DU AN VA N TA RI
Ce qui fortifia encore les penseurs aryas dans leur théorie sur la nature de la vie, ce fut cette observation que les agents capables de continuer la vie, de la surexciter, de donner à l’homme une force et une énergie momentanément exceptionnelles, étaient précisément ceux qui entretenaient et vivifiaient le mieux le feu du sacrifice, et que ces agents étaient obtenus par des procédés qui rappelaient les actes de la génération animale, comme la production du feu dans les aranis. Le feu sacré était en effet entretenu et alimenté par des libations composées surtout d’un mélange de beurre clarifié et de la fameuse liqueur fermentée, appelée le soma. La préparation du beurre par le barattement, manlhana, était complètement assimilée à l’action des aranis, la baratte manthara et son bâton, mathin, représentant la branche femelle et la partie mâle de l’instrument. 11 en était de même pour le mortier et son pilon, qui servaient à la trituration des plantes nécessaires à la préparation du soma. La fermentation à laquelle ils assistaient, l’ivresse causée par la boisson si avidement recherchée, tout concourait à faire comprendre aux adeptes que, si le soma entretenait si bien le feu vital, c’e-t qu’il en était intimement pénétré. Le soma en effet, divinisé lui-même, comme Agni, le feu, est une liqueur fermentée, formée d’un mélange d’eau, de suc de plantes, particulièrement d’ a.sclepias acida, de lait aigri, de blé, etc. Il n’était pas seulement la boisson favorite des dieux, il était bu également par les hommes et, disent les hymnes, avec grand plaisir. Plusieurs hymnes en décrivent les effets d’une façon significative. Dans l’un d’eux, dont chaque strophe a pour refrain : Ai-je donc bu du soma? l’auteur décrit ainsi les effets de la liqueur sur sa personne : « Les breuvages m’ont transporté comme des vents impétueux, comme des chevaux rapides entraînent un char. ..Je tourne ma pensée dans mon cœur, comme un charpentier qui façonne un char » ; et plus loin : « Les cinq races m’ont paru comme rien; une seule moitié de moi dépasse les deux mondes ; j’ai surpassé en grandeur le ciel et cette grande terre; transporterai-je cette terre ici ou là? Une moitié de moi est dans le ciel et j’ai étendu l’autre jusqu’en bas. Je suis grandissime, je m’élève jusqu’aux nuages » (Rig. Véda, X, 119). L’usage d’une liqueur capable de donner lieu à une telle exaltation n’allait pas sans quelques dangers. L’auteur de l’hymne suivant, qui les connaissait assurément, implore l’indulgence du dieu avant de se l’assimiler, afin d’éviter le péril auquel il s’expose :
« Nous avons bu le soma, nous sommes devenus immortels, nous sommes arrivés à la lumière, nous avons atteint les dieux : que pourrait maintenant sur nous la malveillance? Que pourrait sur nous, ô immortels! la perfidie d’un mortel? Sois propice à nos entrailles quand nous t’avons bu, ô soma! sois-nous propice comme un père à son fils; sois pour nous comme un ami, toi dont la renommée s’étend si loin, toi qui es sage, soma, prolonge notre vie...; que les somas empêchent mon pied de glisser; qu’ils me gardent des entorses....
« Car tu es le gardien de notre corps, tu es descendu dans tous nos membres, ô toi qui vois les hommes ! etc.
« Puissé-je trouver en lui un ami miséricordieux qui ne me fasse pas de mal, ô dieu aux chevaux bais (Indra) ! quand je l'aurai bu.... Les maladies sans force se sont enfuies, elles ont tremblé, elles ont été effrayées, elles qui troublent ; le soma puissant est descendu en nous; nous sommes arrivés au point où la vie se trouve prolongée » (Rig Véda, VIII, 48).
On voit, à la dernière strophe de cet hymne, dont nous avons emprunté les citations, ainsi que les précédentes, au travail si pénétrant et si considérable de
DIIAN VANTAUI.
M. Bergaigne sur le Rig Véda, apparaître le caractère médical du soma; c’est un point sur lequel nous reviendrons dans un instant ( voy . Bergaigne, La religion védique d'après les hymnes du Rig Véda, t. 1, p. 151, 152, 153, 192).
Celte conception qui assimile les cérémonies du sacrifice, seul acte essentiel de la vie de l’homme, ainsi que celles du sacrifice céleste, aux phénomènes engendrant la vie, dominait tellement tous les actes intellectuels de l’esprit des Aryas, que M. Bergaigne, dans l’ouvrage que je viens de citer, consacré à l'étude des éléments de la mythologie védique, divise tout d’abord son travail en deux parties, qui ont pour titres : 1rs éléments mâles; les éléments femelles.
La mythologie du Véda contient néanmoins d’autres éléments qui ne sont pas essentiellement liés au sacrifice, ou, pour parler plus exactement, qui en sont presque complètement détaches. En tête de ces éléments, il faut citer Indra, le véritable Jupiter de l’Inde védique, la grande divinité en qui repose avant tout la responsabilité de l’ordre dans les mondes divers. A lui est consacré un quart du recueil entier des hymnes védiques; plus de deux cents de ces chants sacrés lui sont personnellement adressés, dans lesquels on célèbre avant tout et sur tous les tons sa puissance et sa gloire infinies, et spécialement son imperturbable infaillibilité. C’est à son ordre que le soleil se lève, de sa main puissante armée de la foudre, il met fin à l’orage en envoyant à la terre les torrents des eaux bienfaisantes. Son caractère bienveillant, malgré sa toutepuissance de dieu guerrier, ne se dément pas un instant. Aussi l’invoque-t-on souvent à titre d’auteur et de conservateur par excellence de la vie des êtres. Mais ces invocations conservent ordinairement le caractère rie la simple prière, et il n’est guère fait allusion à une intervention plus spécialement médicale, comme la connaissance des vertus des plantes, la guérison de certaines maladies, etc.
11 en est de même de Varuna, depuis longtemps identifié à l’oùpavoç des Grecs, l’universelle providence, personnification de l’enveloppe obscure qui enserre et contient l’univers, alternativement associé et opposé à Indra, dépassant comme lui en grandeur tous les autres dieux. C’est entre ces deux conceptions, lesquelles coirespondcnt aux préoccupations les plus élevées des antiques Ariens, que semble osciller la conscience religieuse de celte époque reculée.
Mais, si l’on met à part ces deux personnalités exceptionnelles, on constate que la plupart des autres divinités védiques sont intimement liées au sacrifice, c’est-à-dire à la production de la vie, du feu vital et des eaux bienfaisantes, à leur dégagement des liens qui les retiennent, à l’appel sans cesse répété aux puissances extra-terrestres qui en peuvent disposer.
Il était tout naturel, dans les conditions d’esprit où se trouvait l’Arya, que dans les cas où il s’agissait de conserver sa vie menacée, de rétablir sa santé compromise par la maladie, il songeât tout de suite à s’adresser aux êtres qui avaient le pouvoir de créer la vie, et qui disposaient du principe essentiel à l’existence. Or, comme tout dans le sacrifice fut peu à peu divinisé, sinon anthropomorphisé, c’est à chacune de ces personnifications qu’il pouvait être utile de s’adresser. De là, la direction forcément imprimée aux premières superstitions médicales, de là, les premières théories sur les maladies. Cette tendance était tout naturellement renforcée par l’idée qui se reproduit bien souvent dans les Védas et toute la littérature védique, que les maladies sont toujours des punitions des dieux, infligées aux hommes pour leurs actes répréhensibles.
C’est de ce milieu essentiellement mythique, auquel il se relie dans le Big Véda,
DHANVANTARI.
que se de'gagea dans la période suivante ou brahmanique la personnalité de Dhanvantari; mais avant lui, que de déités en possession de l’art de guérir! Nous allons passer promptement en revue les plus marquantes.
La divinité qui par excellence a le caractère du dieu qui conserve la vie et la santé, c’est, il fallait s’y attendre, Ayni lui même, le feu personnifié. C’est lui qui, en pénétrant les plantes de son essence, y introduit les sucs nourriciers et curatifs, et y dépose le feu vital. 11 est invoqué sans cesse comme le protecteur et l’ami des faibles, des malades, à <fui rapporte la semence de la vie, le principe de la force. Aussi est-il désigné souvent comme le plus grand des dieux, le pins puissant de tous, etc.
Mais, bien que jamais, au milieu des exaltations de l’anthropomorphisme qui tendaient chaque jour davantage à définir la personnification d’Agni, et à l’élever vers le rang de dieu souverain, son origine matérielle n’ait été oubliée ou méconnue, le Rislii devait nécessairement hésiter à voir en lui, sans crainte de pensée sacrilège, la divinité familière des anciens jours.
A côté d’Agni, essence du monde animé, l’Arya retrouve Sonia, la libation, Soma, le roi des plantes salutaires, Soma, la personnification déifiée de la liqueur de feu. « Les plantes, dit un hymne, sauvent la vie à celui que le prêtre indique et recommande » (Rig Véda, X, 97, 22 [ Hymne aux plantes]). Cette personnalité d’ailleurs ne se conserva guère bien dans la période post-védique, et déjà dans les Brahmanas, sortes de traités liturgiques adjoints au Véda, le dieu Soma est confondu avec la lune.
Considéré au sens propre, le soma est le remède par excellence; c’est l’ambroisie et l’eau de vie; il donne et maintient la force. 11 contribue à conserver la santé en éloignant les maladies, comme l’attestent de nombreux passages : « Que le Soma, au bruit de nos chants, coule en l’honneur d’Indra, et que la maladie fuie loin de nous (Ri g Véda, IX, 85, 1). Écarte toujours les maladies (id., IX, 97, 43); apporte-nous l’abondance et la santé » (id., IX, 96, 16, etc.). Il guérit ceux qui sont malades, et prolonge ainsi la vie. « Le soma, est-il dit (Rig Véda, y III, 68, 2), guérit tout ce qui est malade; par lui, l’aveugle a vu, et le paralytique a recouvré la marche. » « J’ai bu le soma au lever du soleil, dit un Rishi ; c’est le remède à tous les maux. »
Nous verrons tout à l’heure, à l’occasion du personnage médical Dhanvantari, reparaître le soma sous sa forme céleste, l’ambroisie, la liqueur qui donne non plus la vie, mais l’immortalité.
L’histoire de la médecine grecque pendant la période mythologique nous fournirait d’intéressants rapprochements. Le mythe du feu, considéré comme essence de la vie, avait laissé des traces dans l’imagination grecque. Hephœstos ("Hcpaioroc), le dieu grec qui peut donner la vie, n’est qu’une dérivation d’Agni dont il porte un nom. Ilephæstos correspond à Yavishta, le plus jeune; Agni était appelé le plus jeune des dieux, parce qu’il renaissait chaque jour. Ilephæstos le dieu boiteux, comme le Vulcain des Latins, n’est que le feu du ciel transporté sur la terre; sa légende rappelle la coutume de Lemnos, de laisser éteindre chaque année les feux de l’ile, pour les rallumer après neuf jours, avec un feu fourni par un vaisseau qui le rapportait de Delos ( voy . Decharme, Mgtholog. de la Grèce anliq., p. 101 et sui v. ).
Esculape, V Asclépios des Grecs, l’élève du centaure Chiron, le père de Machaon et de Podalire, et qui dans Homère n’est pas divinisé, se rattache au même cycle. Son aïeul Phlegyas porte un nom qui rappelle le feu; lui-même