SI
aTril i8**.
J'ai été assez heureux aujourd'hui pour éviter à Marguerite une minute de chagrin , mais ce pauvre Candid est mort...
Je viens d'assister à son agonie... Brave et digne cheval, pourtant je l'aimais bien!...
Georges ne pleure pas, il est dans un désespoir stupide ; il m'a dit en anglais avec une
indéfinissable expression , en me le montrant expirant:— Ah! monsieur! mourir ainsi... et sans courir contre personnel
Pauvre Candie! ! sa fin a élé douce, au moins ; il a fléchi sur ses genoux , puis il est tombé; alors deux ou trois fois il a levé sa noble tête , ouvert encore ses grands yeux si brillants... puis les fermant à demi, poussant un profond soupir, il est mort.
Jamais peut-être je n'ai aimé ni n'aimerai de la sorte un cheval ; mais il y avait chez celui-ci tant d'intelligence, tant de beauté, tant d'énergie, tant d'adresse, jointe à une intrépidité si franche!! Ne reculant devant rien , s'agissait-il d'obstacles à la vue desquels bien des chevaux auraient hésité, il arrivait, lui, fier, calme et hardi, et le passait en se jouant... Et puis ayant toujours l'air si libre et si joyeux sous le frein! on eût dit que ce vaillant animal ne le subissait pas, mais l'acceptait comme une parure.
Pauvre Candid ! c'était mon courage , mon orgueil! Confiant dans sa force, j'affrontais sans crainte des dangers qui
JOl'RS DE SOLEIL. ^20
peut-être sans lui m'eussent fait pâlir.
Confiant dans sa vitesse et son opiniâtre énergie, j'acceptais tout pari — Pauvre Candid 1 — sa vitesse, son opiniâtre énergie, c'est ce qui l'a tué.
Seul parmi mes chevaux il pouvait faire ce qu'il a fait , ce que bien peu feraient ; il a vaillamment accompli sa tâche; il m'a valu un sourire de Marguerite, et puis il est mort.
Pauvre Candid ! je n'ignorais pas à quoi je l'exposais , et maintenant... je ne sais si j'aurais encore le même courage de sacrifice.
Yoici pourquoi Candid est mort.
Ce matin nous sommes allés avec Marguerite et don Luis voir le château de ***, qu'elle a envie d'acquérir ; ce château est situé à trois lieues et demie de Paris.
En visitant les appartements , je donnais le bras à Marguerite, nous précédions don Luis et le régisseur de cette terre.
Arrivés dans la bibliothèque , nous II. i5
avons remarqué un très beau portrait de femme du xvii" siècle; les mains surtout étaient d'une délicatesse et d'une (orme adorable. .
Si adorable, que je trouvai qu'elles ressemblaient à celles de Marguerite.
Elle a nié;— je l'ai suppliée d'ôler son gant et de comparer; la ressemblance était frappante.
Voir de si belles mains sans les tendrement baiser, je ne le pouvais.
Nous entendîmes les pas de don Luis, et nous coiitinuâmes notre examen.
Le château visité, nous revînmes à Paris.
Se trouvant fatiguée de cette course, Marguerite m'avait prié de venir passer la soirée avec elle; — je le lui promis.
En arrivant je la trouvai triste, pâle, visiblement émue.
— Qu'avez-vons? — lui dis-je.
— Yous allez vous moquer de moi; — elle avait les larmes aux yeux; — mais je n'ai pas retrouvé un bracelet qui me vient de ma
JOURS DE SOLEIL. QQy
mère; je le portais au bras ce matin; vous savez le prix que j'y attache, jugez de mon chagrin; j'ai fait chercher partout, rien... rien!...
A ces mots , je me rappelai presque confusément avoir vu tomljcr du gant de ^larguerite quelque chose de brillant, lorsque je lui baisai la main dans la bibliothèque; mais, tout au boniieur de ce baiser, cet incident n'avait pu m'en distraire.
— J'attache tant d'idées exagérées sans doute à la possession de ce bracelet, — reprit Marguerite , — que je serai affreusement malheureuse de ne le pas retrouver; mais quel espoir? en ai-je aucun i^ Ah! mon ami , pardon de cette douleur de regrets dans laquelle vous n'êtes pour rien; mais si vous saviez ce que ce bracelet est pour moi... Ah! quelle pénible nuit je vais passer, dans quelle inquiétude je vais être!..
Il me vint alors à l'esprit une de ces pensées qu'on a lorsqu'on aime avec idolâtrie-
J'avais un cheval de course d'une grande
•vitesse, c'était Candid; il y avait trois lieues et demie de Paris au château de ''** ; — la nuit était belle, la lune brillante, la roule parfaite ; — je voulus , pour épargner à Marguerite non seulement une nuit, mais une heure, mais quelques minutes de chagrin, savoir, dans le moins de temps possible, si le bracelet était resté ou non dans la bibliothèque de ***, — quitte à tuer mon cheval.
— Pardon de mon égoïsme, — dis-je à Marguerite, — mais votre regret, et la perte que vous avez faite, me font souvenir que j'ai laissé étourdiment une clef à un coffret qui contient des papiers importants; j'ai toute coufiance dans mon valet de chambre, mais d'autres que lui peuvent entrer chez moi, permettez-moi donc d'écrire un mot, qne je vais envoyer par ma voiture, pour ordonner d ôter cette clef et de me l'apporter. J'écrivis aussitôt ces mots :
« Georges sellera à l'instant Candid, il ira » au château de ***, demandera au régis- » seur s'il n'a pas trouvé un bracelet d'or
» dans la bibliothèque. — Quand Georges » recevra cet ordre, il sera dix heures, — il M faut qu'à onze heures le bracelet ou la ré- » ponse soit à l'hôtel dePënâfiel. »
La lettre partit.
Il y avait un peu plus de trois lieues et demie de Paris au château de***; c'était donc faire plus de sept lieues en une heure, chose possible pour un cheval de la vitesse et du sang de Candid , mais il y avait cent à parier contre un qu'il ne résisterait pas à cette course.
Jusqu'à dix heures, j'eus assez d'empire sur moi pour distraire un peu Marguerite de ses regrets , et j'y parvins.
Onze heures sonnèrent, Georges n'était pas de retour.
A onze heures cinq minutes, un valet de chambre entra portant sur un plateau un petit paquet qu'il me présenta.
C'était le bracelet de Marguerite.
Je ne saurais dire avec quelle ivresse je le pris.
33o ARTHUR.
— Me pardonnerez-vous , — lui dis-je , — la lenteur de mes gens? ne sachant pas le prix que vous attachiez à ce bracelet, c'est moi qui vous l'avais volé:, mais voyant votre chagrin, j'ai pris le prétexte d'une clef oubliée , pour écrire à mon valet de chambre de m'envoyer un petit paquet qu'il trouverait dans ma cassette.
— Je l'ai... je l'ai... oh! je le retrouve... je vous pardonne! — s'écria Marguerite en baisant le bracelet avec transport; puis me tendaat la main, elle ajouta : — Ah! que vous êtes bon d'avoir eu pitié de ma faiblesse , et que je vous sais gré d'avoir envoyé chez vous pour m'éviter quelques moments de chagrin a été délicate!
J'avoue que, malgré la joie et le bonheur de Marguerite, mon inquiétude fut grande jusqu'à onze heures et demie, que je quittai l'hôtel de Pënâfiel.
A minuit je n'avais plus d'inquiétude.
Pauvre Candid!... il vient de mourir.
J'ai dit à Georges, pour expliquer celte mort, que j'avais parié trois cents louis que Candid irait à *** pendant la nuit, et reviendrait en une heure.
su.
avril 18**.
J'ai reiiconlré Marguerite aux Champs- Elysées.
En parlant de chevaux, elle m*a dit : — Mais comment ne faites-vous pas plus souvent courir Candid ? On le dit si vite, si beau, et vous l'aimez tant. . . oh ! tant , que j'en suis presque jalouse , — ajouta-t-elle en riant,
A ce moment , M. de Cernay , qui était à cheval ainsi que moi , s'approcha de la voiture de madame dePëuâfiel, la salua, et me dit:
— Eh bien , est-ce vrai, Candid est mort? Marguerite me regarda avec étonnement.
— Il est mort , — dis-je à M, de Cernay.
— C'est ce qu'on m'avait dit; mais cela ne m'étonne pas ; faire plus de sept lieues la nuit, en une heure quatre minutes! de tel sang que soit un cheval , il est bien difficile qu'il résiste à cette épreuve, surtout sans être en condition. Et votre pari était de trois cents louis , je crois ?
— De trois cents louis.
— Eh bien , entre nous, vous avez fait une folie ; d'abord je vous en ai vu refuser beaucoup plus que cela, et avec raison, car, pour cinq cents louis et plus, vous ne retrouverez jamais un cheval pareil : je vous le dis maintenant qu'il est mort... — ajouta-t-il très naïvement.
— Il en est donc un peu de la réputation des chevaux comme de celle des grands
hommes, — lui dis-jeen riant, la jalousie empêche de les apprécier de leur vivant.
Le regard de Marguerite me dédommagea presque de la mort du pauvre Candid.
s ni.
aTril iS".
Quelle enivrante journée ! Ce bonheur retentit encore si délicieusement dans mon cœur, que je me plais à en écouter les moindres échos.
Il faisait aujourd'hui un temps radieux.
238 AiniiLK.
Ahisi que nous en élions convcnut^ lîit^r avec Marguerilo , je l'ai renconlrée au Lois ; sa figure encore un peu pâle senïblail s'épanouir et renaître au soleil. Elle se promenait à pied; avant de la rejoindre, j':ii jiendant quelque temps suivi Marguerite dans l'allée des acacias. Ilien de plus élégant que sa démarche , que sa taille, dont on devinait la souplesse et la grâce sous le long châle qui l'enveloppail. Long-temps , bien amoureusement aussi , j'ai regardé ses petits pieds soulever à chaque pas les plis ondoyants de sa robe.
Je l'ai rejointe; elle a beaucoup rougi en me voyant. — Plus que jamais je suis convaincu de la valeur charmante de ce symptôme. Dès qu'il cesse, dès que la vue de l'objet aimé ne fait plus affiuer le sang au cœur et au visage, l'amour vif, ardent et jeune a passé; — une débile et froide affection lui succède; — l'indifférence ou loubli ne sont pas loin.
J'ai pris son bras. — Comme elle s'ap-
JOURS DF SOLEIL. u3g
payait à peine sur le mien , je l'ai suppliée d'y peser davantage.
L'air était doux et pur, le g^azon commençait à verdir, la violette à poindre; nous avons d'abord peu parlé. — De temps à autre elle tournait sa figure vers moi , et me regardait doucement avec ses grands yeux qui semblaient nager dans un cristal limpide; puis bientôt ses narines roses se dilatant, elle me dit avec une sorte d'avidité : — Qu'il est bon, n'est-ce pas, d'aspirer ainsi le printemps et le bonheur !
En voyant les hauteurs du Calvaire, nous avons beaucoup parlé campagne , grandes forêts, champs, belle et vaste nature. — Cette conversation a été çà et là entrecoupée de longs silences. Après un de ces silences elle m'a dit : — Je voudrais vous voir en Bretagne ; nous ferions de longues, longues promenades, et je vous sèmerais dans nos bois, pour faire plus tard, dans ma solitude, une riche moisson de tendres souvenirs.
J ai répondu en riant que je ne trouvais rien à lui dire, en échange de ces char-
mantes flatteries, et que je m'en savaispresquegré, car rien ne me paraissait plus désespérant que ces gens qui vous remboursent immédiatement un compliment gracieux, ou une attention délicate , comme s'ils voulaient se débarrasser à tout prix d'une dette insupportable.
Nous avons rencontré plusieurs hommes et plusieurs femmes de notre connaissance à pied comme nous. Après qu'ils eurent passé, et nos saluts échangés, nous nous sommes avoué en riant notre désir de savoir ce qu'on disait alors à notre sujet.
A propos de cette rencontre, Marguerite m'a dit que Paris lui devenait odieuxj qu'elle avait un beau projet, mais qu'elle ne voulait me le confier que le i' mai. — Impossible d'en savoir davantage.
A quatre heures , le vieux chevalier don Luis nous a rejoints; nous avons tous trois continué notre promenade encore quelque temps. Madame de Pënâfiel avait comme moi quelques visites à faire; je l'ai quittée; elle allait le soir au bal; nous sommes convenus
JOURS DE SOLEIL. ^l\l
que j'irais chez elle à dix heures pour avoir la première fleur de sa toilette , dont elle m'avait voulu faire un mystère.
En quittant Marguerite, j'ai été voir madame de ***.
Notre bonheur est décidément très connu. Autrefois on parlait souvent devant moi de madame de Pënâfiel avec toute liberté; maintenant on ne prononce presque jamais son nom en ma présence , ou bien on l'accompagne des formules de louanges les plus exagérées. Celte réflexion m'est venue pendant le cours de ma visite à madame de ***.
Un homme de ses amis, tout récemment arrivé d'Italie, et ignorant encore les liaisons du monde, lui a dit, après s'être informé de plusieurs femmes de sa connaissance : — A propos , et madame de Pënâfiel? J'espère que vous allez me raconter comme toujours quelque bonne histoire sur elle?
Voyons, quel est l'heureux ou le malheureux du moment? Dites -moi donc cela?
Vous me le devez à moi, qui , arrivant des antipodes, ne suis au fait de rien, et qui II. 16
a4« ARTHUR,
sans ces renseignements pourrais faire quelque gaucherie.
— Mais vous êtes fou, — a répondu madame de *** rougissant beaucoup, et jetant un regard presque imperceptible de mon côté; — vous savez, au contraire, que je déteste les médisances, et surlout lorsqu'elles ont pour sujet une de mes meilleures amies; car j'ai pour Marguerite une affection qui date de l'enfance, — ajouta-telle en appuyant sur ces mots,
— Une de vos meilleures amies! ah!
c'est charmant, par exemple! — reprit ce diable d'homme qui ne comprenait rien ; — une de vos meilleures amies, soit; mais alors en ce sens, que celui qui aime bien ^ châtie bien; car vous m'avez fait sur elle cent contes plus divertissants, plus mordants les uns que les autres.
L'embarras de madame de *** devenait extrême, j'en ai eu pilié.
— Je ne suis donc pas le seul, madame, à qui vous ayez tendu ce piège? — lui ai-je dit en riant.
JOURS OE gOLEIl, 243
— Un piège? — a repris le nouvel arrivant.
— Un piège, monsieur, — ai-je répondu ; — un piège rempli de malice, auquel moimême, un des amis les plus sincèrement dévoués de madame de Pënàfîel , j'ai failli me laisser prendre.
— Ah! m'en croyez -vous capable? — m'a répondu madame de *** en souriant , sans comprendre encore ce que je voulais dire.
— Certes, madame , je vous en crois capable, — car c'est un excellent moyen de connaître les véritables partisans de nos amis; on dit en apparence un mal affreux de son amie in lime, et selon que les personnes de sa connaissance la défendent ou renchérissent encore sur la médisance, on juge ainsi des bienveillants et des malveillants; aussi, renseignée de la sorte, l'amie intime prend plus tard pour ce qu'elles valent les protestations qu'on lui fait.
— Ah 1 vous êtes en vérité d'une indiscrétion insupportable, — m'a dit madame de *** en minaudant. —
,,,244 Ar.THUR.
L'arrivant d'Italie était stupéfait. Une nouvelle visite entra, je sortis.
A dix heures, je suis allé chez ^larguerite. J'espérais l'attendre; car je trouve toujours délicieux d'être quelque temps seul à rêver dans un salon habité par celle qu'on aime, puis de voir l'appartement tout-à-coup éclairé pour ainsi dire par sa présence — J{> n'«us pas ce plaisir; — c'était elle qtii m'allendait — Ce Irioniplie queje renipor-. tais sur les longueurs ordinaires et incommensurables de la toiletle, cette attention délicate et rare d'être prêle pour me recevoir, me charma.
Marguerite était adorable ainsi ; elle portait une robe de moire verte, très pâle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses, d'où s'épanouissaient de grosses roses rosées; une de ces fleurs dans ses cheveux et une autre au corsage complétaient sa parure. Elle m'avait gracieusement réservé un de ses bracelets à attacher ; je le fis , non sans baiser
avec adoialioii ce bras charmant, si blanc,
si frais et si rond.
J'ai voulu savoir les secrets du premier
mai. Marguerite m'a dit qu'elle voulait me
faire un mystère de ce printet/ips cVesjjé-
rance.
Je luiairacontémavisitedu matin à madame de***; nous en avons beaucoup ri, et elle m'a dit être trop heureuse pour penser à la fausseté des autres. — Puis causant d'une très belle étrangère qui avait produit une assez grande siwsâlion dans le monde, Marguerile m'a remercié très gaiement de me montrer fort assidu auprès de cette jolie personne. — El pourquoi me remercier de cela? lui ai-je demandé. — Parce qu'un homme n'est jamais plus en coquetterie avec les autres femmes, que lorsqu'il se sait bien absolument sûr du cœur où il règne. Aussi, je suis heureuse et fîère de vous inspirer cette certitude et cette sécurité.
— A onze heures , elle a demandé sa voiture. — Comme je me félicitais de cette
q46 ARTHUR.
liberté qui nous permettait de nous voir si intimement, Marguerite m'a répondu : — Cela n'est rien encore ; vous verrez mon premier mai.
Je suis allé un instant à l'Opéra; il était fort brillant. — J'ai trouvé M. de Cernay dans notre loge. Ce qu'il appelle mon bonheur continue toujours de lui être insupportable; car il ne cesse de me dire combien il est enchanté de la voir si sérieusement attachée; il fallait que cela finît ainsi un jour ou l'autre, — a-t-il ajouté. D'aiHëurs elle devait enfin se lasser d'une existence si agitée. Son goût pour Ismaël n'avait été qu'une folie; son penchant pour M. de Merteuil un caprice ; ses autres aventures mystérieuses, maispourtant devinées, des écarts d'imagination, tandis que l'affection (\\xelle ressentait pour moi était tout autre , etc. — Selon mon habitude , je me suis obstiné à nier mon bonheur; alors M. de Cernay s'est mis à m'accuser d'être dissimulé, de vouloir cacher ce que tout Paris savait, et a fini par me prédire sérieusement que si je persistais
à demeurer ainsi secret , — je n'aurais jamais d'ami inlime. — Prédiction dont je me suis véritablement trouvé très chagrin.
Je suis allé au bal de madame de *** pour rejoindre Marguerite; en entrant dans les salons, je ne l'ai pas long-temps cherchée; qui expliquera cet instinct , cette singulière faculté, grâce à laquelle il suffît d'une minute et d'un seul regard jeté sur une foule de femmes et d'hommes pour trouver au milieu d'elle, la personne qu'on désire vivement de rencontrer?
Marguerite causait avec madame de *** lorsque j'allai la saluer. Elle m'accueillit avec une grâce charmante et une préférence très marquée, bien qu'elle fût fort entourée. Je cite cette particularité parce que beaucoup de femmes, dont on a deviné l'intérêt , croient faire une merveille de tact et de finesse, en accueillant avec une indifférence affectée, souvent même grossière, les prévenances de celui qu'elles aiment.
Madame de *** est fort vive, fort spirituelle, fort gaie, d'un caractère rempli de
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franchise et de solidité, indulgente pour le monde, mais nullement banale , et d'une méchancelé cruelle dès qu'on attaque ses amis absents. Marguerite et moi étions en grande confiance avec elle. Toutes deux s'étant mises sur une causeuse , je me suis assis derrière elles, et nous avons fait mille folles remarques sur tout et sur tous. — Je ne sais comment on vint à parler de tableaux. Madame de *** m'a dit :
— Je sais que vous avez une charmante collection de tableaux et de dessins ; donneznous donc un jour à souper, ainsi qu'à quelques femmes et à quelques hommes de notre connaissance, que nous allions admirer vos merveilleSc
— Avec le plus grand bonheur, — hii ai-je répondu ; — mais il est bien entendu que je n'invite pas les maris; cela dépare, c'est comme un danseur dans un ballet.
— Mais, au contraire, — m'a-t-elle dit; — à la fadeur maussade, jalouse, enfin presque conjugale, qui règne dans la plupart des liaisons, ce serait très piquant : beaucoup
rOURS DE SOLtiL. Q \g
de maris très aimables n'ont contre eux que d'être maris; or puisque beaucoup ne le sont plus, ils ont mille chances de paraître charmants. — Après avoir longuement et gaiement débattu cette question, nous sommes convenus de ce souper avec une proportion raisonnable de maris et d'amants. Il était assez tard, Marguerite a prié son cousin don Luis de demander sa voiture; tandis qu'elle l'attendait et que je jetais son mantelet sur ses belles épaules , je lui ai dit à voix basse : — A demain onze heures... n'est-ce pas?
— Elle a beaucoup rougi , et m'a légèrement serré la main lorsque je lui ai rendu son éventail et son flacon...
— J'ai compris.
— Don Luis lui a oIFert son bras, et elle est partie.
Rentré chez moi, je viens d'écrire le détail de cette journée , si vide en apparence , et pourtant si remplie de joies charmantes. — Joies cliarmantes qui sont tout et rien : rien si on les isole, tout si on les rassemble.
q5o ARTHUR.
Alors c'est un bonheur épanoui , radieux , émaillé de mille délicieux souvenirs, aussi enivrants que le parfum sans nom d'un bouquet, aussi composé, lui, de mille suaves et fraîches odeurs!
A demain... onze heures...
•▼ril »8**.
Je suis allé chez elle à trois heures. Je l'ai retrouvée toujours tendre, affectueuse, mais recueillie, pensive, et presque
triste.
Cette tristesse n'était pas amère ; elle était douce, remplie de charme et de mélancolie.
202 IRTHtR.
Les idées qu'elle a émises ont été nobles , sérieuses, élevées.
Ce contraste m'a iDrofondément frappé...
Il y a dans l'âme de certaines femmes d'inépuisables trésors de délicatesse.
Chez celles-là , tout s'épure par le sacrifice, tout s'idéalise par l'ardeur presque religieuse dont elles aiment, par le sentiment des devoirs sacrés qu'elles trouvent dans l'amour, par une sorte de contemplation douloureuse où les plonge toute pensée d'avenir.
Chez nous, l'horizon est bien plus borné. — Une fois notre passion et notre vanité satisfaites par la possession , rien de plus net , de plus tranché que ce que nous éprouvons. — Les mieux doués sont encore quelque peu tendres, reconnaissants; — les autres se montrent souvent rassasiés et maussades.
Chez certaines femmes, au contraire, par cela que les impressions heureuses et tristes, plus tristes qu'heureuses , qui succèdent à l'ivresse des sens, se contrarient et se heur-
JOURS DE SOLEIL. aoj
tent; en elles, la mélancolie prédomine; car ce qu'elles éprouvent est indéfinissable. C'est à la fois bonheur et désespoir, regrets et espérance , souvenirs brûlants et honteux , amour plus vif, remords terrible, et désir insurmontable de se donner encore 1
Je suis resté long-temps chez Marguerite. Noire conversation a élé délicieuse d'inlimilé. EHe m'a beaucoup parlé de ma famille^ de mon père...
Un moment ces pensées, dont j"élais , hélas! depuis si long-temps déshabitué, m'ont attristé; je kii ai tout confié: mon oubli, mon ingraLitude, et l'indiiiérence coupable où me laissait sa mémoire...
Alors Marguerite n'a pu s'empêcher de fondre en larmes , et m'a dit : — On croit pourtant à l'éternelle durée d autres affections... puisqu'on ose s'y livrer...
J'étais si profondément heureux, que peu à peu je l'ai rassurée. Sa tristesse s'est en partie dissipée, et je ne saurais exprimer avec quelle tendresse ineiîable et presque
q54 ARTHUR.
maternelle elle m'a parlé de l'avenir, de mes projets, de son imjDalience de me voir abandonner la vie stérile et oisive que je menais, et dont le vide, m'a-t-elle dit, m'avait déjà causé tant de chagrins.
Je lui ai répondu qu'à cette heure ses reproches n'élaient pas fondés , et qu'il ne fallait pas m'accuser d'être malheureux et inoccupé , puisque passant ma vie à l'adorer je me trouvais le plus heureux et le plus délicieusement occupé de tous les hommes.
Comme j'ajoutais mille folies à ce commentaire, Marguerite me prenant la main , m'a dit, avec une inexprimable expression de bonté, d'amour et de doux reproche, en attachant sur moi ses grands yeux humides de larmes : — Vous êtes bien gai... Arthur!
— C'est que je suis si heureux , si complètement heureux!!
— Cela est singulier, — m 'a-t-clle dit; — moi aussi je suis heureuse, complètement heureuse. . . et pourtant je pleure ! j'ai besoin de pleurer.
;rouR8 DE soiEii., a 55
Puis, je ne sais pourquoi nous avons parlé de présage, et enfin de divinations et de devins. — Comme toujours, nous avons rebattu ce thème usé: — Faut-il croire ou non à la prescience de l'avenir? etc.
Enfin nous sommes convenus de tenter le destin , et de nous rencontrer demain rue de Tournon, chez mademoiselle Lenormand, afin de savoir notre avenir.
J'ai quitté Marguerite à six heures et demie. —
Elle a fait défendre sa porte , et m'a dit qu'elle passerait sa soirée à m'écrire.
Rentré chez moi , et soumis à la seule influence de mes pensées, j'ai été encore plus frappé de la différence profonde qui existait entre les impressions des hommes et celles des femmes.
Ainsi, après cette matinée d'ivresse des sens, autant Marguerite avait besoin de silence, de recueillement et de solitude, autant j'avais besoin, moi, de bruit, d'éclat, d'animation! Quoique concentré, le
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bonheur rayonnait en moi. Je me sentais gai, causant, aimable, tant le contentement nous grise; aussi le monde, avec toutes ses joies et toutes ses splendeurs, me paraissait le seul théâtre digne de ma félicité.
Avant de me rendre à une ou deux soirées, je suis allé aux Bouffons pour entendre le deuxième acle d'Olclio. — J'ai vu madame de Y* seule dans sa loge.
Elle était, comme toujours, charmante et mise à ravir.
Rien de plus délicieux qu'une jolie figure de femme se détachant, ainsi lumineuse et souriante, sur le fond toujours très obscur de ces premières loges de face.
— Dans l'entracte, j'ai été faire une visite à madame de Y*.— Elle m'a reçu à merveille; je dirais presque avec une coquetterie très provoquante, si elle n'était pas, pour ainsi dire, née coquette et provoquante, comme d'autres naissent blondes ou brunes. — Rien d'ailleurs de plus brillant, de plus original, déplus fou, que son esprit; disant tout, mais avec une grâce si piquante, une malice en
apparence si naïve , qu'elle se fait tout pardonner.
Elle a commencé par m'attaquer très vivement sur m( s assiduilés ronslanles auprès de certaine belle marquise, disant que cette marquise devait s'estimer très heureuse d'être presque de ses ennemies , parce que sans cela, elle, madame de Y*, aurait peutêtre jelé un grand trouble dans notre amour.
— Comment? parce que vous êtes son ennemie, vous vous abstenez de cette vengeance?
— Sans doute , on réserve ordinairement ces bonnes perfidies-là pour ses amies inlimes, et c'est 1res dommage, — a-t-elle ajouté en riant comme une folle , — car si je l'avais bien voulu , je vous aurais rendu en vingtquatre heures amoureux de moi, mais amoureux à lier.
— Mais c'est fait depuis long-temps, et sans que vous vous soyez donné la moindre peine pour cela, — ai-je dit. — Puis à travers mille galanteries très empressées, je lui ai vanté le charme de ces amours é])hémères , de ces rencontres de cœur, autrefois si couimunes et