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LUI

Clovis Hugues

Paris II juin. — Une dépêche d'Antide Boyer m'apprit, dans la nuit d'hier, que l'état de Clovis Hugues devenait très inquiétant. Ce matin, à sept heures, le poète des ^oses du Laurier expirait,, là-haut, dans son modeste pavillon de Montmartre.

La vie de Clovis Hugues fut belle. Ce n'est pas sans une émotion intense que j'évoque ici (sans pouvoir croire vraiment que ce sont déjà des souvenirs) la gaité, la vaillance et la bonté de ce grand poète. Je voudrais pouvoir m'exprimer plus froidement, car mes facultés de critique sont muettes devant cette disparition irréparable. Il est possible... il est probable que ces lignes-ci seront un peu incohérentes. Qu'importe ! J'écris spontanément. Je jette des fleurs autour de ce visage idéalisé par la sérénité majestueuse de la mort. — je jette ces fleurs sans souci d'élégance pour mes gestes, sans calculer l'endroit où les corolles tomberont ; je les lance pèie-mèle, à poignées^ et je ne me soucie point des trajectoires qu'elles décrivent.

L'existence de Clovis Hugues est trop connue pour que je songe à la rappeler en détail. Né à

HORIZONS DK PROVINCE 229

Ménerbes (Vaucluse) le 3 novembre 185 1, fils d'un modeste meunier et d'une paysanne vaillante, il vécut sans préoccupations ses premières années parmi la splendeur d'une nature décrite admirablement dans les délicieux Souvenirs qu'il n'a pas pu achever. A seize ans, il fut, à Marseille, aux prises avec la misère la plus comiplète. Il végéta, d'abord, en accomplissant des besognes aussi diverses que peu rétribuées, devint, à la Bourse, l'employé d'un petit courtier de commerce « aux appointements de vingt francs par mois », puis rédacteur nu journal LeTeuple (dirigé par Gustave Naquet), après avoir été l'un des garçons de bureau de ce périodique. Il a raconté avec une verve dont il emporte le secret son élévation du grade de garçon de bureau au grade de rédacteur: « ... Gustave Naquet!... Cet homme était bon « comme le bon pain qui m'avait si souvent « manqué. Un autre garçon de bureau (qui était <( mon supérieur) lui dit que j'écrivais des « poé- (' sies » dans les moments où je ne cassais pas les « verres de lampes. Le <( patron » me demanda si « c'était vrai, et je fis des aveux. Il me demanda « ensuite si je connaissais bien mon français, et « je lui répondis que je connaissais aussi mon vt latin, malheureusement. Là dessus, il me com- « manda un petit article, pour voir. le me mis à « trembler comme une feuille, mais je vins tout « de même à bout de la tartine. Il la lut attenti-

« vement, avec un sourire d'étonnement heureux, « et comme je n'avais pas osé signer :

« — Tiens-tu à t'appeler Hugues Ciovis ou « Ciovis Hugues ?... Mais je t'avertis que Ciovis (( Hugues est bien plus joli !

c( — Ce sera comme vous voudrez.

« — Eh bien ! tu seras Ciovis Huçues !

(( Et il signa. Le lendemain, je ne cassais plus que des phrases. Et c'est ainsi a que je me suis taillé un brin de plume dans mon plumeau. ))

On était alors à la fin de l'Empire. Ciovis Hugues livra au gouvernement un combat acharné, par la plume et par la parole. Il eut la bravoure de prendre part à plusieurs mouvements insurrectionnels avant et pendant la Commune, — ce qui ne l'empêcha point de limer jusque sur les barricades. Il ne tarda pas, d'ailleurs, à rejoindre ses camarades au fort Saint-Nicolas et à passer en jugement pour délit de presse. Le conseil de guerre lui infligea trois ans de prison et six mille francs d'amende. Il faut l'avoir entendu na'.rer avec son éloquence si entraînante, si Lamilière et si ailée à la fois, ses quatre années de détention... Quatre années, oui, et non trois ! La contrainte par corps ne fut appliquée qu'à lui seul, parmi les journalistes enfermés dans la prison de Tours. Incapable de paver l'amende de 6.000 francs, il fut mainrenu piisonnier paice que sa popularité devenait redoutable et parce qu'il était plus décidé

que jamais à « reprendre son labeur où il l'avait laissé ». Cette exceptionnelle sévérité aui^menta le renom de Clovis Hugues. Un député de Marseille interpella sur cette question, dont la presse s'occupait. Ce tut à cette occasion que le romancier de ^Consieur le Gendarme (m appelé, pour la première fois, le Poète du Socialisme. A peine libéré, il revint cà Marseille, batailla dans les gazettes d'avantgarde (pour la liberté de la presse en particulier) ; collabora à V Egalité (où il inventa la Galette Littéraire quotidienne, que personne n'osa continuer après lui) ; fonda \à Jeune République, où il publia un article chaque jour et une satire hebdomadaire: la Muse des Dimanches. C'est à ces poésies que Clovis Hugues dut l'affection que lui témoigna Victor Hugo, affection qui ne se démentit jamais. Entre temps, ayant tué en duel un adversaire politique, l'ami dont la mort nous sépare si brutalement se réfugia en Italie, puis, s'étant constitué prisonnier à la date prescrite par le Code, comparut en Cour d'assises. Il fut acquitté à l'unanimité. François-V. Raspail venait de mourir, laissant vacant un siège de député pour Marseille. Le Comité central offrit la candidature à Clovis Hugues, qui l'accepta, et lutta avec une énergie telle qu'il devint malade. Il fut distance d'une centaine de voix. Six mois plus tard, les habitants de Roquevaire l'envoyaient au Conseil d'arrondissement, dont il devint vice-président. Il revint,

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