‹ Arthur (volume 5)Chapitre 20 sur 21 · RENCONTRÉ · texte numérisé non relu

RENCONTRÉ

je pouvais embrasser s'agrandissait ; aussi, je ne puis exprimer ce que je ressentis, quand à travers une porte entr'ouverte je vis un berceau d'enfant!

Hélène, assise dans un profond fauteuil, ses jolis pieds croisés l'un sur l'autre , lisait à la lueur d'une lampe à abat-jour de soie verte qui me rappela notre salon de CervaL De temps à autre , elle posait son livre sur ses genoux , et par un mouvement qui me fit tressaillir à la fois de doux et amers souvenirs, elle appuyait son menton frais et blanc sur le dos de sa main gauche, dont le petit doigt seul était relevé le long de sa joue, avec son ongle luisant et poli comme une coquille rose.

Hélène, de temps à autre, attachait un regard tantôt inquiet sur la pendule, tantôt distrait sur le feu qui jetait une vive flamme 3 quelquefois aussi elle semblait écouler attentivement du côté du berceau, et reprenait sa lecture; puis en lisant, elle allongeait machinalement un des soyeux et élastiques anneaux de sa belle

3l8 ARTHL'IÎ.

chevelure, et le portait à ses lèvres; autre manie enfantine qui la faisait autrefois gronder bien souvent par sa mère, et qui, hélas! me vint douloureusement encore rappeler mes beaux jours de Cerval !

L'intérieur de ce petit salon était de la dernière simplicité; à côté d'Hélène sur une table couverte d'un lapis , je reconnus un vase de Saxe venant de sa mère, et contenant une de ses fleurs de prédilection; les murs de cet appartement, tendus de papier rouge , étaient couverts d'une foule de cadres de bois de chêne remplis d'aquarelles et de dessins. Enfin, des plâtres moulés sur des bas -reliefs antiques parfaitement choisis, et quelques belles épreuves* des eaux-fortes de Rembrandt, complétaient les modestes ornements de cette petite pièce.

Comme j'examinais tout cela avec un intérêt et une angoisse indicible, j'entendis le bruit d'une voiture, et je m'éloignai précipitamment.

A peine étais-je sur le boulevard , qu'un

RHiN CONTRE. SlQ

fiacre s'arrêta devant la maison d'Hélène, un homme de haute taille, mais dont je ne pus voir les traits, on descendit, passa près de moi, et ouvrit la petite porte verte, qui se referma sur lui.

Aussitôt, plus curieux que jamais, je revins aux volets , mais la lumière avait complètement disparu.

Après avoir remarqué le numéro de la maison, je rentrai chez moi...

Dire ce que cette nouvelle complication de tristesse me fit éprouver , serait impossible.

Hélène était donc mariée; mais avec qui? où était sa mère? Comment, moi . son parent le plus proche, n'avais-}e pas été instruit de cette union? l\ fallait donc que l'aversion d'Hélène fût bien opiniâtre, puisqu'elle n'avait pas même rempli à mon égard un simple devoir de convenance?

Mais qui était son mari? D'après ce que j'avais pu voir, sa position de fortune était des plus médiocres; Hélène se trouvait- elle

520 ARÏHL'R,

heureuse ainsi? — Hélas! son charmant visage , si placide et si calme , me le disait assez! car j'avais autrefois pu voir quelles traces douloureuses et profondes le chagrin imprimait à ses traits.

Elle se trouvait donc heureuse !.. heureuse sans moi! heureuse... quoique pauvre peutêtre! Si cela était en effet; si la richesse devait être de si peu pour son bonheur , quel odieux mépris n'avaisje pas dû lui inspirer, lorsque je l'accusais si lâchement de cupidité?

Je passai une triste nuit. Heureusement mon impatiente curiosité d'être mieux instruit du sort d'Hélène, vint faire une diversion puissante à mes chagrins en les variant, si cela se peut dire.

Youlant être absolument instruit de toutes les jDarticularités qui regardaient ma cousine , je pensai à divers moyens.

J'avais un de mes gens qui en voyage me servait de courrier ; c'était un garçon alerte, très adroit et d'une rare intelligence. J'eus un moment envie de le charger

«ENCONTRE. 32 t

d'épier et d'aller aux renseignements ; mais pensant que ce serait peut-être gravement compromettre Hélène, je me décidai à agir moi même.

Le Fuccès me parut assez difllcile, car la maison était isolée; il n'y avait ni voisins, ni portiers à inlerroger, et pour rien au monde je ne me serais présenté chez Hélène.

Je poursuivis néanmoins mon projet.

CWAPITRE VINGT-SEPTIEME

Ce iHubff,

^~' Sfi •*■""""

Le moyen que j'employai, pour savoir qui élait le mari d'Hélène, fut fort simple; et un hasard assez heureux me le fournit.

Le lendemain malin, je m'étais rendu, dans un fiacre à stores baissés , en face de la petite maison du jardin Beaumarchais , afin d'examiner si quelque circonstance impré-

iri6 AtnriLR.

vn(^ ne facililorait pas mes projets Je n'attendis pas long-temps ; sur les neuf heures , un homme chargé d'un paquet de joiirnaux frappa à la porter verte et remit son journal à une femme assez âgée, que je reconnus pour avoir appartenu à ma tante.

J'ordonnai à mon fiacre de suivre le porteur dejournaux; et lorsque après en avoir distribué trois ou quatre autres dans plusieurs maisons du boulevard, cet homme prit une rue adjacente , je descendis de voiture, et allant à lui : — Diles-moi le nom des cinq personnes pour lesquelles vous venez de distribuer vos journaux Ml y a deux louis à gagner.

Cet homme me regardait tout interdit.

— Je vous demande cela par suite d'un

pari, lui dis-je. Ces renseignements ,

si vous me les donnez , ne peuvent d ailleurs vous compromettre en rien. — Et je lui mis deux louis dans la main.

— Ma foi , monsieur, volontiers ; comme les bandes de mes journaux sont imprimées,

LE MrSÉK. 327

il n'y a pas, je crois , ^rand mal à vous les montrer.

— Je pris un crayon , et j'écrivis les noms qu'il me cliçla; il m'en nomma trois ou quatre fort insignifiants pour moi , et enfin, en arrivant au pumérQ de la maison d'Hélène, il me dit ; « Monsieqç Frank... peintre. »

— Je lui d.cip,aod2|i , pour dérouter se§ soupçons , s'il n'y avait pas dans la liste de ses abonnés du boulevard , un nçionsieuç dç Yerntîuil?

—l\ chercha , rpe répondit que non , m^ remercia, et jç revins ç^ez mol presque heureux.

Le noni de Frank me paraissait étranger ; ainsi Hélène s'était sans doute mariée , pendant §on voyage en Allemagne , à un artiste, selon toute apparence encore peu connu , car je ne l'avais jamais entendu nommer.

J'allai cependant ce jour même au Musée, espérant trouver peut-être dans le livret quelques indications sur le mari d Hélène.

Je ne puis m'cxpliquer quel intérêt me faisait agir j presque certain du bonhçur

3îi8

/VRTIIUH

d'Hélène, mes découvertes ne pouvaient que m'ctre pénibles; mais soit que je ne visse dans ces tristes préoccupations qu'un moyen de distraire ma pensée du souvein'r de Marguerite, soit que j'obéisse malgré moi à l'influence d'un sentiment mal éteint dans mon C(eur, sortant de l'apnthie où je m'engourdissais depuis quelques jours, je mis à ces investigations une activité qui m'étonna.

L'(!xposition lirait à sa fin : j'enfrai clans la galerie; il n'y avait presque personne. J'ouvris le livret et je trouvai en elTi't le nom de Monsieur /'ru/i/t, boulevard iîeaumarcliais , n° Un tableau et deux aquarelles étaient inscrits sous ce nom.

V.n fragment d'une scène du Comte d'Ff^ • mont, de Goethe, indiquait le sujet du tableau.

Le peintre avait choisi la fin de la délicieuse entrevue di^ Claire et du Comte cl'Egmonl, qui, à la prière de sa naïve maîtresse, est venu dans le modeste asile qu'elle habite avec sa mère , vêtu de ses

splendidcs habits de cour. « Quelle magnificence ! » — s'est écriée Claire, en admirant avec une joie enf<»nline le costume éblouissant de celui qu'elle aime d'une passion si profonde et si candide. — « Et ce velours, » reprend-elle. — «et ces brodeiies! on ne » sait par où commencer; et le collier de la » Toisond'Or 1 Vous me disiez un jour que » celait une distinction d'un grand prix! Je » puis donc la comparer à votre amour pour » moi...., car je le porte de même...., ici , » au cœur. »

Yoici d'ailleurs l'indication du tableau telle qu'elle élait porlée au livret.

N" M. Frank , peintre.

CLAIllE ET EGMONT.

CLAir.E. — «Ah 1 laisse-moi me lairellaissc- » moi te tenir! laisse-moi fixer mes yeux sur » les tiens! y trouver lout ; consolation, es- » pcrance , joie, douleur. (£"//<:' i'er/iùrasse » et le regarde fixement.) Dis-moi , dis, je ne

3')o AF.Tîirn.

» comprrnds pas ? Es-tu bien Egnionr? 1;^ >' comte d'Egmonl? ce grand d'Esmont qui >. fait (anl de bruit, dont on parle dans les «gazelles, dont les provinces atlendenlleur w bonheur ?

EGMONT. — » Non. Claire, je ne suis pas >j cet Egmont-Ià.

CLAïuE. — » Comment?

EG.M0NT. » Écoute, mou amie; que je >' m'asseoie. Jl s assied . Claire se met à ge- » HOUX devant lui sur un tabouret , appuie » ses deux coudes sur les genoux d Ei^nwnt et » lient ses yeux attachés sur les siens.) L'Eg- ). mont dont Ui parles est un Egmont chagrin, «solennel, froid, contraint de s'observer » sons cesse, de prendre tantôt un masque, « lanlôl un aulre;il est persécuté, méconnu, «ennuyé, pendant que le monde le tient » pour gai , libre et joyeux; il est aimé d'un » peuple qui ne sait pas ce qu'il veut ; cn- )/ touré d'umis auxquels il ne peut se con- » lier ; observé par des hommes qui ont à » cœur de le pénétrer et de s'emparer de lui ; M travaillant et se fatigant souvent sans but.

»5 prcsqno loujours sans fniil. Oh! fais moi « giAfc (le r('num('ralion pénible de tout ce i> que cet Ei^monl-là pense et éprouve!... » ]\lais cet Eymont que voiei , Claire, il est » sincère, heureux, lianquilie; il est aimé » el connu du cœur le plus sensible que, » ce son côlé, il connaît à fond, et qu'avec » un amour, une confiance sans bornes, il «presse conire le sien... cet Egmontlà, » enfin , Cl.iire... (// /a ser/e clans ses bras) , » c'est ton Egmonl!...

CLAIRE. — » Que je meure donr; ! le monde » n'a pas de joies comparables à celle-ci. » (Goethe. — Egmont^ acte ii, scèneZ".)

Le libre choix du sujet d'un tableau m'a toujours paru renfirmer la juste portée de rinlclligeiice de l'aitiste; là est sa pensée, sa poésie; or, je l'avoue, celle scène indiquée par le livret me semblait mcrveilleusemenl ( hoi>ie.

Je cherchai néanmoins ce tableau avec le secret espoir de le trouver médiocre et peu digne de la haute inspiration que le peintre

•IB";! AilIILR.

avait demandée à l'un des chefs-d'œuvre de Goëlhe.

Hélène m'avait semblé trop heureuse Si

je l'avais trouvée triste , cette pensée mauvaise et envieuse ne me fùl pas, sans doute, venue à l'esprit.

Je cherchai donc longuement ce tableau; enfin , je le découvris dans l'exposition la plus défavorable, à moitié caché par la gigantesque et massive bordure d'un grand portrait.

La toile de Frank était ce qu'on appelle un tableau de chevalet; il pouvait avoir trois pieds et demi de hauteur sur deux pieds et demi de largeur.

Je l'ai dit, j'étais à ma honte arrivé devant cette œuvre avec des dispositions malveillantes; mais ce qui tout d'abord, sans k'S effacer, me les fit oublirr un instant , ce fut ma surprise et bientôt mon adm ration involontaire, en reconnaissant la douce figure d'Hélène, qui avait sans doute posé pour le personnage de Claire 1...

C'était Hélène! dont le charme et la

ht jiusKE. 333

grâce indicible était encore poélisée par la divine puissance de l'arl, car lui seul peut donner aux traits qu'il reproduit , même fidèlement , ce caractère inexplicable , grandiose , presque surhumain , qui est peut-être aux traits vivants ce que la perspective historique est aux événements.

Plus j'examinais ce tableau , plus j'admirais malgré moi, et avec les angoisses d'une jalousie haineuse, un talent plein de fraîcheur, de mélancolie et d'élévation , joint à une haute inleiligence de la nature et des passions.

Quant à Eginont, on ne pouvait voir une physionomie plus mâle et plus expressive. Si quelques plis du front révélaient la trace ineffaçable des soucis politiques, si sa pâleur trahissait la réaction dévorante et concentrée de cette ambition quEgmont cachait sous de frivoles dehors ; ou voyait qu'une fois du moins, près de Claire, libre de tous ennuis, oubliant ses projets hasardeux, il venait rafraîchir son

front brûlant à la douce haleine de cet ange de dévouement et de candeur, qui, comme» dit Goëlhc, cwuit si souvent endormi ce grand enfant. Le sourire du comte était plein de calme et de sérénité, ses yeux rayonnaient de confiance et d'amour ; sa pose, si allègrement débarrassée de la roideur de réliquellc , était d'un abandon plein de grâce , tandis que ses deux belles mains pressaient avec tendresse les deux mains de Claire, accoudée sur les genoux dé son Egmont qu'elle contemplait avec idolâtrie. Dans ce regard profond et admiralif de Claire, on lisait enfin ces mots : « Moi , pauvre fille obscure... je suis aimée d'Egmont... du grand Egmont! » IModeslie naïve et enchanteresse qui rend l'amour de celle jeune fille à la fois si chaste, si humble et si passionné!

Quant aux accessoires de ce tableau , leur extrême simplicité avait élé habilement calculée, afin de faire ressortir davantage encore la splendeur du costume d'Egmont. C'était l'intérieur d'une pauvre maison fla-

LU MtSEE. 335

mandie; le rouet de Claire, des meubles de noyer à pieds tors et bien luisanls; à gauche, une petite fenêtre garnie dcvilraux entourés de plomb et ombrages au dehors par les pousses vertes d'un houblon, qui couvraient à demi la cage d'un oiseau. A celte fenélre, pour la première fois sans doute, Claire avait vu Egmont, lorsque passant sur son beau cheval de bataille , à la tète de son armée , le comte, avec sa grâce sans pareille , l'avait saluée de son épée d'or, en baissant son panache ondoyant.

Enfin , au-dessus de la haute cheminée à manteau de serge , on voyait une naïve et grossière gravure populaire, représentant le Grand Egmont! Informe dessin, que Claire avait souvent contemplé, rêveuse , sans pourtant songer qu'un jour ce grand capitaine serait à ses genoux! ou plutôt quelle serait aux genoux d'Egmont; car c'est avec une admirable sagacité, que le peintre avait ainsi choisi l'attitude de Claire , véritable symbole de l'amour de cette admirable enfant, toujours si timidement

agcnouiilce, si reconiiaissanle du bonheuf qu'elle donne.

Une lumière dojice et rare éclairait ce tableau presque enlièrement voilé de clairobscur, car le coloris, bien que large , puissant et vigoureux, était d'une harmonie, d'une suavité merveilleuses; dans les accessoires rien de vif, d'éclatant, de heurté, n'attirait les yeux. (Claire était velue du costume noir et simple des jeunes Flamandes, et d'Egmont, de veloursbrun, brodé d'argent ; ainsi tout l'intérêt du regard, si cela se peut dire, se concentrait absolument sur ces deux admirables figures.

Je l'avoue , malgré mes préventions contre Frank , depuis le Charles - Quint de M. Delacroix, la Marguerite Qi le Faust de M. Scheffer, les Enfants cC Edouard de M. Delaroche, je n'avais peut-être jamais été plus profondément remué par l'irrésistible puissance du génie.

Sous l'influence de ce charme entraînant ^ ne pensant qu'à jouir de ce que je voyais , je me laissais aller aux mille impressions que

ce tableau éveillait en moi ; mais cette première effervescence d'admiration involontaire une fois calmée, mon envie revint d'autant plus cuisante, que je sentais mieux tout ce qu'il y avait de grand et d'élevé dans le talent du mari d'Hélène.

Je regardai sur le livret, ce beau tableau était encore à vendre. — Un pauvre cadre, dont, malgré moi, la nudité me fît mal, entourait ce chef-d'œuvre, à peine visible, et relégué à l'extrémité de la galerie, parmi toutes les misérables peintures qu'on exile de ce côté.

Je jugeai d'après cela du peu de renom de Frank ; sans doute arrivant d'Allemagne, sans appui et sans protection , il avait abandonné son tableau à tous les hasards de l'exposition.

Quelques grands et vrais talents meurent, dit-on, ignorés ou restent méconnus: je ne le crois pas; une première chance peut n'être pas heureuse, mais le vrai mérite atteint toujours inévitablement son niveau. Cette réflexion, que je crois juste, II- 22

je la fis alors en songeant avec amertume

que tôt ou tard le remarquable talent de

Frank serait révélé, et que son obscurité;

dont j'aurais voulu me réjouir, ne devait

être que passagère.

Je cherchai le numéro et les sujets des

aquarelles, aussi indiquées sur le livret.

Elles démontraient, comme le tableau, la poétique intelligence du peintre.

L'une était tirée du Roi Lear de Shakspeare ; l'autre encore de Goethe , de son beau drame de Gœtz de Berlitichingen.

Non loin du tableau de Frank, je trouvai ces deux dessins de grande dimension. Le sujet du premier était cette tristeet louchante scène, dans laquelle la noble fille du bon vieux roi, Cordelia, épie le retour de la raison de son père, que la cruauté de ses autres filles ont rendu fou, et qui s'écrie: « — Où suis-je? est-ce la belle lumière du » jour? Je suis cruellement maltraité! je » mourrais de pure pitié d'en voir un autre » souffrir ainsi. — Oh! regardez-moi , sei- » gneur! — lui répond la douce Cordelià. —

» Etendez vos mains pour me bénir... JNon, » seigneur, ce n'est pas à vous à vous mettr<^ » à genoux,» s'écrie-t-elle en retenant les mains de son père qui , toujours tremblant et égaré, veut s'agenouiller devant sa tille en disant : « — Je vous en prie, ne vous mo- » quez pas de moi; je suis un pauvre bon » radoteur de vieillard; j'ai passé mes qualre- » vingts ans, et pour parler sincèrement, » je crains de n'être pas dans mon bon sens » — C'est moi , c'est votre fille! — lui crie » Cordeliaen pleurant et mouillant ses mains » de larmes. — Vos larmes mouillent-elles? dit » le vieux roi. — Oui, en vérité! — reprend-il; » — oh! je vous en prie, ne pleurez pas î si vous » avez du poison pour moi, je le prendrai; je » sais bien que vous ne m'aimez pas, car vos » sœurs, autant que je me le rappelle, ont, » hélas 1 bien mal agi envers moi. »

Toute la tristesse craintive du pauvre vieux roi , toute la tendresse courageuse de Cordclia, respiraient dans ce beau dessin, profondément empreint du mélancolique et sombre génie de Shakspeare.

34o ARTHUR.

L'autre aquarello offrait une vigoureuse opposition avec la première; on y reconnaissait toute la rusticpie et sauvage énergie tudesque. Le lieu de la scène était la vaste et antique cuisine du château du vieux Gœlz , transformée en magasin et en hôpital pendant le siège de son habitation féodale par les troupes de l'empire. Elisabeth , femme de Cœtz, matrone pieuse et calme, mais virile et ferme, comme devait l'être la compîigne de Gœtz, est occupée à panser la plaie d'un blessé; tous les hommes sont aux remparts; cà et là des enfants et des servantes s'occupent à fondre des balles ou à prépare)- des vivres pour les assiégés; le vieux Gœtz vient d'entrer , sa physionomie rude, ouverte et belliqueuse, respire la bravoure et l'opiniâtreté indomptable de ce caractère de fer ; armé par dessus son buffle, il a posé un instant son casque et son arquebuse sur une table massive de chêne, où est étalée la moitié d'un daim qu'on n'a pas eu le temps de dépecer. Gœtz passe une de ses larges mains sur son

LE MLSIÎE. 3jl

front, dont il essuie la sueur, et de l'autre, tenant un large vidercomm d'étain . il va étancher sa soif" et prendre de nouvelles forces...

« — Tu as bien du mal, pauvre femme?

» — dit-il à Elisabeth. — Je voudrais l'avoir '■ long-tenips. — reprend-elle; — mais nous » tiendrons diiiicilement. — Du charbon, ); niadamel — demande une servante.

» Pourquoi? — Pour fondre des balles, nous » n'en avons plus. — Comment êtes vous » pour la poudre? — Nous ménageons nos w coups, madame. "

Pour donner une idée des beautés puissantes et variées des principales figures de ce dessin, il suffira de dire qu'elles rendaient toute la sauvage énergie de ces paroles empruntées à Goethe.

En revenant chez moi , songeant à cet homme inconnu, sans renom, qui m'avait tenu sous le charme irrésistible de son talent, ma jalousie, mon irritation hai-

3'iQ AirriiuR.

neiise, firent place à une sorte de tristessr plus calme, mais aussi plus douloureuse. Pour la première fois , je rougis de mon oisiveté, en comparant les émotions pures et élevées, les nobles ressources que cet homme que je détestais, que Frank devait trouver dans les arts, à la vie sans but que je traînais si obscurément , sans avoir même le grossier bon sens de jouir pleinement des plaisirs matériels qu'elle m'offrait 1

Je ne pouvais néanmoins me le dissimuler, le regret et l'envie étaient les seuls mobiles de ces réflexions. Hélène eût épousé un homme riche, oisif et bien né, dans une position analogue à la mienne enfin , que je n'aurais pas ainsi pensé ; aussi je songeais av. c lageque la renommée mettrait bientôt sans doute, et pour toujours, une distance énorme et insurmonlabh» entre Frank et moi! Tôt ou tard, il donnerait à Hélène, non seulement la fortune que j'aurais pu lui offrir, mais un nom , un grand nom 1 un nom à jamais illustre, peut-être un de ces

LE MISÉE. 343

noms j,4ori('u\ ot rotentissaiits q»ii font rougir frorgut'il la femme qui le porle!

Oh! cela, je le répète, me semblait affreux, parce qu'il n'y avait pour moi aucune consolation , aucune espérance possible.

J'en trouvai pourtant, à force de remuer toutes les honteuses misères de mon Ame aigrie par l'envie. Je me figurai avec une joie cruelle que Frank, maigre tout son talent, loule sa poésie, pouvait êlre d un extérieur vulgaire et repoussant , qu'il n'avait pas sans doute reçu celte éducalion raffinée dont l'élégance donne aux moindres relations un attrait qu'Hélène, femme d'une si ex juise distinction , savait si bien apprécier. Me rappelant avec une méchanceté puérile combien peu j'avais rencontré d'hommes de talent ou de génie, qui eussent autant de charme et de noblesse dans k'S dt hors que d'éclat et de splendeur dans riutelligence, j'espérais que Frank ne lerait pas partie de ce petit nombre de privilégiés. Le dirai-je? ce fut avec une incrovable et anxieuse impatience que j'attendis la nuit,

34 i AUTHUR.

afin de me rendre devant les volets de la maison d'Hélène , et de voir si je m'étais trompé au sujet de Frank.

Rien de plus fou , de plus ridicule , que cette sorte d'espionnage. Et d'ailleurs pourquoi tourner dans ce cercle fatal? pourquoi aviver encore une plaie déjà si saignante? Je ne sais, mais ma curiosité était insurmontable.

Je ne pouvais aller trop tôt devant la maison d'Hélène, de peur d'attirer l'altention des passants. — H était donc dix heures , lorsque j'arrivai sur ce boulevard solitaire.

La lumière jaillissait des petites ouvertures des volets; je m'en approchai doucement.

Le salon était éclairé ; mais d'abord je n'aperçus pas Hélène.

Près de la cheminée un homme dessinait à la clarté d'une lampe. Cet homme ne pouvait élre que Frank.

En le voyant je me sentis déchiré par la jalousie et la haine, car cet homme me

parut très jeune, et remarquablement beau.

La vive lumière de la lampe éclairait son profil, dont le noble contour offrait une ressemblance frappante et extraordinaire avec les traits de Raphaël à vingt-cinq ans; sa bouche souriait à la fois sérieuse et douce, enfin les cils de ses paupières baissées étaient si longs, qu'il projetaient une ombre sur ses joues d'une pâleur délicate; ses cheveux châtains, selon la mode des étudiants allemands, tombaient en nombreuses boucles sur son col. dont on pouvait voir la grâce et l'élégance; car Frank portait une sorte de robe de chambre de velours noir , sans collet, serrée autour de sa taille par un cordon de soie pourpre; enfin sa main blanche et allongée, qui de temps à autre agitait un pinceau dans un vase de cristal, était d'une admirable forme.

Rien de plus misérable sans doute que mon angoisse presque désespérée à l'aspect de la beauté de Frank. Mais les blessures secrètes et honteuses de l'orgueil, parce

346 ART H un.

qu'elles atteignent les plus profonds replis du cœur, en sont-elles moins douloureuses?

Pourtant, avec l'insatiable avidité du désespoir, qui veut tarir sa coupe amère jusqu'à la lie, je regardai de nouveau dans ce salon, en appuyant mon front brûlant sur riiumide planche des volets.

Je jetai les yeux vers la porte qui communiquait à cette autre pièce où la veille j'avais aperçu le berceau. — Cette fois, par cette porte, entièrement ouverte, je vis, au fond de celte chambre, Hélène dormant à côlé de son enfant.

Frank dessinait toujours , en jetant de temps en temps un tendre regard sur ce groupe enchanteur.

De ma vie je n'oublierai le spectacle sublime de ce noble jeune homme, travaillant ainsi dans le silence de la nuit, et \g pieux recueillement du foyer domestique, pour assurer l'existence de sa femme et de son enfant, qui reposaient si paisibles sous son égide tulélaireî

Toute la noirceur de mon envfe ne put

résister à cette scène si simple et si grande; mon âme jusque là froide et inflexible se sentit peu à peu et doucement pénétrée par l'admiration. Je compris ce qu'il fallait d'espérance et de force à ce jeune homme, d'un talent aussi élevé qu'inconnu , pour lutter contre les jours mauvais, malgré les terribles préoccupations d'un avenir incertain

Qu'Hélène était belle ainsi! que son sommeil paraissait heureux! quel calme angélique sur ses paupières fermées! quelle sérénité sur son front pur et blanc , entouré de deux bandeaux de cheveux blonds! avnc quelle grâce maternelle elle abandonnait une de ses adorables mains à son enfant, qui tout en dormant la serrait entre ses petits doigts, Hélène attentive la lui ayant laissée sans doute de crainte de l'éveiller... Quel charme sérieux enfin répandait sur tous ses traits ce mélancolique et doux sourire de la jeune femme heureuse et fîère de sa dignité de mère !

Combien mes regrets furent désolants !

3^8 ARTHliU.

Avec quelle amertume je songeai de nouveau à tout ce que j'avais perdu, en contemplant ce tableau candide et chaste , en admirant cet intérieur si pauvre, et qui paraissait pourtant si béni de Dieu!

Je ne sais combien de temps je restai absorbé dans ces peui^ées , mais il devait être tard lorsque je regardai de nouveau dans le salon , car Frank s'était levé , et semblait contempler son ouvrage avec celte fugitive et inexplicable confiance de l'artiste , qui le ravit j^arfois d'un noble orgueil. Révélation rapide et éphémère, qui, dit on, ne dure qu'un instant, mais qui , dans ce moment, lui montre son œuvre resplendissante de beautés de loules sortes! Puis, phénomène étrange, celle lueur divine une fois disparue, ce cri de conscience du génie une fois éteint, l'artiste en garde à peine le souvenir. Cela n'est plus qu'un songe vague et lointain, dont le souvenir l'agite encore sans le rassurer sur lui-même, et il retombe alors dans ses doutes écjaganls sur la vérilable

Lli MIJSÉE. 349

valeur de son talent ; tortures éternelles des âmes d'élite , qui comparent avec accablement les vanités de lart à la désespérante grandeur de la nature.

Après avoir ainsi contemplé son dessin, Frank sourit tristement, le couvrit, et alla vers un petit bureau situé de l'autre côté de la cheminée ; ouvrit un tiroir, y prit une bourse, et ayant mis à part quelques pièces d'or, il parut soupirer, en voyant le peu qui restait...

Presqu'en même temps , il jeta un rapide et douloureux regard sur sa femme et sur son enfant; puis, le front appuyé dans ses mains , il resta ainsi accoudé sur le marbre de la cheminée.

Je compris tout.

Sans doute celte noble créature éorou-

vait alors une de ces craintes affreuses , pendant lesquelles l'inexorable réalité l'écrasait de son poids morne et glacé! Les ailes radieuses de son brillant génie, un moment déployées, venaient de se heurter à ce terrible et hideux fantôme, touiours béant

35o ARTHUR.

comme un sépiilcre.. . i.i: b soin! Va i! avait une femme, un enfant... cl cetle femme était Hélène !

Pourtant, après un moment de reflexion.

Frank releva fièrement son beau visage; son regard, encore humide, brillait alors de courage et d'espoir. Je ne sais si ce fut par hasard, mais ce regard, à la fois si touchant et si énergique, s'arrêta sur la Descente de Croix de Rembrandt, une des gravures qui ornaient ce salon

. Aussi , en contemplant ce symbole de la souffrance sur la terre , les traits de Frank redevinrent peu à peu d'une sérénité grave ; sans doute, il eut presque honte de sa faiblesse et de son découragement, en pensant aux in>menses douleurs et à l'angélique patience de celui dont le calvaire avait été si haut et la croix si lourde !. . . .

Je revins chez moi plus triste , mais moins malheureux; quelques bons instincts calmèrent enfin l'ardeur cuisantes de mes regrets. Je n'eus pas l'odieuse force d'envier à Frank son bonheur et de me

réjouir de cette pauvreté si courageusement soufferte; l'amour que j'avais eu pour Hélène; le souvenir de ma mère, qui l'avait tant aimée , de mon père pour qui elle avait été une fille, tout me donna de meilleures pensées ; je voulus leur êlre utile à tous deux, sans pourtant voir Hélène, et le lendemain, pour arriver à ce but, je me rendis chez lord Falmouth.

CHIPÏTRE TI^GT-HIITIEME.

,Ji. q3

Dipart.

• et, T

Mon intention était de prier lord Falmouth d'acheter pour moi , mais en son nom , le tableau et les deux aquarelles de Frank; j)uis , de vouloir bien, toujours en son nom, commander à ce peintre une suite de grands dessins dont les sujets devaient être pris dans Schiller, Shakspeare, Goethe et Walter-Scott

Mon but était d'assurer, par ce travail facile et commodo , qui ne gênerait en rien l'inspiration nécessaire à de plus grandes œuvres; d'assurer, dis-je, pour assez longtemps l'avenir de Frank et d'Hélène, et de délivrer ainsi ce noble jeune homme des tristes et affligeantes préoccupations qui , souvent, réagissent d'une manière fatale sur les plus beaux génies.

Je m'adressais <ie préférence à lord Falmoulh, parce que, malgré sa réputation d'homme absolument blasé, et son dédaigneux et profond scepticisme de tout et de tous, il était le seul, parmi les gens de ma connaissance, à qui je pusse faire cette confidence délicate. J'avais d'ailleurs quelquefois remarqué chez lui, sans doute en raison de ce vulgaire axiome que les extrêmes se touchent^ une grande propension, non pas à éprouver, mais du moins à contempler, si cela se peut dire, des émotions jeunes , naïves et heureuses.

11 était assez difficile de pénétrer chez lui avant quaUe heures du soir, heure habi-

Dih'AiîT. Goy

tuelle de son lever ; poiirlant je fus introduit.

— Et d'où sortez-vous? — me dit-il; — depuis huit jours on ne vous voit plus nulle part. Je sais bien que madame de Pënâfiel est partie; mais vous n'êtes pas un homme inconsolable ; d'autant plus qu'un

départ est toujours flatteur quand on

reste...

— J'avais très sérieusement à vous parler, — lui dis-je, craignant que si la conversation prenait ce nom de légèreté, l'interprétation du service que j'avais à lui demander ne s'en ressentît.

— Et qu'est-ce donc? — me dit-il.

— En deux mots, voici ce dont il s'agit : un jeune peintre, étranger, et d'un très grand talent , mais jusqu'ici absolument inconnu , a épousé ma cousine germaine , une sœur pour moi, avec laquelle j'ai été élevé, c'est vous dire que je la vénère autant que je l'aime. Un malheureux procès contre matante, procès que, pendant un voyage, j'ai pour ainsi dire intenté et gagné malgré

moij par l'abus d'une procuration, dont mes gensd'atFaires se sont servis sans me prévenir, a jeté beaucoup de froideur entre ma cou sine et moi, du moins de sa part, car ne sachant pas la vérité, elle a trouvé ma conduite d'une honteuse cupidité. Le gain de ce procès est de peu pour moi; mais il serait d'un grand secours à ma cousine et à son mari, qui, je vous l'avoue, sont pauvres; d'un autre côté, ne nous voyant plus, et connaissant l'ombrageuse fierté de cette jeune femme, il me serait absolument impossible de hii restituer ce que j'ai gagné malgré moi. J'ai donc pensé à un moyen qui concilierait tout, si vous aviez l'extrême obligeance de venir à mon aide. Ce jeune peintre a exposé un tableau et deux aquarelles qui révèlent un grand et incontestable talent; mais son nom est encore obscur. Je désirerais donc que vous achetassiez ces ou vrages comme pourvous, et déplus, quevous lui commandassiez, sous le même prétexte, une suite de grands dessins sur différents sujets de Shakspeare , de Goethe , Schiller

el Scolt, jusqu'à la concurrence de 5o,ooo fr. C'esl, vous le voyez, une manière indirecte, non pas de rendre l'argent que m'a fait gagner ce maudit procès, je ne le puis malheureusement pas, mais au moins d'être utile à ma cousine et à son mari, que de plus heureuses circonstances et un travail assuré peuvent placer bientôt à la hauteur qu'il mérite...

— Selon son caractère impassible , lord Falmoulh ne me témoigna pas la moindre surprise, ne me fit pas la moindre objection ; mais, avec la plus aimable obligeance, me promit de faire ce que je lui demandais ^ et nous convînmes d'aller le lendemain au Musée voir les œuvres de Frank.

De plus, il m'offrit de recommander très instamment cet artiste à cinq ou six 1res gtands connaisseurs de ses amis, qui devaient bienlôî tirer mo/i L^rand peintre de l'obi^curilé. s il avait véritabK iihmiI le lahnl que j'annonçais.

J'allai donc le lendemain au Musée avec lord Falniouth; il avait lui-nréme beaucoup

aimé les tableaux; mais s'ennuyant de tout, il y demeurait alors très indifférent : pourtant il fut frappé de l'inappréciable talent qui se révélait si soudainement dans les œuvres de Frank ; il admira surtout le tableau de Claire et d'Egmonf , l'apprécia avec une merveilleuse sagacité , et m'avoua qu'il s'élait un peu défié de mon enthousiasme , mais qu'il était obligé de reconnaître là un très grand peintre.

Lord Falmouth devait se rendre chez Frank le lendemain soir; lui ayant écrit un mot, le matin, pour savoir s'il pouvait le recevoir.

Sous prétexte de porter à lord Falmouth l'argent destiné à ces acquisitions, j'allai le trouver, poussé par le désir puéril de voir la réponse de Frank: elle était très simple, mais très digne, et non pas empreinte de cette prétentieuse modestie ou de cette obséquieuse humilité qui gâtent souvent les plus belles intelligences.

— Si vous voulez venir souper chez moi, — dis-jeen sortant du salon à lord Falmouth,

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— et après votre visite à notre grand artiste, je vous attendrai... Mais pas plus tard que six heures du matin, — ajoutai-je en souriant.

— Je serai chez vous avant minuit, — me répondit-il, — voici qui vousparaitraénorme. Le fait est que depuis cinq ou six jours , je ne joue plus; je suis en veine de gain, et cela m'ennuie; puis, le jeu par lui-même me paraît décidément stupide, je n'ai pas le courage de jouer assez pour me ruiner, et, comme distraction, la perte et le gain n'en valent pas la peine.

— Et à quelle heure irez-vous donc chez Frank? — lui dis-je.

— Mais à neuf heures , ainsi qu'il me le demande dans «a réponse. A propos de cela, vous me trouverez singulier, ridicule , — ajouta lord Falmouth ; — mais je ne puis m'empécher de remarquer la façon malérielle dont une lettre est écrite, et jusqu'à la manière dont elle est ployée, car je lire toujours de ces remarques de très certaines inductions sur le savoir-vivre des gens; et du moins, sous ce rapport.

noire jeune grand peintre me paraît un véritable genllenian

Je quittai lord Falmonth.

Je ne puis cacher que cette dernière observation de sa part, a propos de ces riens, pourtant si significatifs, qui m'avaient aussi frappé dans la lettre de Frank, me fil éprouver, malgré mes généreuses intentions, un cruel et nouveau sentiment d'envie.

Alors, sans doute par suile de celte jalouse réaction, j'en vins pour la première fois à insulter à ma noble conduite envers Frank et Hélène; je me moquai de ma délicatesse avec une amère ironie ; je me trouvai ridicule et niais d'obliger ainsi des gens qui ne parlaient sans doute de moi qu'avec dédain; puis j'arrivai par cet enchaînement de pensées misérables à accuser encore Hélène. Elle ne s'était sitôt consolée que parce qu'elle ne m'aimait pas; malgré mon amour, mes regrets, mes remords, elle avait été sans pitié pour moi; son refus de ma main n'était que la folle exaltation d'un faux j)oi/it d'orgueil. Elle était encore plus

fîèro qu'égoïste et intéressée, me disais -je. Mais heureusement qu'elle ignore la source d'où lui vient ce secours, et qu'excepté lord Falmoulh dont je connais la discrétion , et auquel j'ai d'ailleurs caché le véritable prétexte de celte démarche , personne n'est instruit de ma sotte générosité; et puis, après tout, ajoutais-je, en voulant à toute force trouver un but sordide à ma conduite : « Le tableau et les dessins me restent!... et lorsque Frank sera connu, y '«wrai fait une bonne affaire. »

Hélas! c'est ainsi que je trouvais encore moyen de flétrir et de dénaturer ma bonne et noble action par cette odieuse crainte de passer pour dupe d'un sentiment honorable et élevé.

Malgré ces pensées qui vinrent un moment obscurcir le seul rayon de bonheur dont la bienfaisante influence m'eût un peu ravivé, je voulus voir Hélène pour une dernière fois si je le pouvais, et aussi être témoin invisible de la façon

Ar.rnup..

dont elle et Frank accueilleraient lord Falmoulh.

Je me rendis doncle soir à neuf heures sur le boulevard, ne voulant m'approcher de la maison qu'après l'entrée de lord Falmoulh.

Je n'attendis pas long- temps : bientôt une voilure s'arrêta: c'était la sienne. J'appuyai de nouveau mon front aux volets.

Par une nuance de tact parfait qui me prouva qu'Hélène était toujours la même , il n'y eut rien d'apprêté dans son modeste logis, rien en un mot qui signalât l'attente d'«/^ ISlécène. Elle était mise avec son goût et sa simplicité ordinaire.

Lorsque lord Falmouth entra , il salua profondément Hélène, qui l'accueillit avec une réserve polie, pleine de charme et de dignité. Frank, j^ar ses manières, me parut saisir avec une parfaite mesure le point précis où doit s'arrêter la fierté de l'artiste, pour faire place à raffabililé de l'homme du monde ; puis, sans doute, d'après la demande de lord Falmouth, il lui montra quelques cartons , et je vis.sur la figure ordinairement

si impassible de ce dernier, se révéler presque de l'enthousiasme, à propos de je ne sais quel dessin; tandis qu'Hélène rougissait d'orgueil et de plaisir en entendant ces louanges, que Frank recevait avec une sorte de modestie sérieuse pleine de convenance.

Après une visite d'une demi-heure, lord Falmouth prit congé d Hélène, qui, sans se lever, lui rendit son salut de l'air du monde le plus affable; Frank sonna, conduisit lord Falmouth jusqu'à la porte du salon , et le salua.

Je me cachai quand lord Falmouth remonta en voiture ; puis je revins aux volets.

Frank ni Hélène n'étaient plus dans le salon; ils étaient allés tous deux contempler leur enfant, et je les vis sourire près de son berceau en le regardant avec amour, comme s'ils eussent rapporté à cette angélique petite créature ce bonheur inattendu qui leur arrivait.

Pour la dernière fois, je regardai cette maison avec une indicible tristesse , et je

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m'éloignai en faisant un tacite adieu à Hélène.

Rentré chez moi, j attendis impatier^meïit lord Falmoulh, afin de savoir l'impression qu'Hélène et Frank avaient laite sur lui.

On ne tarda pas à l'annoncer.

— Savez-vous, — me dit il en m'abordant, — que voire cousine est une très grande dame? qu'il est impossible d'avoir plus de grâce et de distinction? qu'elle cause à ravir, et que je conçois à merveille votre colère contre vos gens d'alFaires qui vous ont fait gagner un procès contre une aussi charmante femme!

— Et Frank? — lui demandai-je.

— Notre grand peintre? Avant un an, cet homme-là sera placé à sa hauteur, j'en réponds, et sa place sera bien belle; -c'est peut-être encore moins son admirable tableau qui me dit cela que sa conversation; nous avons pourtant peu causé; mais dans quelques esquisses qu'il m'a montrées, et dans cinq ou six pensées fort remarquables qu'il m'a développées tout naturellement ,

j'ai vu de véritables lingots de l'or le pins fin et le plus pur, qui n'attendent que la façon et l'empreinte ; or , je vous assure qu'elles seront des plus magnifiques. Avec cela les meilleures formes; et, au milieu de cette médiocrité, je ne sais quel parfum d'élégance native qui m'a frappé ; enfin, ces deux beaux jeunes gens sont si réservés , si nobles , si dignes dans leur pauvreté, que j'en ai été touché ; aussi vous dois-je une des plus suaves impressions que j'aie ressenties depuis bien des années. Votre commission est faite, les tableaux sont à vous, notre Frank va s'oc> cuper des dessins; quant au prix, il tirera à vue sur mon banquier. Je lui ai aussi de mandé deux tableaux pour moi, car il m'a un peu remis en goût pour la peinture; je lui enverrai de plus deux ou trois connaisseurs très éminents qui sauront le faire valoir; enfin, avant six mois, il gagnera ce qu'il voudra, et alors il perdra la seule chose qui, à mon avis, lui messied, c'est-à-dire la réserve un peu fière de ses façons ; car la fortune détend lésâmes élevées, tandis qu'elle guindé les âmes basses jusqu'au

sublime du ridicule et de l'insolence.

Ces louanges données à Frank, par un homme habituellement aussi froid que lord Falmouth , ces louanges me firent mal , car elles consacraient à mes yeux, d'une manière irrécusable , tout le bien que malgré moi je pensais du mari d'Hélène: je remerciai lord Falmouth de son obligeance; mais s'aperce- •vant sans doute de l'impression désagréable qui m'obsédait, il me dit :

— Vous paraissez soucieux?

— Je le suis assez en effet; et comme vous êtes de ce petit nombre de gens auxquels on ne parle pas que des lèvres, je vous l'avoue, — lui dis-je.

— Franchement, j'aime mieux vous trouver dans cette disposition d'esprit, que très gai , — reprit-il ; — je ne sais pourquoi , depuis quelques jours, je m'ennuie plus que de coutume. — Puis après une pause assez longue : — Est-ce que la vie qu'on mène ici vous amuse infiniment? — me dit-il.

— Grand Dieu , non! — m'écriai-je.

— Sérieusement?

— Oh ! très sérieusement.

A ce moment, on m'annonça que j'étais servi.

— Veuillez donc faire mettre ce qu'il nous faut sur des servantes, et renvoyez vos gens; nous causerons plus librement, — me dit lord Falmouth en anglais pendant que nous passions dans la salle à manger.

Nous restâmes seuls.

— Grâce à Dieu, — me dit-il, — je n'ai jamais plus d'appétit que lorsque je m'ennuie. On dirait qu'alors la bète nourrit la bête.

— Je suijjp,aubsi assez gourmand, mais par accès, — repris-je; — et j'arrive alors jusqu'aux limites de l'impossible, et où il me faudrait un génie créateur et inventif, je ne trouve plus qu'un cuisinier. Kt puis, vous allez vous moquer de moi ; mais il me faut une raison pour clincr avec conscience^ si cela se peut dire ; après une longue chasse, par exemple, biiui commodément étendu dans un fauteuil : j'y trouve une sensualiîé très délicate; mais faire de mon dîner une étude, réfléchir sérieusement à ce que je

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