Article Dhanvantari
suivante, il fit le voyage de Londres pour y étudier le nouveau procédé employé par Sulton, et revint en France; partisan déclaré de la méthode suttonienne , il la pratiqua d’abord à Nancy, puis à Passy, en présence des gens de l’art les plus célèbres, et sous les yeux de son ami l’illustre voyageur La Condamine. 11 fournit au docteur Gandoger les documents d’après lesquels celui-ci rédigea son Traité pratique sur l' inoculation. Lorsqu’une école de chirurgie fut créée dans le régiment du Roi, Dézoteux, qui en avait eu la première idée, en fut nommé le directeur. Il forma des sujets fort distingués. 11 obtint, en 1778, la place de chirurgien consultant des armées et le cordon de Saint- Michel. Nommé en 1789 inspecteur général des hôpitaux militaires, il obtint sa retraite en 1795, mais elle ne lui fut pas payée, et il tomba bientôt dans la plus complète misère. Pour l’en tirer, ses amis le firent nommer médecin de la succursale des Invalides établie à Versailles. Lorsque celte maison fui supprimée, Dézoteux obtint encore une fois sa retraite, mais il n’en jouit que quelques mois. Il a laissé :
I. Traité historique et pratique de l' inoculation, par les citoyens François Dczoteux et Louis Valentin. Paris, an VIII (1799), in-8° de 436 pp. — II. Lettre concernant l inoculation. Besançon, 1765, in-8°. A. C.
D il .1 \ VWTA ri . Le nom de Dhanvantari sert, à la fois, à désigner un personnage mythologique dont l’origine remonte jusqu’à des temps assez éloignés de la mythologie indienne, et un auteur auquel sont attribués des ouvrages médicaux, dont les manuscrits se trouvent dans plusieurs bibliothèques. Il semblerait à première vue tout naturel d’admettre immédiatement un dédoublement de ce personnage, et de supposer en dehors de. la conception mythologique l’existence réelle d’un auteur relativement moderne, auquel on doit les livres connus sous son nom. Peut-être, en agissant ainsi, serait-on partiellement dans la vérité, mais ce départ n’est pas aussi facile à faire qu’on pourrait le supposer. Dhanvantari, dont la personnalité se dégage peu à peu et apparaît tardivement dans la tradition mythologique de l’Inde, arrive par degrés à prendre rang parmi les ancêtres de la caste médicale, en passant par une période à demi fabuleuse et à demi historique, qui est précisément la période la plus importante de son histoire et de sa légende, celle pendant laquelle l’attention est le plus vivement portée sur ce nom.
Désigne dans le code de Manou et dans l’épopée indienne comme un personnage mythologique, médecin des dieux, mais personnellement étranger à la mythologie védique, à laquelle nous allons voir qu’il ne se rattache qu’indireclement, Dhanvantari est au début du grand ouvage médical intitulé Y Ayurvéda, ou Science de la vie , attribué à Suçruta, cité comme le maître de ce dernier. Bien qu’il soit qualifié, dans le texte, du titre de Kaç raja, prince de Kaçi (Bénarcs), il n’a pas perdu son caractère divin. La tradition rapporte en effet que Dhanvantari, l’Esculape de l’Inde, dont la légende, comme nous le verrons tout à l’heure, se rapproche singulièrement de celle du centaure Chiron, louché à la fois par le spectacle des maladies et des infirmités de tout genre qui accablent la pauvre espèce humaine, et par l’ignorance des hommes pour tout ce qui concerne l’art de guérir, se décida un jour à descendre sur la terre pour pratiquer la médecine. H s’établit d’abord à Bénarès, puis, à la façon des sages de l’Inde, se choisit une retraite au fond des forêts; c’est là que les Rishis (sages lettrés) résolurent de dict. enc. XXVIIT. 33
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lui adresser une députation chargée de lui demander de vouloir bien leur communiquer les préceptes de la science médicale. A la tète de la députation était Suçruta. Dhanvantari consentit volontiers à ce qu’on demandait de lui, et c’est la relation de ses révélations qui constitue la science médicale de l’Inde, ou Ayurvéda.
Mais si, à cette époque, qui est celles des grandes épopées de l'Inde, sa période classique, pour ainsi dire, Dhanvantari est la personnification, fixée par l’anthropomorphisme, de la divinité médicale, il n’avait pas toujours eu ce privilège exclusif, et, dans une période antérieure de l’histoire de l’Inde, les personnages mythologiques auxquels la légende attribuait la puissance de connaître la vie, les maladies et l’art de les guérir, furent très-nombreux. 11 y a là une question d’histoire primitive qui, à cause du caractère spécial des traditions mythologiques de l’Inde, dont la transparence permet de les étudier jusque dans leur origine, devient instructive et mérite qu’on s’y arrête.
C’est pour ce motif, et aussi parce que ces notions ne pourront pas trouver place ailleurs, que nous donnerons, à l’occasion de la légende du Dieu de la médecine de l’Inde, quelques détails sur la période mythologique de l’histoire médicale, et les principaux personnages mythiques auxquels fut attribué, dès l’origine, le pouvoir de guérir.
L’étude de ces mythes multiples, du sein desquels se dessine peu à peu la personnalité de Dhanvantari, pendant que les autres s’effacent ou s’altèrent, nous reporte à la naissance même des premières idées scientifiques de la race arienne. Il résulte de là que l’histoire mythologique de la médecine indienne est une véritable page d’histoire ; le court résumé que nous allons en donner, en même temps qu’il nous fournira la peinture du milieu moral d’où est sortie la légende de Dhanvantari, nous fera assister à la naissance de la conception primordiale, à la fois très-curieuse et singulièrement féconde, malgré sa naïveté, de l’idée de la vie chez les premiers Ariens.
On voit déjà par là que, si l’histoire de la médecine et des théories médicales a, dans l’Inde comme d ins la Grèce, une période mythologique, il existe à ce point de vue, entre les deux pays, une différence essentielle. En effet, tandis que chez les Grecs l’histoire mythologique de la médecine est une série de données fabuleuses, qui précèdent, sans l’éclairer, l’histoire de la médecine scientifique, dans l’Inde, au contraire, l’étude de cette période nous révèle réellement les premiers linéaments d’un véritable développement doctrinal. Cette différence a eu des causes multiples. Tandis que les Grecs, emportés par les tendances d'un anthropomorphisme sans limites, dénaturaient les mythes en les fixant dans des formes définitives et en perdaient ainsi de bonne heure le sens originaire, les Indous conservaient intactes, dans leurs souvenirs et sous leurs formes premières, les antiques archives de leur race. Tels sont les Védas, tel est en particulier le plus important et le plus ancien d’entre eux, le Rig Véda , recueil de chants guerriers ou d’hynmes religieux, où sont dépeints et naïvement interprétés les grands phénomènes de la nature.
Ce n’est pas que l’Inde ait échappé à la transformation des mythes, et que ceux-ci n’aient pas, chez elle comme en Grèce, subi cette prolifération corruptrice qui substitue peu à peu à une conception naturaliste d’une extrême simplicité tout un cycle héroïque hérissé d’aventures anecdotiques, mais elle possédait aussi, depuis les premiers temps, une caste de Brahmanes, lesquels, considérant le texte du Rig Véda comme ayant tout le caractère d’une précieuse
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révélation, s’attachèrent avec un soin jaloux et une pieuse sollicitude à préserver de toute altération le dépôt sacré dont ils s'étaient constitués les gardiens. Résistant à la fois aux attaques intéressées des écoles philosophiques, aux interprétations abusives des sectes religieuses, aux insatiables appétits de la superstition populaire sans cesse en quête de conceptions nouvelles, aux changements constants des mœurs et des coutumes, aux modifications incessantes du langage, le Véda, monument presque contemporain des premiers efforts intellectuels de notre race, a pu, grâce au caractère qu’on lui attribua, arriver jusqu’à nous absolument intact. C’est à la lumière que nous fournit son étude que nous arrivons à retrouver l’origine des conceptions mythiques indo-européennes, qui furent plus tard développées jusqu’à l’extravagance comme chez les Indous de la période classique, ou richement et élégamment personnifiées et dramatisées comme chez les Grecs, ou encore sèchement tournées en récits comme chez les Latins, etc. Nous atteignons ainsi jusqu’aux premières assises de la pensée nonseulement indienne, mais arienne, car l’étude de la mythologie comparée a parfaitement établi la complète solidarité qui lie sous ce rapport tous les peuples ariens entre eux, et montré que Grecs, Romains, Germains, Indous, etc., avaient déjà au moment de leur séparation un culte et des croyances communes.
Résumons rapidement les données qui sont le fond des conceptions mythologiques du Rig Véda.
Il faut tout d’abord remarquer qu’il s’agit ici des traditions mythologiques des peuples de souche arienne (voy. Ariens), bien différentes de celles des peuples sémitiques et couschiles, et en particulier des peuples Assyriens, Ghaldéens, etc. Les mylhologies ariennes et les religions qui en dépendent sont presque exclusivement le résultat de l’observation du ciel diurne; les mythes d’origine sidérale y sont très-rares; les étoiles n’ont qu’un rôle insignifiant dans la religion védique ; toutes les données mythiques se rattachent au soleil et aux phénomènes météorologiques. C’est de l’observation de ces phénomènes vulgaires, dont chaque jour nos antiques aïeux étaient les témoins, dont chaque jour néanmoins ils se préoccupaient avec une constante attention, cherchant sans cesse à en faire la théorie, pour en tirer des conclusions pratiques, que naquit tout l’immense cycle mythologique dont le développement prit une si grande place dans l’histoire entière de tous les peuples ariens. Sur lui reposent les premières bases de leurs religions, de leurs idées morales, de leurs mœurs et de leurs lois.
Nous laisserons de côté ce vaste domaine, pour concentrer notre attention sur un point spécial, l’origine de l’idée de la vie et de la santé, les moyens de les conserver, les personnages à qui cette puissance fut attribuée et en particulier Dhanvantari, messager divin, médecin des dieux et dieu lui-même.
Les phénomènes physiques et météorologiques qui frappèrent au plus haut degré l’imagination des ariens furent la marche et le rôle du soleil, d’une part, puis, d’autre part, les circonstances qui accompagnent l'orage et la production de la pluie après la sécheresse.
Ce fut surtout le lever du soleil qui excita au plus haut point leur admiration. Il n’est presque pas un hymne du Rig Véda qui ne contienne quelque allusion à l’aurore ou au soleil levant. L’enthousiasme naïf de ces ingénieux pasteurs se traduit en termes d’un lyrisme dont l’exaltation n’a pas de limites, en face de ce bienfait de chaque jour, le lever du soleil. Ils regardaient que ce soleil, sans cesse nouveau, était pour ainsi dire formé pour chacun de ses levers, c’est-à-dire que chaque jour il aurait pu arriver cette immense calamité que le
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soleil ne se levât pas, et que l’opération nécessaire pour le faire apparaître restât infructueuse. Le mécanisme suivant lequel ce miracle pouvait s’opérer les intriguait au plus haut point. L'histoire nous apprend que l’idée qu’ils s’en firent eut sur l’avenir de la race entière une influence immense, et qu’elle imprima à toutes les institutions qu’elle sut créer une trace ineffaçable.
Lorsque pour la première fois l’homme se trouva en face du feu allumé par la foudre, il s’aperçut qu’il avait devant lui un phénomène reproduisant en miniature les deux qualités prédominantes de l’action solaire, la production de la lumière et l’action calorifique; pour la première fois aussi il put s’emparer du feu et l’utiliser; mais, dans ces conditions, la conquête était précaire, car, si elle échappait à l’homme, il n’avait l’espoir delà ressaisir que dans un événement contingent, qu’il pouvait regarder comme un acte de hasard, mais que, d'après ce que nous savons de sa façon de raisonner, il regardait plutôt, d’abord comme l’acte volontaire d’une puissance supérieure, puis ensuite comme un acte dont un certain cérémonial pouvait provoquer la réalisation.
Obtenir le feu par ce moyen, ce n’était pas le conquérir: la véritable conquête eut lieu le jour où, à l’aide de réchauffement de matières inflammables par le frottement, le feu fut obtenu directement, le jour où l’homme obtint un feu terrestre. Cette découverte fut un des plus grands triomphes de l’humanité sur la matière; à l’heure où elle eut lieu, l’expansion indéfinie des races devint possible, sans souci des climats.
Ce jour-là aussi fut pour l’Arien le grand jour de la révélation. C’est dans l’interprétation de ce fait qu’il concentra tout son esprit scientifique. Quelque naïve que nous paraisse la théorie qu’il s’en fit, elle n’en est pas moins extrêmement remarquable, à cause de la hardiesse des déductions qu’il en sut tirer. Comme l’a dit un des écrivains qui ont le plus judicieusement décrit cette période de notre histoire mythologique, elle « fait comprendre quelle était la fécondité de ces esprits qui dès l’origine étaient capables de fonder sur un fait isolé tout un système de cosmologie, » et qu’une « telle puissance annonçait du premier coup les ancêtres de la philosophie grecque et de la science moderne » (F. Baudry, Rev. german., t. XV, 1861, p. 36).
Cette découverte frappa tellement l’esprit de l’Arien que dans la production du feu tout fut divinisé, les instruments pour produire la flamme, les doigts et les mains de ceux qui le faisaient naître, les liquides et les substances capables de l’entretenir, etc. De là naquit toute une série de mythes comme celui de Prométliée, que nous avons déjà résumé ailleurs (voy. Gaz. hebd. de méd. et de chir., 1867, n° 4, p. 49-57), et dont nous ne dirons aujourd’hui que ce qui est indispensable à l’exposition de notre sujet.
Les Ariens, maîtres de la production de la flamme, c’est-à-dire de la chaleur et de la lumière, virent en elles le principe même de la vie; leur intelligence et leur imagination aidant, ils donnèrent à celte vue un développement immense. Produire le feu, ce fut à leurs yeux produire un être vivant, ou plus exactement produire un Dieu vivant. Pour obtenir le feu on se servait, d’après le Rig Véda lui-même, de deux morceaux de bois d'essences différentes et indiquées par les rites. L’un d’eux portait une entaille, un creux, d ms lequel on introduisait l’autre morceau, qui était une sorte de bâton autour duquel on passait une lanière. A l’aide de cette lanière, on lui imprimait un mouvement de rotation alternatif qui, par le frottement, échauffait l’autre fragment. Après un temps i lus ou moins long apparaissait une étincelle. Cette opération, dans le Rio Véda ,
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s’exprime par le verbe manthâmi, j'agite en frottant. Les deux pièces de bois sont les aranis; la pièce immobile est Yarani proprement dit, l’autre est le pramantha, celui-qui-obtient-par -friction. Il est facile de reconnaître dans ce dernier mot le nom du Prométhée des Grecs. Le Prométhée des Grecs n’est donc que la personnification anthropomorphique de l’un des aranis; c’est l’agent qui procure le feu aux hommes. De là à en faire le créateur des arts il n’y avait qu’un pas. La découverte du feu n’est-elle pas en effet indispensable pour donner naissance à l’industrie même rudimentaire? Comment sans son aide se procurer les métaux, les outils qui donnent la puissance matérielle, etc.?
L’esprit des Aryas avait été de suite frappé par un fait d’observation qui fut l’origine de toute leur antique théorie physiologique, je veux parler d’une analogie de formes entre les agents producteurs du feu, c’est-à-dire les aranis, et les organes de la génération dans les deux sexes. « Les prêtres, dit un hymne, ont enfanté l’illustre Agni (le feu, conf. le latin Igni s) ; leurs mains ont extrait du sein de l’arani ce dieu nouveau-venu, ce maître de maison dont les rayons brillent au loin (Rig Véda, III, 24). Et ailleurs : « Voici le moment d’agiter, le moment d’enfanter, et, conformément aux rites antiques, travaillons pour produire. Le Dieu qui possède tous les biens est dans les deux aranis comme l’embryon dans le sein de sa mère » (Rig Véda, III, 29). Il est question à diverses reprises des circonstances où il a été engendré, etc. C’est en concluant de l’identité des procédés à l’identité du produit que l’Arya entra en possession de •cette idée, que son imagination rendit si féconde: le but de l’acte de la génération est la production d’un feu vital; le feu est le principe de la vie; l'homme est d’origine ignée, par conséquent céleste. L’Arya, en effet, ne manqua pas d’admettre que, s’il avait pu, par un procédé qui fut sa conquête et sa gloire, produire le feu, c’est-à-dire l’extraire du bois et des plantes, c’est que ce feu y avait été déposé, qu’il y était descendu, non pas violemment et ouvertement comme dans la chute de la foudre, mais normalement pour ainsi dire, dans les eaux fécondantes qui donnent la vie aux plantes, et qui naissent elles-mêmes au mdieu de l’orage. L’orage n’est autre chose que la phase préparatoire de la mise en liberté des eaux célestes et de la lumière solaire momentanément obscurcie; c’est le signal du sacrifice céleste, dont le sacrifice terrestre n’est que la reproduction réduite à de minimes proportions. Dans les régions du ciel comme sur la terre, Agni est un, malgré ses multiples naissances. C’est lui qui produit la vie universelle, c’est lui qui en assure la conservation, c’est lui qui est par excellence la puissance cosmogonique. Il est partout la lumière, le mouvement et la vie. Cette hardie synthèse, où la noblesse et la supériorité de la race arienne se manifestent par de véritables pressentiments scientifiques, mettait l’Arya en possession d'une idée féconde qui dominera toute sa vie pendant la période védique. Cette esquisse d’une théorie du monde animé fait honneur à son génie, et c’est avec raison qu’un penseur profond et hardi a pu dire que, '< si l’on supprime par la pensée tout le développement ultérieur et toutes les déviations (de l’esprit arien), si 1 on s’en tient au Rig Véda, on trouvera l’esprit arien plus près, il y a quatre mille ans, de l’idéal moderne, que toutes les religions, que toutes les philosophies qui en sont issues... L’immense intervalle qui nous en sépare pourrait n’a'oir pas existé, et du Véda, sans hiatus trop vaste, on entrerait directement de plain pied, dans 1 âge de la critique et de la science (A. Lefebvre, La philosophie, t. V de la Bibliothèque des sc. contemporaines, 1879, p. 33).