‹ ArthurChapitre 19 sur 89 · LE DEUIL. 7JI · texte numérisé non relu

LE DEUIL. 7JI

(le harnais, aussi fort vieux. Dès que mon pf-ro s'était vu dans T impossibilité de monter à elieval ou de sortir en voiture, il avait fait mettre ses chevaux en liberté dans cette enceinte; une clause de son testament ordonnait expressément que ces animaux demeurassent là sans travailler jusqu'à leur mort.

Je le répèle, à cette heure seulement, mon père disait quelques rares paroles, rappelait brièvement une chasse où tel cheval avait brillé, une route parcourue par un autre avec une vitesse surprenante; puis, ensuite de cette promenade, on le rentrait pour dîner.

Bien que depuis longtemps il ne se soutînt plus que par des substances très -légères, il voulait que sa table, à laquelle il avait toujours tenu, fût servie avec la même recherche que lorsqu'il était en santé, bien qu'il ne mangeât pas. Ma tante et Hélène prenaient part à ces repas silencieux, servis par de vieux domestiques en noir et à cheveux blancs. Mon père ne disait pas un mot, et, comme nous avions remarqué que le bruit lui était insupportable, c'est à peine si nous échangions à voix basse quelques rares paroles.

Après le dîner, qui durait peu , nous rentrioiis au salon; on approchait un cchiquiei-,

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cl jp m'y asseyais avec mon pèro : jo raiifi^cais les pièces, et nous commencions le simulacre d'une partie; car mon père, toujours profondément absorbé, ne jouait pas : seulemeni, à de longs interi ailes, il poussait au hasard une des pièces sur le damier, j'en avançais une autre, pour la forme... et le silence continuait; car c'était une sorte de contenance machinale , bien plus qu'une distraction, que mon père cherchait dans cette apparence de jeu.

Durant ce temps-là, ma tante lisait , et Hélène se mettait au piano pendant environ une heure.

Cette heure de nuisique était, avec sa promenade au parc des chevaux, les deux seuls accidents de la journée qui parussent l'aire quelque impression sur mon père; car, tout en continuant de mouvoir au hasard les échecs, il disait à Hélène, de sa voix grave et pénétrante : ;. Jouez tel air, je vous prie, Hélène. ;î

Quelquefois, mais bien rarement, il lui faisait répéter deux ou trois fois le même morceau ; alors il s'accoudait sur l'échiquier, cachait sa tète dans ses deux mains, et semblait profondément recueilli. ..

Un jour seulement, après avoir redemandé le même chant, je vis ses yeux baignés de lar-

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mes, lorsqu'il leva son visago vénérahle, si cruoUemont creusé par les souffrances.

Les airs qu'il faisait ainsi répéter à Hélène étaient en très-petit nombre et fort anciens; il 3^ avait entre aulrcs Pauvre Jacques, la cavatine de Don Juan de Mozart, une symphonie de Beethoven, et deux ou trois romances de Paësiello; une surtout, intitulée la Mort cVElvire, mélodie simple, douce et triste, semblait l'affecter plus profondément que les autres : aussi quelquefois poussant un profond soupir, il disait : . Assez... Hélène... Je vous remercie, .. mon enfant... - Aussitôt le piano se taisait, et tout retombait dans un profond silence.

Je ne saurais dire quelle indéfinissable mélancolie éveillait en moi cette scène qui se passait ainsi presque chaque jour, avec quelle sorte d'extase recueillie j'écoutais ces anciens airs d'un rhylhme si naïf, chantés à demi -voix par Hélène, dont le timbre était d'une fraîcheur et d'une pureté remarquables.

Le salon où nous nous rassemblions le soir s'appelait le salon du Croisé, parce qu'un de nos ancêtres, portant la croix sainte, s'y trouvait représenté au-dessus d'une immense cheminée de pierre sculptée ; cette pièce était vaste, loiite tendue de damas rouge-sombre. Comme

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la vue do mon \)bvc ôtait livs-affaiblio, on posait sur le piano dciiv lampes recouveiles d'ahaljour de soie verte, relevés seulement du côté du pupitre : aussi toute la pièce restait presque dans l'obscurité, tandis qu'Hélène, assise au piano , était seule vivement éclairée.

Je vois encore ses beaux clieveux blonds, si bie!i attacliés à son joli col, qui se détacbait si blanc de sa large pèlerine noire. Puis , mon père, assis devant notre échiquier, la tête baissée sur la poitrine, dans Tatlitude de la méditation, seulement reflété, ainsi que moi, parla lueur rouge et vacillante du foyer

Environ sur les dix heures mon père sonnait; ses gens le transportaient dans son a])partement, où je raccompagnais, et on le mettait au lit.

Je couchais dans une chambre voisine de la sienne, et bien souvent, la nuit, inquiet e( agité, me relevant pour écouter sa respiration, je m'avançais doucement jusqu'auprès de lui, mais je rencontrais toujours son regard fixe, clair et perçant, car il ne dormait jamais.

Cette épouvantable insomnie, que les médecins attribuaient aux suites de l'abus de l'opium, et qu'ils avaient vainement combattue de tous leurs moyens, celte insomnie continue

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t'taitcp qui le faisait le plus souffrir; les larmes me viennent encore aux yeux quand je me rappelle l'accent calme et résigné avec lequel il me disait : .. Je ne dors pas, je n'ai besoin de rien... allez vous reposer, mon enfant... •■

J'ai quelquefois frissonné en songeant que, pendant plus de sept mois, mon père n'a pas dormi une minute ! Chaque jour et chaque nuit il pensait à sa fm prochaine, qu'il voyait et sentait lentement venir. J'ai dit que son instruction était véritablement encyclopédique; aussi, sans avoir des connaissances pratiques en médecine, il en avait malheureusement d'assez grandes pour connaître et juger sûrement de son état...

Huit mois avant de mourir, il stupéfia ses médecins par l'assurance raisonnée avec laquelle il leur développa les conséquences inévitablement mortelles de sa maladie, et le temps probable qu'il avait encore à vivre ! Kt pourtant, avec cette conviction terrible que chaque jour l'approchait de sa tombe, jamais un moment de faiblesse ou de regret apparent î jamais une plainte ! jamais un mot qui fît allusion à ce sort fatal! Du silence, toujours du silence! et sa vie de chaque jour, jusqu'à celui de sa mort, fut celle que j'ai retracée.

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La vcillo de cet affreux événement, il me fit, avec une lucidité remarquable, subir ])our ainsi dire un examen approfondi sur la façon dont je devais régir ma fortune; il parut salisfnil el me dit :

u J'ai doublé les biens que mon père m'avait laissés ; ces améliorations ont été le but constant de ma vie, parce qu'elles avaient votre avenir pour objet. Usez sagement de ces biens si vous le pouvez. Rappelez-vous, mon enfant, que tout est dans l'or : honneur et bonheur. Tàcbez surtout de pouvoir vivre seul : c'est la grande science de la vie... Si vous trouviez une femme qui ressemblât à votre mère, épousez-la... Mais défiez-vous des adorations que vous suscitera votre fortune; en un mot, ne croyez à aucune apparence avant d'en avoir sondé toutes les profondeurs... " Puis, me montrant un vaste secrétaire, il ajouta : « Vous ferez brûler ce meuble tel qu'il est, avec tout ce qu'il contient ; j'en ai retiré nos papiers de famille : le reste vous doit être indifférent. Adieu, mon enfant; j'ai toujours été satisfait de vous. »

Et comme, à travers mes pleurs, je lui parlais de l'éternité de mes regrets si j'avais l'affreux mallieur de le perdre, il sourit fai])lemenl , el 1110 (lit de sa voix toujours cabiie el posée :

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>. Mon l'iiiaiit... pourquoi me dire à moi de ees vanités?... Il n'y a rien d'éternel, ni même de durable dans les sentiments humains... la joie, le bonheur, ne le sont pas... la douleur et la tristesse le sont encore moins... Rappelez-vous bien ceci, mon pauvre enfant. Vous êtes généreux et bon... vous m'aimez tendrement... vous êtes à cette heure affreusement navré à la seule pensée de me perdre... Voire douleur actuelle est véritablement si intense qu'elle semble vous voiler l'avenir d'un linceul... et pourtant cet orgasme si pénible ne peut, ne doit pas durer : plus ou moins de temps après ma mort... vous en viendrez à me moins regretter... puis à chercher des distractions, puis à vous consoler... puis à m' oublier !.... ••

-— Jamais, dis-je â mon père, en me jetant au pied de son lit, en inondant sa main de larmes...

Il appuya tendrement sa main déjà froide sur mon front, et continua : — .. Pauvre cher enfant!! pourquoi nier l'évidence... pourquoi vouloir échapper à l'inexorable loi de notre espèce?... Il n'y a, voyez-vous, dans ce refroidissement successif des regrets qui se termine par l'oubli, rien d'odieux ni de méchant... Rien de plus naturel, rien de plus humain... Bien

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plus, un jour, en jouissant des biens que je vous aurai laissés, vous n'éprouverez aucune tristesse; vous penserez, je le veux, cà et là, quelquefois à moi, mais rarement... et sans angoisse... Mon souvenir ne sera jamais compté dans vos joies , dans vos plaisirs, dans vos projets de chaque jour; enfin je ne paraîtrai pas plus dans votre vie florissante et vivace que la poussière de l'arbre qui a vécu son temps et sert d'engrais à ses rejetons... Rien de plus simple, de plus humain, de plus naturel, je vous le répèle, r,

— Ah ! ne croyez pas cela , m'écriai-je épouvanté.... ces biens me seront odieux... ma douleur sera inconsolable... Mais mon père ajouta :

— Encore une promesse folle , mon enfant ; quatre-vingt mille livres de rentes ne sont jamais odieuses, et la plus âpre douleur se console toujours... Xe le sais-je pas par moi-même ? n'ai-je pas éprouvé ainsi à la mort de mon père ; n'éprouverez-vous pas ainsi après moi?... Et si vous avez un 111s, n'éprouvera-t-il pas de même après vous ? Croyez-moi, mon enfant, la véritable sagesse consiste, je crois, à pouvoir envisager ainsi la réalité inexorable de l'espèce, et à ne se point abuser de vaines espéi-ances. Lue fois là... une fois que le vrai a dissipé les

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Icijilùmcs du Jaiix... on n'en vient pas à haïr pour cela les hommes... parce qu'on se sent homme comme eux; mais on les plaint profondément, on en a pitié, on les soulage, parce qu'on se sent souvent soi-même bien malheureux ! s'ils sont ingrats... hélas! on cherche bien en soi, et souvent on trouve une ingratitude à se reprocher qui vous fait excuser la leur... Car, voyez-vous, mon pauvre enfant, tout pardonner, c'est tout comprendre. Enfin il vient un tige, un moment, où le tableau de leurs misères, qu ils ignorent ou qu'ils fardent, vous émeut si douloureusement ou vous répugne si fort qu'on fait comme j'ai fait... on les quitte, et on vit seul... Alors, mon enfant, au lieu d'avoir sous les yeux le continuel et navrant spectacle des infirmités morales du monde, on n'a que les siennes propres... et encore les splendides contemplations de la nature, les méditations de l'esprit, les inépuisables et maternelles douceurs de l'étude, peuvent souvent nous ravir à notre incomplète et pauvre humanité. •

Le lendemain de celte conversation, mon père n'était plus....

VKiML li.

CHAIMTRK V.

Jr n'ai d'uiilrc but, en me rappelant ces souvenirs d'autrefois, que de me considérer inexorablement de deliors en dedans, si cela se peut dire; d'assister en spectateur froid et désintéressé aux scènes de ma pensée intime , ainsi qu'à la lutte de mes instincts, bons ou mauvais, et de n'en répudier aucun, tel bas et misérable qu'il soit.

Je crois n être ni meilleur ni plus mauvais que le commun des autres hommes; et ce qui me donne F espèce de courafre de tout m' avouer à moi-même, est la conviction où je suis que, si le plus grand nombre se posaient les mêmes (piestions que je me suis posées, et y répondaient franchement, leurs solutions seraient très-souvent les miennes.

Je reviens à la mort de mon père : ma dt>uleur fut profonde, mais ce sentiment ne fut j)as celui qui prédomina en moi : ce fut d'abord une terreur stupéfiante de me voir, à vin^jtdeux ans, absolument libre, et maître d'une

ibiluiu' considérable. Puis j'éprouvai aussi un sentiment d'angoisse inexprimable en songeant que je restais désormais sans aucun appui naturel; erreur ou sagesse, vice ou vertu, gloire ou obscurilé, ma vie ne devait plus émouvoir personne; d'ailleurs, l'existence excentrique de mon père l'avait depuis si longtemps isolé de toute société, que j'avais même à entrer presque en élranger dans le monde, que ma position m'appelait à voir; l'avenir me semblait alors un désert immense, sillonné de mille sentiers divers; mais aucun souvenir, aucun intérél , aucun patronage de famille ou de caste ne me désignait ma route.

Comme toujours, grâce à la marche du temps, cette impression devait se modilîer, puis se contrarier radicalement ; mais la transition fut longue.

Plus tard, cette sorte de terreur se mêla d'une nuance d'orgueil, alors que je songeai que les grands domaines de notre famille m'appartenaient; et, si le fardeau de les régir me paraissait lourd, cet embarras avait en luimême sa compensation.

Très-jeune, j'avais déjà machinalement l'habitude de me regarder pour ainsi dire penser ; aussi, lorsque je vis ma sombre douleur et mon

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