‹ ArthurChapitre 14 sur 89 · LE RECIT. V · texte numérisé non relu

LE RECIT. V

pendant liuil jours elle donna les plus cruelles inquiétudes; enfin sa jeunesse la sauva.

Je ne vous parle pas non plus, monsieur, de r affreuse anxiété du comte pendant celte maladie. Une nuit surtout, qu on désespérait de cette dame, il m'épouvanta... car, par quelques mots qui lui échappèrent... je compris que celte mort qu il redoutait aurait pu le précipiter de nouveau de la sphère des plus généreux sentiments... dans l'ahîme delà plus grande perversité , et dans ce moment je crus à la réahté de tous les bruits qui avaient couru sur le comte.

Enfin, l'Ange Marie revint à la santé ; peu à peu la beauté reflorit sur ce noble et charmant visage, où luttaient sans cesse le remords d'une grande faute et la conscience d'un bonheur assez grand pour lutter incessamment contre ce remords... Hélas! monsieur, j'avais pris la résolution de ne pas retourner dans cette maison, craignant, je vous l'ai dit, de compromettre la gravité de mon caractère; et pourtant j'y retournai... Sans doute, je fus coupable, mais peut-être trouverai-je une excuse aux yeux de Dieu, car cette femme et le comte étaient si charitables aux malheureux! Grâce à lui, grâce à elle, je pouvais secourir tant de misèT'cs, que Dieu me ])ardonnera, ]v. Vespère,

(le n'avoir pas ropoussô la main qui ivpandait SCS aumônes avec tant de discernement el de l)ontêî... Kt puis encore, moi, pauvre pnMre, j'aimais la science, l'étude, et il n'y avait personne dans ce village avec qui je pusse m' entretenir, tandis que je trouvais dans le comte une des plus liantes intelligences que j'aie, je ne dirai pas comiues, car j'ai bien peu expérimenté les hommes et la vie, mais que j'aie, si cela se peut dire, rencontrées dans les livres. Ses connaissances étaient vastes, profondes, presque universelles; il paraissait avoir beaucoup vu et voyagé, et ne pas être demeuré étranger aux affaires publiques, car il résumait les rares questions polili(|ues que le hasard amenait dans nos conversations avec une puissante et énergique concision; son jugement était clair, perçant, allant droit au fond des choses, mais étrange et singulier en cela, qu'il paraissait dégagé , soit par rétlexion , soit par indifférence, soit par mépris, de tout préjugé, de toute sympathie de cause ou de caste : cela était quelquefois bien effrayant d'imparliabté, je vous l'assure, monsieur... .Mais ce qui m'épouvantait toujours pour le comte, c'est que jamais je ne lui entendis prononcer un seul mol qui annonçât la moindre foi religieuse.

LE RECIT. .il

Bien qu'il t'ùl comme tacilemout convenu cnlrc nous de ne jamais aborder ces formidables queslions, si dans le cours de T entretien il lui tchappait quelques paroles à ce sujet, elles semblaient si froidement désintéressées, que j'eusse peut-être préféré, pour son salut, une attaque ou une négation à propos de ces éternelles vérités ; car sa conversion à des principes religieux m'eût peut-être semblé possible un jour, tandis que celte indifférence de glace semblait ne laisser aucun espoir.

Et pourtant sa conduite pratique était la p!us ample et la plus magnifique application des principes du cliristianisme ; c'en était l'esprit sans la lettre. Jamais non plus je n'entendis entre lui et Y Ange Marie aucune conversation religieuse, bien que leur enfant fût pieusement élevé par sa mère dans notre croyance. Souvent néanmoins , j'ai vu le comte les yeux mouillés de larmes, lorsque celle qu'il aimait, joignant les mains de ce petit ange, lui faisait prier Dieu; mais le comte était, je pense, monsieur, plus toucbé de la délicieuse figure de cet enfant, et des accents ingénus de sa voix, que des pensées religieuses qu'elle exprimait.

Celte dame avait aussi une instruction solide et \aricc, un esprit remarquable, et surtout

une 8orlo d'inclfablc indulgence qui s'étendait à tous. Si le comte , avec sa parole souvent acerbe et mordante , attaquait quelque caractère ou quelque fait historique ou contemporain... elle cherchait toujours à trouver dans le caractère le plus noir , dans le fait le plus triste , un bon instinct ou un sentiment généreux qui les excusAt un peu... Alors les larmes me venaient aux yeux , en songeant que c'était sans doute un ciiiel retour sur ellemême, un remords incessant, qui rendait cette pauvre femme si bienveillante à tous , comme si elle eût, hélas ! senti qu'étant bien coupable elle-même , il ne lui était permis d'accuser personne...

Et le comte , monsieur , si vous saviez avec quelle profonde et presque respectueuse tendresse il lui parlait ! comme il l' écoutait î avec quelle délicate fierté il savait apprécier et faire ressortir tout ce qu'il y avait de noble et de grand dans l'esprit et dans le cœur de celle qu'il aimait tant ! combien son visage devenait radieux en la contemplant ! Que de fois je l'ai vu la regarder ainsi longtemps en silence , et puis tout à coup , comme si les mots lui eussent manqué pour peindre ce qu'il ressentait , lever les yeux au ciel en joignant les main»

Page 1