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PARIS

GASTEIN-SERGE, EDITEUR xvn, Eue Fontaine, xvii

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Il y a vingt ans, à l'époque turbulente de littérature, dont l'enquête de Jules Huret a rassemblé de vifs témoignages, il n'était pas de brasseries, de réunions, de dîners d'écrivains où ne se posât la question du journal à faire.

Nous n'étions pas satisfaits de la presse régnante ! Fallait-il que nous fussions difficiles ! Et, du Quartier-Latin ou de Montmartre, nous prétendions, chétifs, à remplacer ce qui était... Or, nous n'avons rien révolutionné du tout. Et le fameux journal reste toujours à faire.

Mais j'imagine que la génération montante n'est pas agitée de cette vaine ambition de posséder des journaux, rédigés en français, et qui ne se désintéresseraient pas totalement de poésie, d'histoire, de philosophie et d'art ! Pourtant, sans monter si 'haut, quelle ne serait pas la joie étonnée de nos cadets — et la nôtre donc ! — si quelque miracle (il en faudrait un) leur révélait seument quelques quotidiens de naguère, plus épris de beaux contes et de fines chroniques que d'informations, de prétendues informations à outrance...

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Or, ce journalisme d'antan n'est pas mort faute de journalistes. Ce sont les journalistes, plutôt, qui meurent faute de journaux. Il n'y a plus de place pour les faiseurs d'articles, depuis que les gazettes sont à six et huit pages — envahies par V information. A la vérité, on n'est pas mieux renseigné qu'autrefois. Mais, au plus médiocre incident, on décerne un titre considérable, avec des sous-titres énormes, saiis doute pour faciliter la lecture en auto faisant du 80 à l'heure, sous des lunettes blindées de chauffeur. Le plus menu fait passe ainsi en vedette. Comment choisir, dans la peur d'arriver plus tard que la maison d'en face ? On insère tout, au gré du télégraphe, du téléphone. L'incident le plus banal prend une importance capitale, — en caractères monumentaux. La moindre saignerie d'apache est lancée comme un beau crime! On était plus ménager des effets, jadis. Un crime ne devenait pas un beau crime, comme ça ! On avait le souci des distances. Et quand le récit des faits-divers venait de la troisième page à la colonne de tête, sous la plume des chroniqueurs célèbres, c'est que le crime en valait la peine ! (D'ailleurs, quelle ordonnance décente, distinguée, dans la mise en page de l'ancienne presse — comparée à la brutalisante manière d'aujourd'hui, avec ces illustrations grossières, ces clichés brouillés où on ne distingue rien. . . , et surtout ces scènes d'assassinats, de découvertes de cadavres, la morgue chez soi!) Cependant, il est juste de dire que les acteurs empiètent assez souvent sur les honneurs journellement

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dévolus aux assassins. Il en va pour le monde des planches comme pour les héros du ruisseau. On prend les artistes en herbe, aux bancs du Conservatoire. Pour les pièces, sans parler de la genèse, publiée scène par scène, on photographie chaque journée de répétition. Ah ! nous sommes bien informés, si bien informés, qu'à la répétition générale, nous n'avons plus rien à apprendre... {La jolie avance ! Et comme je préfère la surprise, l'émotion délicate d'assister à la sortie du mystère de l'œuvre nouvelle... !)Regretteur du passé) •certainement, du Paris d'hier que d'autres croient embelli depuis qu'à chaque façade des maisons, des feux d'artifice, épelant en lettres de gaz ou d'électricité des adresses de dentifrices ou de pianos, incendient les boulevards de réclames aveuglantes. On s'y tue la vue, on n'y voit que du feu ; c'est le viol de la nuit et de l'espace — et le résultat immédiat, c'est de vous cacher sous ces illuminations intempestives, le numéro de la porte que vous cherchez, ou la main qui soulève le rideau d'une fenêtre amie...

Les journaux d'il y a vingt, trente, quarante ans !

D'abord, G. Normandy aurait su où publier ces feuillets légers d'au jour le jour de Y Heure qui passe, d'Articles de Paris, Horizons de province... S'il y avait des directeurs qui s'informent — pour informer le public — que ne devrait pas être leur regret de découvrir sous la couverture d'un livre tant d'idées et de sensations qui auraient dû animer les mornes champs de l'information, où ne

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pousse plus la moindre fleur d'esprit et d'imagination!— le regret de ne connaître qu'épinglés sous vitre les papillons d'or et de flamme, aux couleurs immobilisées, au vol figé. Car G. Normandy, poète et romancier, n'est pas l'écrivain découpant du talent par tranches, pour le format du journal. Il a, en outre de ses autres mérites, le don spécial du chroniqueur, prompt à saisir l'actualité, et à l'accommoder prestement. Le piaf du jour disait dédaigneusement Brunetière, je crois. Oui, mais ne le cuisine pas qui veut. Et que de maîtres de la littérature ont échoué, alors qu'ils pensaient hautement que c'était à la portée de toutes les plumes... Rien de sempiternel comme X actualité qu'il s'agit de rajeunir au goût du moment... Il y faut de l'adresse, de la souplesse, de la fantaisie — avec une application continue et beaucoup de réel savoir, sous le savoir-faire. Car le fait n'est pas grand'chose, un prétexte, le point de départ : il faut arriver ! Une première, un vernissage, une rentrée des chambres, les vacances, un procès dit sensationnel, l'inauguration d'une statue, etc, de pauvres motifs toujours les mêmes, mais qui se parent, s'enrichissent par les curiosités propres, la sensibilité vierge du nouveau venu aux spectacles les plus rassis de ce vieux Tout-Paris de toutes les fêtes et de tous les enterrements. Il n'y a pas qu'à traiter du faitgdu jour : il était à découvrir — dans le flot desinformations. G. Normandy est doué de ce flair inventif, commef de la verve primesautière toujours prête, nécessaire au chroniqueur qui ne

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peut remettre à demain d'écrire sur le fait de la veille. . .

Quelle terrible épreuve que le livre — pour l'œuvre cursive du journaliste ! A son jour, sinon tous les jours, il a son public, tout chaud des événements, à la dévotion du quotidien ou du périodique et de leurs rédacteurs. Cependant, après vingt ans de vogue, de milliers d'articles qui portèrent, il ne se peut réunir un volume. Or, les articles de G. Normandy ont résisté à la mise bn page de l'édition de librairie. Les impressions ressenties au choc de l'heure ont gardé la vibration de la vie ; des notes, crayonnées à la-va^vite, de fugitives esquisses, mais d'un contour solide, présentent un relief durable — et le carnet de notes devient un recueil précieux de mémoires du temps.

Les journaux d'il y a vingt-cinq ans !

Je ne parlerai que de celui qui donna l'élan, fournit une telle course de littérature, du Git Blas. (Sans doute, il y avait des maîtres, ailleurs, au Figaro, à V Evénement avec Aurélien Scholl, au Cri du Peuple, avec Jules Vallès, au Voltaire, avec Emile Bergerat,et les Drumont et les Rochefort, et à la Justice un Edouard Durranc, un Pelletan, peu connu des nouvelles générations, et Geffroy, qui accumulait les magnifiques matériaux de la Vie Artistique, et, au Gaulois, Grosclaude,Capus.Or G/7i?teinnovait, en rassemblant fastueusement les gloires éparses, en révélant des talents inédits... Théodore de Banville, Guy de Maupassant, Armand Silvestre, Catulle Mendèsr

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Paul Arène, Villiersde Plsle Adam, Léon Cladel, Jean Richepin, Henry Fouquier, Mirbeau, Grosclaude, Jean de Bonnefon, Paul Bonnetain, René Maizeroy, — que j'en oublie ! — et des romans de Barbey d'Aurevilly, de Zola !

(Du G/7 Blas, devaient découler Y Echo de Paris, \z Journal — d'avant l'infiltration politique...)

Evidemment, G. Normandy eût gravi le petit escalier du Bd. des Italiens, celui de la rue Gluck, et s'y fut créé une rubrique originale, avec les instantanésdont ilcompose ses cahiers frissonnants ou enthousiastes ou mélancoliques.

On n'entrait point sans un respectueux embarras — qui ne persistait point, car la plupart de ces grands hommes se laissaient facilement aborder, en leurs brasseries respectives. Mais, plus troublants, il y avait des directeurs, des secrétaires, des administrateurs — qui confondaient, avec toute la fougue de l'ignorance, et les gens et les genres — et dont le goût allait plus volontiers à la grivoiserie, qui avait fait la fortune primitive du journal, avec Pedro Gardas! Et je n'oublierai jamais la stupéfaction affolée de Maurice Rollinat, lorsque, venant de conclure pour une série, un gros bonnet, tenant à se montrer, frappait sur l'épaule du poète des Névroses, le conseillant ; « De la gaudriole, n'est-ce pas, de la gaudriole ! »

Tout de même, la littérature triomphait, en des sommaires resplendissants !

Le plat du jour était royal et copieux, avec Maupa9sant assaisonnant ses rudes histoires normandes, avec les recettes de Provence, de Paul

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Arène. Et c'était une délicieuse Colombine d'Henry Fouquier, ou l'orgie verbale d'Emile Bergerat ! Cela mettait l'esprit en joie pour la journée, autrement, peut-être, que la grosse information que se disputent les gazettes de 1908 — et qui découpe la vie en tant de « Dernière Heure » nous rapportant que le roi de Belgique arrive à Paris, le roi de Grèce à Aix, le roi d'Espagne à Biarritz, et les Grands ducs de Russie sur la Côte d'Azur. Toutes nouvelles, évidemment, qui ne sauraient attendre...

Je dois dire que c'est surtout à distance que nous rendons hommage à tant d'illustres morts. Nous voyons, par comparaison avec tant de vivants, ce que nous avons perdu. Mais alors, nous trouvions même qu'ils tenaient trop de place, toute la place. Les jeunes, impatiemment, nous devions marquer le pas, Alphonse Allais, G. d'Esparbès, Pierre Veber, quelques autres. Ce qui attendait, c'était la Vie drôle, d'un tel humour, d'Alphonse Allais, c'était quelque page tumultueuse de la légende napoléonnienne de G. d'Esparbès ; quand la Journée des chefs de file manquait, il y avait encore du pain blanc sur le marbre...

Je ne puis retourner en pensée au Gil Blasy sans revoir l'extraordinaire figure du secrétaire •de rédaction, Jules Guérin... Lui était sans respect pour personne — à force de tutoyer tout le monde... Avec quelle désinvolture apparente, il traitait la copie ^ traînant, au hasard, dans des tiroirs ouverts ou sur sa table... Car, il aimait « son

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journal »... Au restaurant, il suivait les gens qui lisaient, très heureux, quand quelqu'un semblait s'attacher à un article... Mais si le lecteur, parcourant les titres, rendait le numéro, demandait un autre << canard », Jules Guérin n'avait plus assez de sarcasme pour les signatures qui n'avaient pas retenu le voisin de table... Et Jules Guérin fréquentait assez les tavernes et cabarets — pour renouveler l'expérience ! 11 ne fallait pas que le hasard malencontreux échût deux fois, au même collaborateur, de provoquer l'indifférence du lecteur : cela devenait chez Guérin, une rancune féroce I On connaissait ce moyen de l'exaspérer, dans certains cafés, où l'on demandait le G/7 Blas, pour le laisser aussitôt. Quand il s'apercevait de la plaisanterie, il ne la trouvait pas amusante. Il avait l'amour-propre du métier, mais il avait davantage l'amour de la consommation. Oh ! l'information d'une conflagration universelle ne l'aurait pas empêché de descendre prendre un demi au Pilsen proche, quand il voulait boire... Son chapeau bien en vue dans son cabinet, il filait, en décrochant n'importe quelle coiffure au passage et il attrapait la rampe, pendant que les visiteurs stationnaient autour de son couvre-chef en permanence... Sur la fin, comme la caisse lui refusait des avances, il signait des bons aux camarades :

— Passe-moi dix francs, cent sous... vingt sous. . .

Et il vous glissait dans la main un bout de papier, — bon pour vingt sous.

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Undernier jour du mois, il n'était pasde collaborateur qui n'arrivât avec un stock de ces rognures, qui exaspéraient le caissier. C'est, d'ailleurs, à peu près tout ce qu'a jamais écrit Jules Guérin — qui avait beaucoup d'esprit de boulevard : il est vrai qu'on eût fait des tomes épais, avec ces bons innombrables. Un mois, le caissier en compta près de 800 — dont le total dépassait vigoureusement le traitement de notre étrange débiteur...

C'était le crépuscule du G/7 Bîas ; mais Y Echo de Paris, le Journal continuaient, amplifiaient ses traditions littéraires... Grâce à YEcho, par exemple, un Jules Huret pouvait préluder à ses grandes enquêtes littéraires et sociales, un pur poète, comme Jean Lorrain, pourrait s'avérer l'un des plus prestigieux chroniqueurs qui furent... Si Jean Lorrain, si Jules Huret débutaient à présent, où feraient-ils leurs premières armes ? où placeraient-ils leur copie ?

En effet, les conditions du journalisme ont changé. Il y avait une indépendance acquise aux chroniqueurs qui n'existe plus. En des temps qui ne sont pas très lointains, de Scholl à Mirbeau, de Geffroy à Gohier,de Bergerat à Laurent Tailhade et d'Anatole France à Séverine, au grand cœur, que de journalistes, à qui il était permis d'écrire librement ! Aujourd'hui, que de journalistes, sans journaux — des maîtres survivants, — et tous ceux qui se seraient manifestés, comme G. Normandy — et je songe à des publicistes comme Léon Blum, dont la critique littéraire et sociale

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n'a pas trouvé, non plus, l'organe puissant d'où elle devrait s'exercer, utile et féconde...

La plupart des journaux appartiennent à des groupes parlementaires, à des capitalistes politiques, ou sont sous des influences politiques. Pour un Rochefort, un Drumont, pour un Ranc, un Cornély, un Clémenceau, quel encombrement de députés, de sénateurs en mal d'écrire ! Et nombre de directeurs préfèrent, pour cent raisons à ne pas dire, le rasoir de l'ancien ministre, qui doit le redevenir, à la lyre du poëte, au clairon du polémiste. Car, un représentant du peuple n'accepte pas la plaisanterie. Le rire est défendu* la bonne humeur proscrite. Les députés jettent dans la circulation des fragments de rapports,, des tronçons de statistiques. Ça, et les dissertations d'un docteur sans clients sur les dangers de cracher de travers : vous avez le journalisme contemporain !

Aussi, le député en mal d'écrire, le médecin qui signe, offrent l'avantage de composer une rédaction économique. Pour la vedette, les instruments de règne et d'affaires, ils sont coulants sur les prix de leur prose, tandis que l'écrivain de profession a des exigences — d'ailleurs, de plus en plus platoniques. Desjournaux payaient autrefois un conte, dix, quinze, ving-cinq louis. Maintenant, paraît il, c'est vingt et quarante francs : ils en ont pour l'argent.

Mais, on ne paierait pas G. Normandy : c'est lui qui redevrait. . .

Car, tout désormais, est de la publicité tariiée»

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Parler d'un livre, discuter une comédie, citer une toile, décrire un pays — c'est de la réclame à l'éditeur, au théâtre, au marchand de tableaux, au propriétaire de la source !...

Alors G. Normandy commet cette gageure, de faire du journalisme, hors des journaux. Il écrit des articles comme s'ils devaient paraître. Et i^ les réunit en volume, comme s'ils avaient paru. Et notre bibliothèque s'enrichit d'une œuvre sincère, d'un répertoire innombrable d'idées et de faits inaperçus des informateurs modem style — qui est de n'en pas avoir — et peut-être les seuls essentiels dans le fatras de l'année expirée...

Quand les pêcheurs vident leur barque sur le rivage, longtemps on n'a de regards que pour leur récolte éblouissante, pour la joaillerie vivante, ruisselante encore de la vague, et l'on prête peu d'attention aux hommes, roides dans leurs suroîts, qui, le déchargement achevé, regagnent leurs ruelles du vieux port...

Ainsi, G. Normandy, de ses courses à l'actualité, revient avec une pêche miraculeuse devant laquelle nous avons oublié le marin qui, l'oreille aux écoutes des rumeurs de la vie et de l'art, avait recueilli ce butin splendide...

Il serait temps de parler de G. Normandy ! Et je n'en ai plus la place. xMais qui ne verra l'auteur à travers ce livre de bonne foi, au seuil duquel on eût pu inscrire ces lignes de Montaigne, en épigraphe : « Qu'on ne s'attende pas aux ma- « tières, mais à la façon que j'y donne : qu'on

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« veoye en ce que j'emprunte, si j'ay sceu choisir « de quoi rehaulser ou secourir proprement « l'invention qui vient toujours de moy... »

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