Asseyez-vous là , près de moi , et soyez muet.

Satisfait de cette recommandation, qui me permettait de cacher mon humeur chagrine, je haisai la main de Marguerite, et je lui dis d'un air sérieux, qu'elle crut feint: — Me voici d'une gravité, d'une attention complète; je vous écoute.

— Tout ce que j'espère, c'est que cet air grave, cette attention, seront tout à l'heure fort dérangés par l'étourdissant imprévu de ce que j'ai à vous dire , — ajouta en riant madame de Pënàfiel ; mais qu'importe? ne m'interrompez pas... Je voulais aller ce matin chez mademoiselle Lenormand , non seulement à cause de mon jour de naissance, mais encore parce que j'étais curieuse de savoir si celte rare devineresse m'aurait su prédire que le plus grand bonheur que j'aie rêvé de ma vie était sur le point de se réali'

ser. Ce bonheur le voici : — le i" mai , je quitte Paris...

— Vous partez!...

— Silence, — me dit Marguerite en mettant son joli doigt sur ses lèvres ; — vous voilà déjà tout ému , rien qu'au commencement; que sera-ce donc tout à l'heure? Je reprends: je pars le i^'^mai, n'emmenant avec moi qu'un liomme de confiance et ma vieille femme de chambre, mademoiselle Yandeuil. Le but apparent de mon voyage est un séjour de quelques mois dans une de mes terres, en Lorraine , que je n'ai pas visitée depuis long temps. ..

. — Je devine...

— Yousnedevinezpas du tout. A six lieues de Paris, je m'arrête ; je laisse ma voiture chez le père de ma femme de chambre qui m'est tout dévoué , et je reviens à Paris , devinez où?

— En vérité je ne sais...

— Dans une modeste mais charmante petite demeure , située au fond d'un quartier perdu j et je m'y installe sous le nom

Q8r» Airnirn.

de madame Dsna!, jeu veuve arrivant de Bretagne à Paris ])our s occuper d'un procès... Eh bien , que vous disais-)e ? vous voili'i comme je m'y attendais, tout étonné, tout stupéiait; — dit Marguerite

Je n'éprouvais ni étonnement , ni stupéfaction, mais un sentiment bien autre.

Soit par suite de la disposition chagrine de mon esprit irrité ou de ma défiance naturelle, ces projets de retraite venaient de rappeler tout-à-coup à ma mémoire un des mille bruits odieux qui avaient couru sur madame de Pënâfiel , et entre autres : les mystérieuses aventures qu'on prétendait s'être passées dans une petite maison ignorée qu'elle possédait. Depuis , Marguerite m'avait toujours nié ce fait, comme tant d'autres calomnies absurdes, qui, ne pouvant s'attaquer à aucune évidence, étaient réduites à supposer mille incidents secrets. — Aussi , étourdi par le bonheur idéal que je goûtais depuis deux mois , ou plutôt pendant cet accès de raison et de félicité, j'avais eu l'esprit de ne pas songer un moment

au passé, IVcs do cette femme charmante, j'avais aveuglément cru ce qu'il est toujours si commode, et si bon, et si sage , de croire, que j'étais uniquement aimé, j'avais aveuglément cru à la noble explication qu'elle m'avait donnée de sa conduite; j'avais enfin oublié les lâches et misérables défiances qui déjà m'avaient rendu si cruellement injuste à son égard. Pourquoi retombai-je alors, et à propos de ce projet de retraite, dans tous mes abominables rêves de méfiance? Je ne sais; mais, hélas! j'en subis la douloureuse obsession. — Une fois établie dans ma maisonnette, — continua madame de Pënâfiel, je reçois chaque jour mon frère; ce frère... c'est vous, car vous restez ostensiblement à Paris ; seulement, de temps à autre, vous vous montrez à l'Opéra , dans le monde; puis, quittant bien vite tous les brillants ennuis de votre élégance habituelle, vous venez modestement, ici, chaque jour, passer de longues heures auprès de votre sœur bien-aimée; toutes les heures enfin que vous laisseront vos apparitions mondaines. lih bien.

Arlhurj que dites-vous de cette folie? n'estelle pas charmante? Oh! mon ami, si vous cavicz la joie d'enfant que je me promets de cette existence si intimement partagée avec vous, decette obscurité, de ce mystère, de ces longues promenades, de ces soirées passées loin d'un monde importun et jaloux, de ces journées toutes à nous et si diversement remplies! Car vous ne savez pas, Arihur, nous aurons là un salon où nous trouverons de quoi peindre et faire de la musique ; là seront les livres que vous aimez, ceux que j'affectionne. I-i'habitation est petite, mais commode; le jardin très grand, très ombragé, très esseulé. Notre maison, ne vous moquez pas trop de ces détails de ménage , notre maison se composera de ma femme de chambre, d'une seconde femme qu'elle prendra, et d'un homme pour vous. D'avance je me fais une fête de reconnaître, j'en suis sûre, qu'on peut être parfaitement heureux de la vie la plus médiocre, et de juger par nous-mêmes de ces existences modestes dont nous autres riches , ne soupçonnons pas

MEFIA.XCE.

même les condilions... en un mot, mon ami, tant que vous ne vous lasserez pas de cette solitude, mon intention est d'y vivre; et puis, c'est peut-être un enfantillage, mais cet isolement complet de Paris au milieu de Paris m'amuserait au possible, si notre bonheur m'en laissait le temps.

D'ailleurs mon projet ne peut réussir qu'à Paris, car disparaissanttous deux, le monde aurait bien vite pénétré la vérité ; tandis que, vous y restant, ses soupçons seront déroutés. Mais ce qui sera charmant, ce seront les commentaires sur mon absence, les mensonges de toutes sortes qu'on débitera, et surtout les preuves à leur appui. Mon Dieu, quand je pense à tout ce quevousentendrez dire, j'envie presque votre place. Mais vous voyez que j'use largement du droit que j'avais réclamé, de ne pas être interrompue; c'est qu'aussi on ne peut cesser de parler d'un bonheur qu'on attend, qu'on désire... oh! qu'on désire de toutes les forces de l'amour et de l'espé-

SgO AtlTHUR.

rance, — ajoiUa IMarguerile en me Icndaut la main d'un air radieux et épanoui.

Je l'avais à peine écoutée. — Ses projets , je le répèle , venaient de réveiller en moi des soupçons infâmes, si heureusement endormis pendant deux mois de souverain bonheur. Celte adoration pieuse et profonde pour la mémoire de son mari , qui avait dû m'expliquer la vie de Marguerite, ne me parut plus alors qu'une fable grossière , dont je m'indignais d'avoir été un instant la dupe ridicule. — Je cras de nouveau et plus opiniâtrement que jamais à toutes les odieuses calomnies d'autrefois. Aussi , cruellement irrité d'avoir cédé à un élan de noble confiance, et un moment oublié ce que j'appelais ma pénétration et ma sagacité, les ressentiments les plus détestables se soulevèrent dans mon cœur. — Partant enfin de. cette supposition, que ce que Marguerite me proposait avec une grâce si charmante, elle l'avait pareillement proposé à d'autres, sans doute dans les mêmes termes,

MiiiiANcr:. 291

et en feignant la même naïve et joyeuse espérance; ne trouvant alors rien de plus révoltant que cette fausseté gratuite, rien de plus sot que mon rôle, si je paraissais croire à ce désir soudain de bonheur ignoré, que j'étais censé éveiller dans le cœur de Marguerite , concentrant mon dépit haineux en une iro. nie glaciale , je répondis :

— Sans doute ce projet est du dernier joli, et cette idée de retraite mystérieuse au milieu de Paris me paraîtrait fort originale, si je ne savais que c'est une redite... Or, quant à moi, dans certaines circonstances , je les trouve insipides.

— Mon Dieu , avec quelle froideur vous accueillez ma proposition! — me dit tristement Marguerite en s'apercevant enfin du changement de mes traits ; — moi qui croyais vous voir partager ma joie!... moi si heureuse, si profondément heureuse de cet avenir de bonheur et de mystère 1

— Cette joie imperturbable prouve du moins la fraîcheur toujours renaissante de

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VOS sensations; sans cela, vous seriez, ce me semble, un peu blasée sur cette espèce de bonheur et de mystère-là..,

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que cette retraite ne sera pas témoin pour la première fois de ces amours secrets et passionnés dont je dois être le héros... à mon tour.

— En vérité, je ne vous comprends pas, Arthur; expliquez-vous... Tenez, je ne sais pas pourquoi , mais vous me glacez...

— Vous voulez que je m'explique?.. Eh bien! soit. Se faire dire certaines choses qu'on sait à merveille, est une fantaisie comme une aulre, par exemple comme celle d'éprouver successivement ses amants par la solitude... dernière épreuve après laquelle ils sont sans doute définitivement classés selon leurs mérites.

— Je vous dis que je ne vous comj^rends pas, Arthur; et pourtant votre regard froid et ironique me fait mal, il me rappelle ce jour affreux où... Mais dites, qu'avez-vous?

Expliquez- VOUS, mon Dieu! expliquezvous! que pouvez-vous me reprocher? Ce projet vous déplaît-il? j'y renonce , n'y pensons plus; mais, au nom du ciel, dites-moi ce que vous avez? D'où vient ce changement? Hier encore, ce matin, vous étiez ai bon, si aimant... votre dernière lettre... était si tendre!!....

— Hier et ce matin encore , j'étais un sot et un aveugle; je suis peut-étre tout aussi sot à cette heure, mais au moins j'ai les yeux ouverts.

— Les yeux ouverts! — répéta Marguerite sans comprendre.

— Quant à ma dernière lettre, vous savez comme moi... mieux que moi, que s'il est encore assez difficile de bien feindre la vérité dans la parole, dans le geste et dans l'accent, rien n'est plus facile et plus vulgaire que de mentir dans une phrase étudiée, réfléchie tout à l'aise... Ainsi lorsque je vous ai écrit cette dernière lettre... si tendre comme vous dites , je venais d'obtenir un rendez-vous de madame de Y***»

— Arthur, Arthur ! vous plaisantez cruellement! et, sans le vouloir, vous me faites bien du mal...

— Je ne plaisante pas, je vous jure; je parle au contraire très sérieusement, très en ami .. afin que vous ne soyez pas plus dupe de ma fausseté... que je ne veux l'être de la vôtre.

— Dupe?... dupe de ma fausseté?

— Oui.

— Dupe de ma fausseté?... Quelle expression étrange dans votre bouche!... Et pourquoi seriez-vous ma dupe? Qu'est-ce que cela signifie? Mais c'est inexplicable... et à quel propos, mon Dieu! me ditesvous cela?

— Je vous dis cela à propos de ce que vous savez mieux que moi : c'est que je ne suis pas le premier de vos amants à qui vous ayez proposé cette divertissante pastorale de faubourg.

iMarguerite joignit ses mains, et les laissa tomber sur ses genoux, en me regardant avec des yeux fixes et arrondis par la stupéfaction

et la douleur. Mais je continuai résolument, bien que le cœur me battit fort et vite... et que le souvenir du dernier entretien que j'avais eu autrefois avec Hélène me traversât la pensée, brûlant et douloureux comme un trait de feu.

— Voyez- vous, ma chère, au milieu des distractions du monde, on peut assez convenablement remplir son office d'amant, et ignorer de bonne grâce les antécédents de cœur de l'objet aimé; rien de plus ridicule, d'ailleurs, que cette inquiétude du passé; car vous appartint-il? L'avenir reste, et le diable sait ce qu'il nous réserve. Mais pour remplir avec quelque supériorité ce rôle d'amant sans aïeux... dans cette mystérieuse idylle qui a pour spectatrices habituelles vous, et votre femme de chambre; mais pour jouer au moins comme les autres à : une maisonnette et son cœurl il faut être meilleur ou plus mauvais comédien que je ne le suis. D'honneur, ma chère Marguerite, je craindrais trop de paraître inférieurà mes nombreux devanciers, et je liens à vous lais-

ser la bonne opinion que vous avez de moi.

— Ah! mon Dieu... je fais là un rêve affi'eux et je souffre beaucoup... — dit-elle en portant ses mains tremblantes à son front.

Mes artères battaient à se rompre; j'avais par instant ia conscience de causer un terrible chagrin à cette malheureuse femme, en flétrissant avec une ironie si grossière et si insolente l'avenir enchanteur qu'avait rêvé son amour. Je me figurais en frémissant ce qu'elle devait souffrir, si véritablement j'avais été sa première affection depuis la mort de son mari.... Mais ma défiance ombrageuse, encore exallée par les souvenirs de tant de bruits odieux répandus sur Marguerite , et surtout ma crainte d'être dupe, étouffant ces lueurs de raison, je ne trouvai pas d'expression assez méprisante pour insulter à ce que j'appelais l'implacable fausseté de cette femme.

Bientôt elle fondit en larmes.

Elle nes'indigne pas de mes soupçonsîelle supporte de pareilles brutalités! La sincérité serait moins patiente, le mensonge seul est

lâche. Elle m'a d'ailleurs cédé , pourquoi n'aurait-elle donc pas cédé à d'autres?... Telles furent les seules pensées que fit naître en moi celte douleur silencieuse et éplorée.

Elle pleura long-temps.

Sans lui dire un seul mot de consolation, je la regardais d'un air sombre et haineux, irrité contre moi, et l'accusant pourtant des mille sentiments douloureux quim'agitaient.

Toutà-coup Marguerite redressa son visage pâle et marbré, regarda autour d'elle avec égarement, se leva droite, et fit un pas ou deux en disant : — Non non, ce n'est pas un rêve... c'est une réalité... c'est bien... — Puis les forces semblant lui manquer, elle retomba sur son fauteuil...

Alors essuyant ses yeux, elle me dit d'une voix assez ferme: —Pardon de cette faiblesse, c'est que, voyez-vous, depuis que je vous ai tout dit... c'est la première fois que vous me traitez ainsi.. Pourtant je vous crois beaucoup moins cruel que vous ne le paraissez. Il est impossible que de gaieté de cœur vous me fassiez un mal si affreux; non , cela est

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impossible, aussi je ne vous en veux pas; on vous a abusé , et vous avez cru à des calomnies. Eh bien! ni vous, ni moi, n'est-ce pas, mon ami, nous ne pouvons sacrifier notre bonheur à venir à de si mésirables médisances? Vous allez donc me dire, me confier vos soupçons, les preuves que vous croyez avoir de ma fausseté, et je les détruirai d'un mot, entendez- vous, d'un seul mol, car la vérité a un langage auquel rien ne résiste... Encore une fois je ne vous en veux pas , Arthur ! Pour traiter une femme ainsi que vous m'avez traitée, et cela dans un moment où, radieuse d'amour et d'espérance, elle venait à vous pour... Mais non, non, il ne s'agit plus de cela... encore une fois, pour traiter une femme avec ce mépris et cette dureté^ il faut avoir de sérieuses preuves contre elle, n'est-ce pas? Eh bien, dites... dites... quelles sont-elles?

Ce calme et noble langage m'irrita , car il me fit rougir de honte. Comment oser avouer qu'un méchant caprice d'incurable défiance, que le vague souvenir d'une calom-

nie, que le dépit surtout de n'avoir pas réussi auprès de madame de Y*** aussitôt que je l'espérais, avaient seuls provoqué ma brutale et insolente réponse? Aussi, par orgueil je ne voulus point avouer que j'avais agi comme un insensé, et je continuai d'être cruel , injuste, ou plutôt fou de méchanceté.

— Madame, — dis je avec hauteur, — je n'ai pas à expliquer mes convictions; elles me suffisent , et je m'y tiens.

— Mais elles ne me suffisent pas à moi ! J'ai été indignement calomniée à vos yeux, et je veux être justifiée!

— On ne vous a pas calomniée; je croîs ce que je crois

— Il croit! mon Dieu, il croit!... et vous croyez sans honte que j'ai parlé à d'autres de ce rêve de bonheur?...Et vous osez croire que je suis assez vile, assez lâche, assez basse pour mentir ainsi, chaque jour, et que l'infamie est chez moi une habitude?...

— Il n'y a là ni infamie, ni lâcheté, ni bassesse,ni mensonge; vous avezfaitbeaucoup... beaucoup d'heureux. ..et je sais que leur bon-

heur dut être ravissant. \ous m'avez raconté une très excellente histoire de fidélité conjugale, survivant même au défunt, tout à-fait dans le goût de celle des veuves du Malabar. Ce souvenir d'un trépassé adoré.^ choyé, fêté, caressé comme une réalité, était une traduction un peu libre... mais du moins assez originale de votre vie, au contraire, si amoureusement remplie; c'était de plus un bon procédé de votre part, pour me faire croire à mon uniquité, j'ai répondu à cela par un autre bon procédé en ne vous tracassant pas làdessus, et feignant d'être votre dupe; d'ailleurs^ j'étais censé avoir le premier triomphé du cher mort... lutte il est vrai peu flatteuse. . . mais...

— jNIalheureux! — s'écria Marguerite en m'interrompant , et se levant droite, majestueuse, presque menaçante, l'œil brillant, les joues colorées d'indignation. Puis s'appuyant tout-à-coup sur un meuble, elle se dit à voix basse, et comme écrasée par le remords: — J'ai mérité cela... j'ai mérité cela... Souflre, malheureuse femme,.,, à

MÉFIANCE. 3ot

qui oserais-lu le plaindre maintenant! îî...

A travers les mille impressions tumultueuses qui luttaient dans mon âme, je sentis un mouvement de pitié profonde et de terreur épouvantable; j'allais iDeut-étre revenir à la raison, lorsque Marguerite ayant essuyé ses larmes, me dit d'une voixbrève:-^ Pour la dernière fois, monsieur, croyez-vous à une seule de ces infâmes calomnies? Songez-y bien... votre réponse fixera ma destinée et la vôtre !...

Ce ton de menace me mit hors de moi, je devins fou, ou plutôt le jouet de je ne sais quel vertige.

M'approchant de Marguerite, je lui dis en lui prenant la taille :

— D'honneur, ma chère, l'indignation vous sied au moins aussi bien qu'un bonnet de madame Baudrand ; jamais vous ne m'avez semblé plus jolie. Allons, mon ange, mon Don-Juan féminin, viens tromper à la fois les amants Cd'hier et ceux de demain... et faire à ce pauvre marquis défunt une nouvelle infidélité posthume...

D'abord elle m'écouta stupéfaite, puis elle

Ô02 Ar.TIIUR.

jeta un cri déchirant, me repoussa avec violence, et disparut dans sa chambre à coucher dont j'entendis brusquement fermer le verrou.

Je revins chez moi comme un homme ivre.

Je n'avais qu'une sorte de perception confuse de ce qui venait de se passer.

Le soir je fus pris d'un accès de fièvre très violent; j'eus, je cVois, le délire toute la nuit.

Le lendemain, mon valet de chambre me remit un paquet cacheté.

C'étaient mes lettres à Marguerite.

— Qui a apporté cela? — lui dis-je.

— Mademoiselle Vandeuil, monsieur, à deux heures du matin.

— Et madame de Pënâfiel?

— Madame la marquise est'partie cette nuit en poste; ses gens ignorent dans quelle direction.

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