‹ ArthurChapitre 81 sur 89 · CHAPITRE \II · texte numérisé non relu

CHAPITRE \II

lŒXGOXTRE.

Il est inutile de dire F amertume de mes regrets et de mes remords, après le départ de madame de Pënâfiel. Je ressentis, dans un autre ordre d'idées, les mêmes déchirements qu'autrefois, en suite de ma rupture avec Hélène. Seulement , av ant de renoncer absolument à cette noble fille, il m'était resté longtemps un doux et vif espoir d'obtenir sa main ; tandis que je ne pouvais plus penser à revoir Marguerite. Comme toujours, l'affection qu'elle m'avait témoignée m' apparut dans toute son enivrante douceur lorsque je l'eus perdue , et , par une contradiction fatale, je me sentais l'aimer plus passionnément que jamais.

Je m'appesantissais avec une sorte de jouissance cruelle sur tout ce que je venais de sacrifier si indignement, non pas à la défiance, ir. I:<

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nuiis à unr rsprcr de iiioiiomanii' aussi mvclianle qu'imlircilo ; j'ni soiifCrais affrcuspinent, sans doute; mais qu'inipoilait cela? Le fou furieux souffre aussi; le mal qu'il fait estil moins du mal.

Que dirai-je encore? Tinuige de cette femme séduisante m' apparaissait plus belle, plus voluptueuse que jamais... Enfin, celte désolante vul<^{arité, qu'on ne connaît le prix du honheur (ju'd/ors qu'on l'a perdu, fut le thème douloureux que mon désespoir varia sous toutes les formes.

Accablé par un rcovvi aussi écrasant, que pouvais-je faire?

Hélas! lorsque riionnne est d'une nature si malheureuse, que Tamour, l'ambition, l'étude, ou les obligations sociales ne lui suffisent pas pour occuper son esprit et son cœur; lorsque surtout il dédaigne ou méconnaît celte bienfaisante nourriture spirituelle que la religion lui offre comme un salutaire et inépuisable aliment; son àme, ainsi privée de tout principe généreux, réagit à vide sur elle-même... alors les chagrins sans nom , les mornes et pâles ennuis, les doutes rongeurs, désespérants fantômes... naissent presque toujours de ces élucubralions ténébreuses, solitaires et malarlives.

RE.VCOMRE. l<jr.

Si rhonimc, au contraire, applique cciio énergie qui s'use et se dévore elle-mènu' , à l'observance rigoureuse des lois que Dieu et l'humanité lui imposent ; s'il parvient à jalonner, pour ainsi dire, sa carrière, par l'accomplissement de ses devoirs ; à se tracer de la sorte une roule nette et droite, qui aboutisse à une espérance d'immatérialité après la mort ; la vie de l'homme devient logique et se déduit eonséqucmment du principe qui le fait agir et des lins auxquelles il tend. Alors tout s'enchaîne avec un admirable ensemble ; chaque elTet a sa cause et son résultat. Enfin, au lieu d'errer misérablement sans intérêt, sans espoir et sans frein, il marche vers un but. Fausse ou vraie, il suit du moins une voie... et si les magnifiques perspectives qui la couronnent , et sur lesquelles il attache si ardemment le regard , ne sont qu'un mirage éblouissant... qu'importe!... si ce consolant et divin mirage l'a conduit au terme de son existence, le cœur rempli de joie, d'espérance et d'amour!

Mais, hélas! ces nobles pensées avaient beau me venir à l'esprit, je ne me sentais ni le vouloir ni l'énergie de les suivre.

Aussi j«' retombais <le loul le ])oids de mon

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ahalloMieiit dans lo vide do mon cœur. Jo sonlais mon mal, ot je n'avais pas le courage de chercher sa guérison. J'agissais avec la faihlesse de ces gens qui, s'opiniàtrant dans la douleur, préfî'rent une souffrance sourde el continue à l'action héroïque, mais hienfaisante, du fer ou du feu.

Je menais une vie misérahle; le jour je faisais défendre ma porte aux rares visiteurs que ma réserve et mon isolement dans le honhcnr n'avaient pas éloignés de moi. Quelquefois aussi je me livrais à des exercices violents , je montais à cheval, je faisais des armes avec furrur, afin de me briser, de m'anéantirpar la fatigue, croyant ainsi engourdir la pensée dans l'épuisement du corps.

Puis, quand le soir arrivait , j'éprouvais je ne sais quel âpre et étrange plaisir à m' envelopper d'un manteau, et à errer ainsi seul à l'aventure dans Paris, surtout par des temps sombres et orageux.

Je me livrais alors à une sorte d'emportement dédaigneux, aussi ridicule que puéril, en passant devant de somptueux hôtels, devant les théâtres éclairés, en voyant ces voitures rapides qui se croisaient en tout sens pour aller

REXCO.MRE. VJl

à CCS fctcs : —.Moi aussi^ si je voulais, j'ai ma place dans ces salons joyeux, dans ce monde si splendide et si envié ; si je voulais , à cette heure, mes chevaux impatients m'y transporteraient! Celte existence que je dédaigne ferait la joie et Torgucil du grand nomhre, et pourtant , par je ne sais quel honteux caprice qui insulte au honheur tout fait que le destin m'a donné, je préfère errer ainsi à pied, en promenant une tristesse incurahle à travers ces rues fangeuses. Une femme helle et jeune, noble et spirituelle, qui réunit enfin tout ce qui peut ilattcr la vanité de Thomme, m'a enivré de l'amour le plus pur, et après deux mois d'un bonheur idéal , sans raison et sans honte, j'ai follement , j'ai brutalement foulé aux pieds cet amour avec colère et mépris! Et je n'ai pas même le courage de cette colère et de ce mépris, car maintenant je rougis de ma conduite, je pleure, je suis le plus misérable des hommes ; je vais me cachant comme un criminel; et ces créatures immondes et effrontées qui errent çà et là dans la boue, me parlent... à moi... A moi qui, à cette heure, pourrais être aux genoux d'une femme dont tous admirent l'élégance, l'esprit et le charme! d'une femme qui m'avait offert de r(?^liser le rêve de la félicité

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la plus suuveiaint', et qui pcul-èU'e à celle heure tiendrait ma main dans la sienne, et me dirait d'une voix enchanteresse et les yeux humides de tendresse : — A vous mon àme , à vous ma vie î...

En vérité, cela était aiïreux, et pourtant, par une hizarrerie fatale de mon mallieureux esprit, je trouvais une sorte de jouissance aussi amère qu'inexplicable, dans le contraste de ce présent si sombre , si alqect, et de ce passé si é])louissant.

C'était donc un soir; cinq ou six jours après le départ de Alarfjuerite , je me trouvais alors dans le douloureux paroxysme de mes regrets. La nuit était sombre, In pluie tombait, hne el froide ; je m'enveloppai dans un manteau, et je sortis.

Je ne m'étais jamais figuré l'effroyable tristesse des rues de Paris à cette heure; rien de plus lugubre que la paie réflexion des réverbères sur ces pavés couverts d'une boue noire et fétide, et dans l'eau stagnante des ruisseaux. ¥,n marchant ainsi au hasard, je pensais souvent à l'épouvantable sort d'un homme sans asile, sans pain, sans ressource, et errant ainsi (pie j'errais. ♦

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Je Tavoue, ([uan<l ces idées venaient inassaillir, si je rcnconlrais sur mon chemin, |)ar ces nuits orageuses, quelque femme portant un enfant déjà flétri par la misère, ou un vieux juj'ndiant tremblant et décliarné, je leur faisais une riche aumône, et, quoique le vice eut sans doute plus de part à leur détresse que la destiîiée , j'éprouvais un moment de bien-être en voyant avec quelle stupéfaction ils touchaient une pièce d'or.

Et puis alors se déroulait à ma \ ue refirijable tableau de la misère! non pas de la misère isolée de l'homme qui, bâtissant une hutte de feuilles ou se blottissant dans le creux d'un rocher, pourrait au moins respirer un air vif et pur, et avoir pour consolation le soleil et la solitude; mais cette misère sordide et bruyante des (grandes villes, qui se rassemble ou se presse dans d'infects réduits pour avoir chaud.

J'avais alors des terreurs insurmontables, en me supposant obligé par je ne sais quelle fatalité de vivre de la même vie, péle-mèle avec ces malheureux que la pauvreté déprave autant (pie le crime.

Je pâlissais d'eflVoi : car la condition hi ])his laborieuse, mais exercée dans la solitude et au grand air, ne m'aurait jamais épouvanté ; mais

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quand je songeais encore à celle existence i'orcément rapprochée , à ce contact hideux et continu des gens des prisons et des bagnes, par exemple ! il me prenait quelquefois des frayeurs si folles , que je ne pourrais dire avec quelle dilatation, avec quel bonheur je retrouvais , en rentrant, ma maison bien éclairée, mes gens attentifs, mes livres, mes tableaux, mes portraits, tout cet intérieur paisible et confortable enfin où je me précipitais comme dans un lieu de refuge.

Oh ! c'est alors qu'à genoux , à deux genoux je remerciais mon père de la fortune que je lui devais! Triste reconnaissance que celle-là! qui avait besoin d'une frayeur sordide pour me monter au cœur et ranimer un instant ces souvenirs déjà si lointains et si oubliés !

Mais je reviens à ma promenade nocturne.

In soir, tout en suivant les rues presque machinalement, j'arrivai sur le boulevard de la Hastille. La lune jetait une lueur indécise à travers les nuages rapides qui obscurcissaient son disque, car il ventait beaucoup, et une pluie fine et serrée tombait avec abondance. Il pouvait être environ neuf heures.

Parmi quelques maisons isolées, situées près

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