L'OPERA
surprit tellement, qu'à lYion tour je demandai à M. de Cernay si ce n'était pas une plaisanterie ; il me répondit très-sérieusement, et même comme s'il eût été singulièrement piqué de la demande de madame de Pëuàfiel :
— Ah î mon Dieu, non : elle n'a pas lait tant de façons; elle m'a dit d'un air très-dégagé, pour cacher sans doute, et par le ton et par l'expression, l'importance qu'elle mettait à sa demande : " Monsieur de Cernay, votre Turc est assez original, il faut que vous me l'ameniez... j)
— Elle vous a dit cela... sérieusement?
— Très-sérieusement... je vous en donne ma parole.
Cette affirmation me fut faite d'une manière si grave par le comte que je le crus.
AI. du Pluvier partit comme une flèche pour raconter cet autre trait de folie de madame de Pënàfiel, et à la sortie de l'Opéra ce nouveau détail compléta de reste toute cette helle médisance.
J'allai faire une visite d'amhassade, et je rentrai chez moi.
— Dès que je pus réfléchir en silence, je sentis que celte journée m'avait douloureuse-
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mont allrish'. — .le connaissais le monde; mais cet amas i\c fansselés , do sottises , de médisances, ce dénigrement acharné contre une (ennne qui d'ailleurs semblait l'autoriser par deux ou trois actions (jue je ne pouvais m'expli- (pier et qui décelaient du moins une inconcevable légèreté de conduite, ces hommes (|ui en disaient mille méchancetés odieuses et allaient à l'instant même se confondre auprès d'elle en hommages serviles, tout cela, en un mot, pour être d'une turpitude vieille comme l'humanité, n'en était pas moins misérable et repoussant.
Pourtant, par une contradiction étrange, malgré moi je m'intéressais à madame de Pënaliel, par cela même qu'elle était dans une position beaucoup trop élevée pour que tous ces hiuits odieux arrivassent jusqu'à elle. Car ce qu'il y a d'affreux dans les calonmies du monde, qui s'exercent sur les gens dont la grande existence commande le respect ou plutôt une basse flatterie, c'est qu'ils vivent au milieu des médisances les plus haineuses, c'est que l'air qu'ils res|)irent en est imprégné, saturé, et qu'ils ne s'en doutent pas.
Ainsi ce soir-là il était impossible, envoyant les sourires gracieux des fennnes, les salutations enq)ressées des hommes qui accueillaient ma-
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dame de Pëiuilicl à la sortir de l'Opéra , il était impossible quelle pût supposer la millièiiic partie des odieux propos dont elle était l'objet.
Je le répète, tout cela était misérable et me laissa dans un état de tristesse navrante.
Je venais cependant de passer une journée de cette vie de délices) comme on dit , de cette existence de luxe, que le plus petit nombre des gens même du monde peuvent mener, — et je me trouvais toujours avec un vide effrayant dans le cœur î
Puis, suivant le cours de mes pensées, je comparai cette vie médisante, creuse, stérile et fardée, à l'existence vivifiante, épanouie, généreuse, que je menais à Serval! l'auvre vieux cbàteau paternel î Horizon paisible et souriant, vers lequel mon ame se tournait toujours lorsqu'elle était chagrine ou meurtrie !
Oh ! quels remords désespérants j'éprouvais en songeant a Hélène, que j'avais perdue par un donte infâme ! à cette noble fdle si adorable sous son auréole de candeur, et si chastement bercée dans son atmosphère d'angélique pureté, que rien n'avait jamais ternie ! mais qu'un matin... hélas !... un seul matin, son amour pour moi avait doucement décolorée !.... Hélène ! Hélène ! une de ces natures divines qui naissent
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ri uicuront, comme le cygno dans la soliludo (l'un lac transparent, ignorées et sans taches !
Et puis, descendant de cette splière de pensées qui rajonnaient d'un éclat si pur et si virginal, je voulais échapper aux poignants souvenirs qu'elles soulevaient en moi ! Je clierchais quelque espoir vague et lointain d'en distraire un jour mon cœur, et je songeai à l'intérêt involontaire que dt-jà je portais à madame de Pénàfiel. — .Mais je sentis aussi que pour cette fennue horriblement calomniée sans doute, mais à jamais souillée par tant d'outrages, il me serait toujours impossible d'éprouver cet amour ardent, profond et saint, dont on est fier comme d'une noble action î
Le monde , en portant une atteinte fangeuse à la réputation d'une femme, ce voile irréparable^ pudique et sacré, qui se déchire d'un souffle, cette première fleur de la vie si délicate et si éthérée; le monde, par ses accusations infâmes, flétrit non-seulement la vertu de cette femme, mais il détruit pour toujours l'avenir de son cœur; il la prive même désormais de la triste consolation d'inspirer un amour dévoué, sincère et durable ! Il la livre presque malgré elle aux dégradants caprices des liaisons chan-