DÉCEMBRE
Banalité des souhaits reçus, mensonge des sourires échangés, stupidité des distractions d'usage, ridicule des coutumes implacables, — fin d'année !... Funèbre veillée, retour vers le passé, vers la bienheureuse enfance... Vieillir !... vieillir, hélas ! parmi les paysages trop vus, loin du spectacle adoré de mon océan natal... Savoir que la Camarde arrive, que, d'heure en heure, nous mourons un peu, que la vie est trop courte pour nos bonheurs, trop longue pour nos souffrances et, peut-être, malgré nos efforts, si vaine... Horreur des paysages immobilisés dans leur torpeur, parmi la douleur suppliante des arbres aphylles...
Comme je comprends dans sa joie, comme j'imagine dans son ampleur, le cri des dix mille compagnons de Xénophon ressuscités par la vue du Pont-Euxin !.. . Et moi aussi je voudrais clamer:: Thalassa ! Thalassa !... Au Nord, dans la paix: grandissime des glaces éternelles, parmi la solitude du Pacifique martyrisé par les typhons, au milieu de l'agitation multicolore d'un Colombo de songe : qu'importe ?... Partout, loin des vagues,, je suis en exil...
J'aime les quais, j'aime les ports Plantés de mâts chargés de toile ; J'aime la mer sous les étoiles, J'aime la mer sous le ciel d'or.
Cuirassés d'escadre ou vapeurs, Bricks de commerce ou yachts de courser Luisants et clairs comme des sources, Moteurs battant comme nos cœurs,
Je vous admire et vous envie, Vous nous invitez aux départs... Je voudrais pouvoir sans retard Vous suivre tous. — toute ma vie f
Partir cent fois, partir toujours, Aller vers des terres nouvelles,
HORIZONS DE PROVINCE
Sous les voiles qui sont les ailes Des navires géants et lourds,
Fuir les hommes et la douleur D'aimer qui ne peut vous comprendre, Et n'avoir plus à se défendre Des importuns et des menteurs,
Vivre sur les flots anonymes,
Toujours mouvants, toujours fleuris,
Songer à ceux qui ont péri
Sous ces monts bleus aux blanches cîmes !...
Ils sont morts, jadis ou naguère, Loin de tous, sans râles, sans cris, Seuls !... Moi, j'aurais un grand mépris Du trépas, si loin de la Terre.
Pas de familles éplorées Autour d'un triste moribond...
Ah ! pouvoir faire le Grand Bond Dans cette immensité moirée !
Ne point songer à ceux qu'on laisse, Ne point se savoir regretté, Disparaître un matin d'été, Sombrer comme une lueur baisse...
Avoir vu tous les horizons De notre monde... avant les autres !. . Le Gange où des gavials se vautrent, Le Far- West peuplé de bisons,
Le Japon fleuri de glycines, Les vallons où croît le cyprès, Les plaines, les lacs, les forêts...
Le soleil, la neige, la bruine
Sur tous les sites, sans repos !
Après avoir vécu, sans but ni trêve, Une existence ardente et brève, Parmi Pinfini bleu des eaux !...
Ainsi, devant Tâtre où l'on tisonne, je fais danser dans ma mémoire, comme les flammes que je vois, des rimes, — de folles rimes d'aman !