‹ Arthur (volume 5)Chapitre 21 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

370 AKTULU.

mange, c'est un plaisir trop borné; car on tombe aussitôt dans les redites , et alors vient la satiété.

— Eh bien ! — me dit lord Falmouth , — j'ai eu , moi , un véritable Christophe Colomb en ce genre, qui m'a découvert des mondes inconnus ; malheureusement il est mort, non pas par un lâche suicide, comme votre Vatel, mais dans un bel et bon duel(i) avec le chef d'office de M. de Nesseirode; car mon pauvre Hubert méprisait profondément l'office; il s'en occupait parfois pour se délasser... en se jouant... comme il disait; aussi prétendait-il que le pudding glacé à la Nesselrode était le fruit dun de ses loisirs et que son rival n'était qu'un plagiaire. Mais, triste sort des choses d'ici-bas, mon pauvre Hubert fut doublement victime , et le grand nom diplomatique, qui avait canonisé le pudding dans la légende des gourmands, surnagea seul.

— Chose singulière, — dis-je alors à lord

(1) Historique.

DÉPART. 37 l

Falmouth , — que le duel et le suicide descendent jusque là, et combien il est vrai que les passions seules changent de nom!..

— C est que pour mon pauvre Hubert la cuisine était une véritable passion. Assouvir la faim n'était qu'un vil métier, — disait-il ; — mais faire manger quand on n'av;iit plus faim , était un grand art selon lui, et un art qu'il mettait au dessus debeaucoup d'autres.

— Et il avait raison, - — dis-je à lord b'almouth; — car si l'on était assez sage pour se tenir aux plaisirs sensuels . que la vie serait calme! Ce qu'il y a d'admirable dans la jouissance des appétits physiques, c'est qu'ils peuvent toujours être rassasiés, et que leur satisfaction laisse une torpeur, un engourdissement qui est encore un charme, tandis que les productions d'esprit, même les plus splendides, ne laissent, dit-on, que regrets et amertume.

— Je suis de votre avis , — dit lord Falmouth. — 11 est évident que toute pensée abstraite, long-temps poursuivie, ne laisse que doute et lassitude chagrine, parce qu'il

37a AHTHtR.

n'est pas donné à l'esprit de i'homme de connaîlre la vérité vraie ^ ni d'atteindre au vrai beau, tandis qu'un appétit physique, largement salisfait, laisse l'organisation caînie et doucement saliftaite, en cela que l'homme a complètement rempli une des vues précises de la nature.

— Cela est vrai; la pensée use et tue.

— Et avec tout cela , — dit lord Falmouth en vidant lentement son verre, — on vit, le temj^s se passe, chaque jour on s'écrie : Ouel ennui! mais cela n'empêche pas. Dieu merci, les heures de couler.

— Et l'on arrive ainsi , — lui dis -Je, — au terme de la vie, jour sur jom.. heure sur heure...

Lord Falmouth fit un geste de résignation, remplit son verre, et me poussa le flacon.

Nous restâmes quelques moments sans parler, l^ord Falmouth rompit le premier le silence, et me dit :

— Votre voiture de voyage est-elle prête?

— Sans doute, — lui dis-je, fort surpris de celte brusque demande.

nr.PAUT. 373

— Ecoutez, — me clil-il, comme s'il so fût agi de la chose la plus simple : — vous êtes à cette heure très malheureux , vous ne m'avez pas dit pourquoi , par conséquent je l'ignore ; Paris vous ennuie autant qu'il m'est odieux ; j'ai quelquefois rêvé un projet étrange, fou. et qui pour cela m'a beaucoup séduit, mais il me fallait un compagnon qui 5e sentît l'énergie de vouloir acheter des émotions nouvelles, fortes et puissantes, peut-être au mépris de sa vie.

Je regardai lord Falmoulh fixement.

Il continua en vidant son verre à petits coups. — 11 me fallait , pour mettre ce projet à exécution, trouver quelqu'un qui, pour s'associer avec moi, fût, comme disent les bonnes gens , — tout prêt à se donner au diable , — non par misère, mais au contraire, par surabondance des joies et des biens de ce monde...

Je regardai de nouveau lord Falmouth, croyant qu'il plaisantait; il était, comme toujours, fort calme et fort sérieux.

— Eh bien! — me dit-il lentement, — voulez vous être ce compagnon?

— Mais de quoi s'agit-il? — lui demandai je en souriant.

— Je ne jiuis vous le dire encore ; mais si vous acceptez mon offre, voici ce que vous aurez à faire : d'abord compter sur un voyage d'un an au plus... ou sinon...

— Éternel... je comprends. Ensuite?

— Ne prendre avec vous qu'un homme sur, vigoureux et déterminé.

— J'ai cela parmi mes gens...

— Bien : emporter quinze ou vingt mille francs , pas plus.

— Ensuite ?

— Vous munir vous et votre homme d'excellentes armes.

Je regardais lord Falmouth en continuant de sourire. — Cela devient grave , — lui dis-je.

— Laissez-moi finir, vous agirez comme bon vous semblera; — il reprit : — 11 faut vous munir d'excellentes armes, de

votre passeport, et envoyer chercher des chevaux à l'instant...

— Comment! partir... cette nuit?

— Cette nuit... à cette heure : vous allez me donner de quoi écrire un mot à mon valet de chambre; mon valet de pied le lui portera , et reviendra ici avec ma voiture de voyage et ce qu'il me faut , car il est important que vous ayez votre voiture et moi la mienne.

— Ah çà ! parlez-vous sérieusement? — lui dis-je.

— Donnez-moi de quoi écrire, et vous en serez assuré.

En effet , lord Falmoulh écrivit et un de ses gens partit avec la lettre.

— Mais, — lui dis je, — des habits... des malles.^

— Si vous m'en croyez, n'emportez que du linge et ce qu'il vous faut pour la route

— Mais encore, cette route est-elle longue ? quelle est-elle ?

— Celle de Marseille.

— Nous allons donc à Marseille?

— Pas prccisémenl , mais dans un petit port très proche de cette ville.

— Kl quoi faire ?

— Nous y embarquer.

— Et pour quelle direction ?

— Ceci esl mon secret, confiez vous à moi et vous ne le regretterez pas... Pourtant je dois vous dire, — ajoula-t-il d'un air qui, malgré moi, m'impressionna, — je dois vous dire , sans faire de mauvaises plaisanteries , que vous n'auriez pas tort, en cas de non-retour, de faire les dispositions que vous pourriez avoir à faire.

— Mon Icslamcnt! — m'écriai-je en riant de toutes mes forces cette fois.

— Comme vous voudrez , — me dit lord Falmouth de son air impassible.

Tout en prenant ce voyage pour une espèce de mystification , à laquelle je me prêtais d'ailleurs fort volontiers , tant j'avais hâte de quitter Paris , où trop de cruels souvenirs m'attristaient, je ne savais véritablement pas s'il ne serait pas prudent

DÉPAWT. 377

d'écrire quelques derniers mots ; pourtant, je dis à lord Falnioulli :

— Allons, c'est un pari que vous avez fait de m'amener à écrire mon testament ?

— Ne le faites donc pas , — me dit-il sans sonrciller.

Je savais que plusieurs fois lordFalmouth était ainsi parti fort impromptu pour de très longs voyages. Je pensai donc qu'il se pouvait après tout qu'il eût envie de s'aljsenter. Or . comme sa compagnie me plaisait fort, et que l'objet du voyage qu'il voulait me cacher, sans doute pour piquer ma curiosité par ces apparences mystérieuses , pouvait me convenir, et peut-être avoir des suites qu'il m'était impossible de prévoir, je crus bien d'écrire quelques mots, en cas de non-ietouT\ comme il disait.

Cette détermination si prompte me semble aujourdhui au moins aussi bizarre que les résultats qu'elle amena; mais j'avais été si chagrin depuis quelque temps, j'étais tellement libre de toute aftcclion , de tout devoir , que la brusquerie même de cette dé-

termination me plut, comme plaîl toujours une chose étrange à vingt-cinq ans.

Je fis venir mon ancien précepteur , et je lui laissai mes ordres et mes pouvoirs.

Au bout d'une heure, mes préparatifs étaient terminés, la voiture de lord Falmouth nous attendait. J'y montai avec lui. Nos gens devaient nous suivre dans la mienne.

Dix minutes après, nous avions quitté Paris.

Page 1