‹ ArthurChapitre 68 sur 89 · DES HRLITS DU MONDE. G · texte numérisé non relu

DES HRLITS DU MONDE. G

;; tcuil et de Senneterre risquaient pour vous ;) plaire leur existence, indifférente à cette lutte î? téméraire, dont vous saviez l'objet, vousna- » viez d'admiration que pour ce Turc, admi- ;: ration qui avait éclaté par mille signes et •' mille transports presque frénétiques ; enfin

le soir, paraissant à l'Opéra, malgré la ■ mort d'un de vos plus dévoués admirateurs, " votre première pensée fut de prier M. de ;■ Cernay de vous présenter Ismaël. Mais pour- ?■ tant, éclairée par les conseils de vos amis, ;- et voulant fuir la passion profonde que ce -; sauvage étranger vous avait inspirée, vous •; aviez pris le parti de vous aller brusquement 5) mettre à Tabri tout au fond de la Bretagne. '

Madame de Pënjifiel me demanda si ce n'était pas M, de Cernay qui faisait courir ces bruits si calomnieux et si mensongers. Conmie je tâchais d'éluder cette question, bien que je n'eusse aucune espèce de raison de ménager le comte, — elle parut réfléchir un instant et me dit :

u Confidence pour confidence. Monsieur de ^ Cefnay, après s'être assez longtemps occupé s de moi , a fini par me faire une déclaration... = » de mariage, qui n'a pas plus été agréée que » ne l'aurait été une déclaration d'amour ; car,

)i lie songeant pas ù coninicUre une laule, je )' ne pouvais sérieusement penser à faire une 'î sottise irréparable. Mais, comme M. de Cernay V n'avait pas plus à se vanter de mon refus » que moi de ses offres , le secret avait étéjus- » ques ici scrupuleusement gardé entre nous deux; maintenant qu'il me calomnie, ce se- : cret n'en est plus un ; failes-en ce que vous •■ voudrez au besoin , et cilcz vos sources , • comme disait toujours mon vénérable ami )» Arthur Voung. Maintenant, quant à ce voyage » de Bretagne si précipité , — avait ajouté ma- " dame de Pënàilel en riant beaucoup de ces :; ridicules interprétations, — vous me rap- )) pelez que ce soir-Là à l'Opéra, j'ai été bien « ïjrusque envers celte pauvre Cornélie , ma n demoiselle de compagnie. Je lui avais dit ;) que le lendemain nous partions pour ma •) terre; mais elle se mit à me faire mille ob- 53 jections sur le temps, sur le froid, etc. , qui !5 finirent par m'impatienter beaucoup, puisque : je voyageais bien , moi. Or ce n'était pas ab- » solument pour fuir ce pauvre diable de Turc 55 que je parlais ainsi, mais pour aller tout » simplement voir la femme qui m'avait nourr rie ; elle était à la mort , et assurait que , si •) elle me voyait, elle reviendrait à la vie.

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; Comme je suis atlacliêe à cette excellente créa- • liire, j'y suis ailée; mais ce qu'il y a de très- '' curieux, c'est qu'aujourd'hui elle se porte à ■ merveille; aussi, n'ai-je pas vraiment eu le •' cœur de regretter ce rude voyage en plein

hii er. •■

A ce sujet je lis beaucoup rire madame de Pënàfiel en lui disant combien j'avais moimême profondément plaint sa femme de compagnie d'être exposée à sa tyrannie, etc., etc., en voyant la pauvre fille si chagrine ta l'Opéra.

Je ne cite ces particularités, je le répète, que comme type très-vrai, je crois, de la plupart des bruits absurdes qui ont pourtant cours et créance absolue dans le monde, et dont la portée est souvent bien dangereuse.

Tant d'acharnement contre cette jeune femme m'intéressait donc vivement; d'ailleurs, plus je la voyais dans l'intimité, plus son caractère me semblait souvent inexplicable. Son esprit trèsagréable, singulièrement orné, bien que souvent paradoxal et d'un tour scientifique prétentieux (c'était un de ses défauts) , avait rarement quelques saillies de gaieté cordiale, ou d'entraînement.

Quant à ce qui touchait les sentiments intimes, elle paraissîiit contrainte, oppressée,

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conidio si qiichjuc (lotilourcuv serre! lui eùl pesé; puis pariols c'élaienl des traits de boute et de commisération profondément sentie et raisonnée ; bonté qui ne paraissait pas pour ainsi dire naturelle, instinctive, mais plutôt naître de la comparaison ou du souvenir d'une grande infortune, comme si madame de Pënàiiel se fût dit : ^ J'ai tant souffert que je dois m'apitoyer! n

C'étaient enfin d'autres fois des explosions du mépris le plus acerbe, à propos des envieux et des mécbants, qui éclataient en railleries mordantes, n'épargnaient personne, et avaient malheureusement dû lui assurer beaucoup d'ennemis.

Une circonstance m'avait aussi singulièrement frappé, c'est que, malgré ce qu'on disait de sa légèreté, je n'avais vu chez madame de Pënàfiel aucun homme sur un pied d'intimité telle, qu'à cette époque on pût lui supposer, ostensiblement du moins, aucun intérêt de cœur.

Si j'aimais madame de Pënàfiel, ce n'était donc pas de cet amour pur, jeune et passionné dont j'avais aimé Hélène; c'était d'un sentiment ou il entrait au moins autant d'affection (jue de ruriosité, et, le dirni-je, de méfiance;

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rai' si jp l)làinais los a])siir(I«\s r( raloniiiipusos visions du monde, je n étais souvent pas ])eaucoup plus juste ni beaucoup moins sot.

Quoique je visse très-assidûment madame de Pënàfiel depuis à peu près trois mois, je ne lui avais pas encore dit un mot de galanterie, autant par calcul que par déiiance. Je T avais trouvée trop essentiellement différente du portrait qu'on en faisait dans le monde, pour n'avoir pas, malgré moi, souvent songé à cette excessive fausseté dont on l'accusait.

Ainsi je voulais l'étudier davantage avant de me laisser entraîner au courant très-incertain d'une liaison dont j'aurais redouté l'issue négative; car, je l'avoue, madame de Pënàfiel était on ne peut plus séduisante.

Entre autres défauts, qui chez elle me ravissaient, il y avait surtout sa coquetterie, qui était fort singulière.

Elle n'existait pas dans de fausses prévenances, dans un accueil aussi flatteur que mensonger, aussi encourageant que trompeur; non, son caractère était trop fier et trop justement dédaigneux pour quêter ou s'attirer ainsi des hommages.

Cette coquetterie était toute dans la grâce inexprimable que madame de Pënàfiel voulait

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o! savait donner à srs nioindies moiuenionls, à SCS poses les plus indilTérentes en apj)arene<>. Sans doule cette grâce était calculée, raisonnée, si cela peut se dire; mais riiahilude avait tellement harmonisé cet art enchanteur avec l'élégance native de ses manières, qu'il était impossihle de regarder quelque chose de plus délicieux que madame de Pënàûel.

D'ailleurs, en fait d'exquisitisme, le naturel seul ne peut supporter la comparaison avec la parure étudiée; autant dire que la Heur pâle et sauvage de l'églantier se {)eut comparer à la rose pour l'ahondance, l'éclat et le parfam.

Madame de Pënàfiel, quant à cela, d'une sincérité charmante, avouait qu'elle avait un plaisir extrême à s'hahiller avec le goût le plus parlait, afin de se trouver jolie ; qu'elle aimait beaucoup à voir son attitude gracieuse réfléchie dans une glace; elle ne comprenait pas enhn qu'on rougit davantage de cultiver et d'orner sa beauté que son esprit; qu'on ne s'étudiât pas autant à toujours prendre une pose élégante et choisie, qu'à ne jamais parler sans finesse et sans atticisme.

Elle avouait encore qu'elle se plaisait à cette coquetterie beaucoup plus pour elle-même que pour les autres, qui, disait-elle dans ses jours

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cîe ijaielt', ne la louaient jamais comme il fallait, tandis qu'elle, ne manquait pas le terme précis de la flatterie; aussi préféraii-elle de beaucoup ses propres admirations et s'y tenaitelle.

On ne saurait croire en effet jusqu'à quel jxùnt madame de Pënàtiel avait poussé cet art d'élre charmante à voir.

Ainsi, peignant à ravir, elle avait une sorte de parloir, à la fois salon, biblinthèque et atelier, arrangé avec un goût parfait, et où elle se tenait de préférence. Or, selon son air, sa toilette ou sa physionomie du jour, au moyen de stores et d'anciens vitraux très-liabilement combinés , elle se trouvait plus ou moins éclairée, et cela avec la plus admirable, la plus poétique intelligence du coloris et des mille savantes ressources de l'ombre et de la lumière artislement opposées.

Par exemple, lorsque madame de Pënàiiel était nerveuse et pâle, et que, toute vêtue de blanc, ses beaux cheveux bruns, brillant de reflets dorés, arrondis en bandeaux, elle était assise sous un demi-jour, qui, tombant d'assez haut, projetait de grandes ombres dans l'appartement, il fallait voir comme cette faible clarté, en s'épa<iouissant seulement sur son beau front,

sur ses joues à peine ros;'es cl sur son eou d'ivoire, laissait tout le reste de son visage dans un merveilleux clair-ohscur ! Rien enfin de plus délicieux à regarder que cette blanche et vaporeuse figure qui se dessinait, si doucement éclairée, sur un fond très-sombre.

Puis encore, cette lumière avarement ménagée, qui brillait seulement çà et là comme par étincelles, sur la sculpture dorée d'un fauteuil, sur le pli moiré d'une étoffe, sur l'écaillé et la nacre d'un meuble, ou qui éclatait en points scintillants sur la surface arrondie des coupes de porcelaine remplies de fleurs ; cette lumière ainsi distribuée donnait non-seulement une apparence de tableau, et de charmant tableau, à celte ligure d'une élégance si achevée, si exquise, mais encore à tous les accessoires qui l'entouraient.

J'avoue d'ailleurs une grande puérilité, c'est que cette manière de donner du jour à un appartement m'avait beaucoup plu, parce qu'elle était dans mes idées.

Une chose, à mon avis, des plus choquantes, était l'ignorance complète ou l'oubli déplorable des architectes à ce sujet. — Ainsi, sans tenir compte du style, de l'époque, et principalement, s'il s'agit d'une femme, de son extérieur, du

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lype de sa IjcniiU'-, de su physionomie, ils cioieiit avoir tout fait, et parfaitement fait, lorsqu'ils l'ont aveuglée au moyen de deux ou trois fenêtres énormes, de dix pieds de hauteur, d'où se répand de tous eûtes une nappe de clarté éblouissante. Or, celte lumière si maladroitement prodiguée se neutralise, se perd, ne met en relief ni tableaux, ni étoffes, ni sculptures, parce que, se projetant indifféremment sur tout, elle ne donne de valeur à rien.

En un mot , pour résumer ma pensée, il me semble qu'un appartement mon de réception, mais voué aux habitudes d'intimité) doit être éclairé avec la même étude, avec le même art, avec la même recherche qu'on mettrait à bien éclairer un tableau.

Qu'ainsi, beaucoup de choses doivent être sacrifiées dans l'ombre et dans la demi-teinte, afin de ménager des parties éclatantes.

Alors l'œil et la pensée se reposent avec plaisir, avec amour, avec une espèce de douce rêverie, de poétique contemplation sur cet agencement intérieur...

Sorte de tableau réel, en action, qu'on admirerait déjà si on le voyait représenté sur une tuile.

Mais il lauf une certaine élévation d'esprit.

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mi (crlaiji iuslincl d'idéalité peut-être exagéré, pour se vouer à cette espèce de culte domestique, cl y chercher des jouissances méditalivcs de chaque uiinulc, qui échappent ou sembh'nl incompréhensibles à beaucoup de gens.

Si j'insiste sur cette particularité, c'est que cette espèce de sympathie entre ce goût de madame de Pcnàfiel et le mien me frappa, et qu'il Idisait encore valoir sa coquetterie de manu-rcs que j'aimais à Tadoration.

A ce propos, je me souviens que je ne trouvais rien de plus sauvage (et je le disais hautement) que les cris furieux de tous les hommes de la connaissance de madame de Pënàfiel, au siijet de ce qu'ils appelaient son intolérable et dèlestahh coquetterie. .. — C'était, — disaient- T) ils avec un emportement très-curieux, — c'ér tait de la part de madame de Pënàfiel des •: prétentions exorbitantes ! une espèce de pari

• avec elle-même d'être toujours gracieuse et )' charmante ! Jamais on ne pouvait la trouver •• chez elle que mise à ravir; tout y était cal- )> culé, étudié, depuis le jour faible et incertain

• qui l'éclairait quelquefois, depuis la couleur •; de la tenture assortie à son teint comme si elle V eut dû s'habiller avec cette tenture, jusqu'à •' celle des fleurs natuielles posées dans un vase.

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« sur sa lahlo à ûcriro, qui étaient, le cioirail- )> on, ô horreur !!! qui étaient aussi 'assorties •; à la couleur de ses cheveux, comme si elle eut ". dû se coifler avec ces fleurs ! Mais ce n'était " pas tout; elle avait un pied d'enfant, les plus " heaux bras qu'on put \oir, et une main ra- :; vissante. Eh hien ! n'était-ce pas insuppor- ;î table? On ne pouvait s'empêcher de remar- ; quer, d'admirer ce pied, ce bras, cette main, 'î tant elle possédait d'habileté à mettre ces avan- :■ tages en évidence. Encore une fois c'était " odieux, insupportable, scandaleux, - etc.

Or, tout cela fùt-ilvrai, ou plutôt par cela même que tout cela était vrai, y avait-il quelque chose au monde déplus arotesquc et déplus saugrenu que d'entendre des hommes, vêtus avec celte espèce de négligence souvent sordide, acceptée je ne sais pourquoi de nos jours pour les visites du matin, et qui allaient ainsi en Chenille (vieille expression .très-justement imaginée, qui devrait revivre) passer une heure chez une femme, de les entendre, dis-je, se plaindre outrageusement de ce que cette femme les recevait , entourée da tout ce que le goût , l'art et l'élégance pouvaient ajouter à sa grâce jiaturelle ?

J'avoue qu'au contraire, je trouvais, moi.

un plaisir extrême à jouir de toutes les délicieuses coquetteries de madame de Pcnàliel, à contempler enfin, ne fût-ce même que comme un ravissant objet d'art , ce délicieux tableau virant, quelquefois si animé, quelquefois si triste et si languissant.

J'oubliais de dire que parmi les plus violents détracteurs de madame de Pcnàliel, étaient plusieurs jeunes chrétiens de ses amis.

Puisque ces mots sont venus à ma pensée , ils exigent quelques développements; car le jeune chrétien de salon, type cà la fois prétentieux et grotesque, devant bientôt faire plicc à d'autres ridicules, mérite d'être assez longuement décrit, afin que son souvenir exbilarant ne soit pas à tout jamais perdu.

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