ARTICLES DH PARIS
entre temps, à Paris, collabora à la fameuse Lune Rousse. d'André Gill, fut accueilli dans tous lâs journaux libéraux, consacré orateur populaire après avoir parlé, par hasard, dans une réunion, à la Villette, fit de la littérature et de la politique à la fois, sans repos, et déploya partout cette vaillance et cet esprit qui le classent parmi les plus extraordinaires maîtres des foules.
En i88r, xMarseille te nomma député de sa 2' circonscription. Lorsque l'épidémie de choléra décima la population, il demeura parmi ses électeurs, s'improvisa médecin, garde-malade et même ensevelisseur. Le fléau ayant sévi Tannée suivante, Clovis Hugues reprit sa place au milieu du danger. Il fut avec Antide Boyer, Basly, Parenteau et Camélinat du premier groupe socialiste de la Chambre (^le socialisme de ce temps différait assez de celui d'aujourd'hui), le fameux groupe si ardent que le fréquent : « Silence aux quatre ! » de Floquet est demeuré célèbre depuis lors. — Clovis Hugues fut réélu en 1893, 1898 et 1902, Sa santé chancelante l'empêchi de se représenter au suffrage de ses électeurs en 1906.
Si j'ai beaucoup insisté sur la carrière politique de ce T^oète.ctsi qu'il est impossible, en vérité, de séparer en ce fougueux champion de la vérité et delà justice, la littérature de la sociologie. Il Ta écrit lui-même dans le plus généreux credo poétique connu : « Le poète a une fonction sociale. Il
lui appartient de glorifier le beau, ninis il lui appartient aussi de servir ie juste, qui en est la représentation la plus élevée. Les lis ne travaillent point. Ils sont pourtant mieux vêtus que Salomon. Jésus a bien fait de le dire et nous avons bien fait de le répéter ; mais nous n'avons pas le droit d'oublier que les pauvres gens travaillent et qu'ils ne sont pas toujours vêtus. Nous devons aimer et chanter les roses parce qu'elles sont belles ; mais nous devons aussi nous rappeler que leurs épines couronnèrent souvent le front des penseurs. La poésie n'est grande que si elle complète le rêve par l'idée, l'idée par l'action. »
Depuis son évasion de la vie politique, Clovis Hugues se consacrait exclusivement à la littérature et à la poésie. Avec quelle vaillance, avec quelle sincérité, avec quelle joie !... je le visitais souvent. Quelques jours avant son trépas, allongé sur son lit, déformé par l'emphysème, le regara déjà parti vers les ailleurs d'où Ton ne revient plus, il dictait encore à l'admirable femme qui dompte sa douleur et qui demeure silencieuse et blême, dans sa robe de veuve, au chevet du vaillant écrivain dont elle sut être l'épouse maternelle, — il dictait encore, le jour, la nuit, n'importe, quand il le pouvait, — ses dernières pnges dans lesquelles il voulait s'exprimer tout entier. Entre les limites d'un article écrit d'une plume rapide et que l'émotion fait trembler, il ne faut pas songer
à analyser toute la vie d'un homme aussi actif, aussi enthousiaste, aussi exceptionnel, que l'auteur du Sanglot de Jehanne et encore moins à publier sur son œuvre des pages définitives.
Le^. écrits de Clovis Hugues reflètent toute son époque. Ils magnifient, en outre, quelques périodes du temps jadis. Ils ne sont pas parfaits. Mais, comme je l'ai déjà écrit, alors que les livres de la plupart des contemporains seront considérés par la postérité comme de petits chefs-d'œuvre travaillés avec soin et que l'on conservera dans les musées à l'abri du vent et des intempéries, l'œuvre de Clovis Hugues restera debout, exposée à tous les orages et mutilée sans doute... comme les ruines de Timgad ou celles du Parthénon I...
Dans la T réface admirable qu'il voulut bien écrire, d'une main mal assurée déjà, pour un de mes derniers volumes [VHeure guipasse), — un critique la comparait l'autre jour à celle dont il décora Kerkadec, le garde barrière, du grand Cladel — dans cette Tréface, Clovis Hugues, qui avait le respect des anciens, dit sa sympathie pour les jeunes. <( ... Héritière d'admirables siècles littéraires, dit-il, elle {la jeune génération) n'a eu pour concevoir le Beau, qu'à regarder la nature et la vie dans l'œuvre des maîtres ancestraux, comme elle n'a eu, pour le réaliser qu'à ramasser leurs outils, au seuil des tombes glorieuses. L'Isis poétique a déchiré ses voiles, le rythme a dit son
secret et des enfants de vingt ans ont écrit des vers impeccables. L'exploration de nouveaux domaines a élargi le champ do l'observation ; des lambeaux d'humanité qui flottaient, comme des algues, dans les profondeurs du fait social ont été am.enés à la lumière, soigneusement recueillis, méthodiquement classés; des souffrances qu'on ne soupçonnait pas ont poussé leur cri ; des dou leurs qui se cachaient ont arraché leurs masques trempés de larmes ; le Verbe s'est fait chair encore une fois pour saigner de la blessure des humbles; le style a été plus que l'homme, il a été souvent l'humaaité ; la phrase a pleuré, sangloté, gémi, et des chercheurs d'âmes, des explorateurs de Timmense détresse, encore tout jeunes, à peine évadés de l'Ecole, ont écrit des romans où se pose, tantôt avec des saillies d'eau-torte, tantôt, avec de vaporeux contours idylliques, tout le problème des sexes, de la justice et du travail ». — Ce n'est pas un des moindres mérites de ce bon « Clovis » que d'avoir été, en littérature comme en politique, un initiateur. Hn 1881, il était h la Chambre le ^^/J socialiste élu. Avant i88t, il était en France \q seul poète socialiste notoire. Les générations qui montent sauront, je l'espère, se souvenir, comme nous, de ce qu'elles doivent à Clovis Hugues.
Pauvre Clovis, si blanc, si a.renuisé, si tragiquement beau sur son lit de mort! Il ira dormir
son dernier sommeil à Embrun, comme il le voulait, « parce que les tombes, là-bas, sont toutes des jardins ».
...Je regrette l'écrivain, mais je pleure l'ami fidèle. Nous perdons aujourd'hui le dernier des Romantiques et l'un des rares hommes de cœur que je connaisse.
Sur la route morose de notre vie, c'est de k joie qui s'éteint, c'est de la bonté qui meurt. ..
Gros-Rouvre (Seine-et-Oise)
Connaissez-vous Gros-Rouvre, Gros-Rouvreen-Yveline ? J'en reviens charmé, reposé, avec une nouvelle provision de haine contre Paris, contre la Capitale, qui nous épuise et nous tue. Gros-Rouvre est pourtant bien près d'elle !... — L'Yveline ! Il est joli, ce nom léger comme la brume des matinées d'avril et sonore, comme un carillon de clochettes de cristal lointaines. Il me tentait de connaître cette région de l'Ile-de-France plus ignorée que la Bretagne et la Suisse que les touristes déshonorent. Je m'imaginais la province
<iui porte Paris sur son territoire plus que toute autre éprouvée par la centralisation. Erreur !... Ayant connu le mal la première, l'Ile de-France, la première, a cherché le remède. De toutes parts des colonies d'écrivains et de peintres fuyant les boulevards sont allés à la recherche des villages isolés, des bourgades inconnues, des rivières pures dont l'onde
S'otïre ainsi qu'une bouche et fuit comme une flèche, (i)
Barbizon, Parmain, Auvers-sur-Oise, Moret- :sur-Loing, Marlotte, Villennes, Bois-le-Roi, Saint- Brice-sous-Forêt, le hameau des Gressets, la vallée <le Chevreuse chère au pauvre poète Henri De- .^ron (si tôt parti I), d'autres zones encore abritèrent peu à peu les ennemis de la Ville-Lumière (qui brûle plus qu'elle éclaire, en vérité). La Brie, le Gâtinais, l'Etampois, le Drouais, le Vexin français, le Mantois, le Pincerais, le Hurepoix, — vieux noms, vieux pays, évocateurs de beautés d'antan et de splendeurs présentes, — furent de doux retuges. L'Yveline ne devait pas être moins hospitalière que les régions sœurs.
Les Anglais à lunettes bleues et les Allemandes à voiles verts ignorent encore cette petite province heureuse : le voyage est si court, si simple, 5i exempt de hideurs,de fatigues et de dangers î...
(i) Mme Catulle Mendis.
En la compagnie de mon collaborateur M. -C.Poinsot et de son aimable femme, j'ai quitté Paris un matin. Les cabanes perdues parmi la lèpre des terrains vagues, la détresse des usines dansant sur le sol nu leur chahut de plâtras et de ferrailles et les pseudo-villas à volets rouges de la petite banlieue, disparurent vite. Alors ce fut Versailles aux pierres blanches aperçues à travers les branches, puis Villepreuxdes-Clays aux champs dorés de sénevé, Plaisir-Grignon perdu dans les roses e^ Montfort-l'Amaury, ville paisible, assise et rêvant du passé sous le geste immuable de son donjon croulant et glorieux.
Nous nous dirigeons alors, en musardant, vers Galiuis, à tiavers champs. Il y a des pommiers dans les prés ; il y a des scabieuses dans les blés,, des coquelicots sur les chemins et des abeilles dans les trèfles ivoire. Des alouettes, folles d'espace, de lumière et de chansons, lancent des gerbes de trilles, en plein ciel.
Debout dans l'unique T)//?// du village,un vieux chemineau détaille d'une voix poignante la Chanson du Fin de Suresnes — cela nous ramène brus« quement au temps où le grand Léon Cladel, parmi sa kyrielle de chiens, fabriquait des gloires dans son ermitage de Sèvres — et cet ancien refrain lui vaut, de l'hôtesse, l'offre d'un demi-setier, que le malheureux lampe avec une joie animale presque enviable. Le soleil étend des chapes d'or sur
les vieux murs crciés de saxifrages et de ravenelles.
Des champs encore, des jardins débordant de •corolles, quelques vergers aux arbres défleuris et tors et, brusquement, la forêt accueillante et mystérieuse, aux clairières tapissées de morceaux de soleil, aux halliers tout remplis d'une verte buée... Il y a de tendres tourterelles roucoulantes sous les feuilles fraîches. Il 3^ a des pépiements innombrables dans les nids. Des insectes passent, reviennent, se croisent et se poursuivent avec un fredon d'élytres qui peuple le silence heureux et émouvant. Puis, après le miracle lumineux de l'orée, voici, peu à peu, Gros-Rouvre qui surgit avec son étrange forteresse. — Ce hameau est adorable sous le soleil qui l'auréole de rose et d'or. Nous cherchons la maison de Pierre Lelong et nous la trouvons vite. Pierre Lelong, un sage (à bon escient puisqu'il intitule toute son œuvre littéraire : Les Etapes de la sagesse), — Pierre Lelong, un confrère d'antan pour qui la capitale tut cruelle et qui vint, il y a quelques années, demander à l'Yveline la paix et la santé, Pierre Lelong, Tauteur de V\Ca Chanson et des Parasites du QuarticrLatin !... II habite une jolie maisonnette de riche paysan^ il cultive son jardin et il élève ces admirables poules blanches de la race « Faverolles » qui sont devenues, par lui, une spécialité du pays. Il écrit, sans hâte, de toute sa sincérité, des livres qu'il consa-
cre à la région qui est devenue sa patrie {naîalcy puisqu'elle l'arracha aux doigts décharnés de la Mort), des livres de très grande valeur et si différents de la (( parisine » qui sévit à Montmartre autant qu'à Loudéac,à Louhans autant qu'à Maëstricht^ — son Au pays des grenouilles bleues ^ par exemple — Gros-Rouvre et deux ou trois pays d'Europe possèdent exclusivement des colonies de ce batracien rare. — Ce serait bien, mais peu digne de l'intérêt public, si Pierre Lelong n'était, en même temps qu''un littérateur, un des plus ardents régionalistes connus. Pierre Lelong est devenu depuis quelques années (le mot n'est pas trop fort) le « Mistral de l'Yveline ». Ses actes parlent pour lui ; nous les ressuscitons, assis sur sa bancelle de bois ciré en humant un piot de cidre du terroir. — Arrivé le premier à Gros- Rouvre, Pierre Lelong vit, avec la plus grande joie, l'exode parisien envoyer dans son pays quelques-uns de ses membres des plus intéressants. Il: fut compris et secondé à merveille par les « parisiens » installés autour de lui : Marcelle Tinayre,. l'une des meilleures de nos femmes écrivains, qui habite, sur la côte, la jolie villa qu'elle a décrite dans son beau roman : La Maison du Péché; Franlc Boggs, le grand paysagiste, Pierre Gusman, Dugrenot, Pierre Prins, René Lelong, Victor Fournier, Pierre Vibert, d'autres... Dès lors la vie des paysans de l'Yveline changea. La municipalité de
Montfort-rAmaury prêta son concours financier et ses locaux au régioiialiste par le fait, Pierre Lelong. L'instituteur et le curé de Gros-Rouvre vécurent en parfaite intelligence. Les distributions de prix devinrent des fêtes charmantes auxquelles assistèrent des littérateurs de Paris. Il y eut d*excellents discours, de la musique exécutée par les artistes de l'Opéra en villégiature dans la région. Ce fut un spectacle adorable de voir les jeunes gens s'émouvoir en écoutant les vieux ^Njoels oubliés qui faisaient, en même temps, pleurer de joie leurs aïeules. La tristesse et la grossièreté chassées des villages laissèrent les bonnes coutumes revivre. On farandola de nouveau autour des feux de la Saint-Jean. Des « Mais )> composés avec art fleurirent, commejadis, les toitures abritant les jeunes filles à marier. Georges Jean, le potier, rénova l'industrie des Emaux de l'Yveline (ceux que j'ai pu voir ren draient jaloux Clément Massier). Les maisons furent restaurées d'après la tradition d" architecture locale : meulière, chaume et plein-cintre ; les cnfaïus s'intéressèrent aux herbes, aux arbres, aux animaux du pays et, après les causeries que leur fit Pierre Lelong, préférèrent à leurs jeux habituels la recherche des insectes du terroir pour « savoir leurs noms et s'ils étaient utiles, ou nuisibles ». Les forêts furent surveillées. On voulut les mutiler récemment : ce fut un beau tapage î Les journaux locaux firent campagne ; Lelong
protesta, au nom des habitants, à tous les carrefours. La préfecture et l'administration s'émurent. (Je regrette de ne pouvoir parler ici, avec tous les développements voulus, de« la déforestation » qui peut ruiner notre agriculture d'une année à l'autre dans les régions accidentées). Le Tourinc^'Club de France seconda Pierre Lelong et il délégua auprès de lui Henri Boland, l'auteur célèbre de ce livre exquis et documenté : Les Iles de la Manche. On protégea la Pierre Ardroue, abandonnée, — l'un des plus beaux dolmens de Seine-et-Oise. La Société Populaire d'Enseignement du canton joignit ses efforts à tant d'heureux efforts. Un journal, V Indépendant de Rambouillet, devint l'organe régionaliste de la Province. La Société des Amis de I Yveline SQ constitua. Enfin, et surtout, Y Ecole de %amhouillet inaugura, à Montfort-l'Amaury, le premier Salon au Village, composé exclusivement d'œuvres d'art exécutées dans le pays et inspirées par la région. On peut y voir chaque année les paysans, accourus de toutes parts, visiter cette exposition avec intérêt, et les châtelains des environs^ unis aux citadins de Paris, mêler leurs vestons à toutes ces blouses. On peut y voir la duchesse d'Uzès elle-même en conversation avec les lavandières du cru, entrées là, comme « en famille, manches retroussées et mains mousseuses ... C'est admirable tout simplement. Pierre Lelong veut faire mieux encore. Il achève d'orga-
uïser un 9^usée local — analogue au MuséonArlaten. Que de jolies choses, devenues brillantes par l'usnge, il peut offrir déjà à la contemplation pieuse des gens de l'Yveline I — Voilà un essai de dc'cenlraiisatioti pratique qui anéantit et les hésitations des conservateurs et les folies des régionalistes politiques. Sans bruit, sans à coups, presque sans aide et dans de la joie, Pierre Lelong a ressuscité ITveUne. C'en est fait. Le régionalisme politique (je l'ai répété combien de fois depuis dix ans î) ne peut et ne doit être, pour le bon ordre, que la conséquence de l'autre. Les viticulteurs de Narbonne eux-mêmes commencent à le comprendre.
Quel joli spectacle, celui de cette province peu riche, mais intelligente et laborieuse, fidèle au passé et préoccupée de ra\enir! Quelle consolation que la prospérité calme de ces riants village* communiant dans une même pensée et dans le même culte delà terre, d'où surgissent les moissons par lesquelles revit la substance des « anciens » !.. .
Il faut aller féliciter le Mistral de Gros-Rouvre,. chez lui, au pays des moissons et des forêts chantantes. . .
En Marge de H. G. Wells
Le Presqii homme. — Jusqu'à présent nous ne pouvions opposer au Wells d'Angleterre que le Jules Verne de France. Nous pourrons désormais, je pense, citer aussi Marcel Roland. Marcel Roland, comme Jules Verne et comme Wells^ établit son roman, Le Presqu homme, sur des données scientifiques, mais s'il prend autant de libertés avec la science actuelle que ses deux prédécesseurs, il apporte le souci d'art qui manquait à ce genre d'oeuvres jusqu'alors — et c'est bien, — et surtout une recherche philosophique, une tendance sociale qui n'exclut pas la haute satire — et c'est mieux. Le Tresqu homme \,.. Le titre surprend sur une couverture illustrée par Secrétan d'une tête d'orang (assez mal dessinée d'ailleurs). L'orgueil de notre race se cabre devant cela. Il se cabre beaucoup plus à la lecture des pages, précises, vigoureuses, mémorables, de M. Marcel Roland qui nous transporte, sans crier gare, en plein xxii' siècle. L'impression est profonde parce que la transposition est parfaite et complète. Le sujet ? L'histoire d'un singe ramené de Bornéo par un savant, adepte convaincu de la théorie que M. Roland expose ainsi, en prolongeant l'hypothèse de Darwin : on
a dit (( l'homme constitue la forme définitive de l'animalité parvenue à son entier développement intellectuel et physique... On croyait que cet humain une fois obtenu, de but se faisait barriè';e et, devenant la propriété d'une espèce, se dressait devant le champ de l'évolution. Mais l'évolution des familles, des genres, ne s'est pas arrêtée là ; elle est éternelle. Certes, le type humain représente la perfection rèalisable, mais il n'est plus l'apanage d'une seule espèce. Il sera celui àt toutes les espèces successivement. C'est pour cette conquête que la nature entière agit, meurt, renaît dans ses aspects, dans ses mouvements multipliés à l'infini. C'est pour la possession de ce grade suprême, l'humanité, que toutes les énergies de l'univers sont en action. Nous savons — et maintenant l'expérience des faits nous le prouve — que toute espèce, en s'éievant sur l'éclielle des êtres, porte en elle-même le germe de sa déchéance ; que ce qui cause sa progression provoque ensuite son recul (i). Retournée contre
(i) Dans son admirable « Morale de l'Amour », (je ne connais pas d'œuvre plus opportune et plus courageuse,) notre cher Paul Adam répond ainsi à la théorie de M. Roland : « Dans le corps social, « chaque « vice oblige à sa vertu ». La débauche développe le « sens des arts, la cruauté celui du courage, l'avarice «celui de la spéculation, de l'industrie, de la science, « de l'aise augmentée, de l'altruisme social ; la vanité
elle, la règle darwinienne l'obligera un jour à céder la place prépondérante, afin que se prolonge indéfiniment le cycle éternel de la nature. Eh bien ! notre développement individuel et social est arrivé à son comble. Nous pouvons nous enorgueillir, à juste titre, d'avoir asservi les autres forces animales et les puissances naturelles. Mais, dans un avenir peut-être proche, qui nous dit que nous ne serons pas poussés par cette loi fatale ? » Je laisse à penser quel parti un romancier de métier, un écrivain de race, un observateur prédestiné peut tirer d'une pareille hypothèse. Il fau-t lire la scène émouvante à la fin de laquelle GuUuliou, le singe presqu'homme, arrive à pleurer, — et cette fresque vengeresse qui fait intervenir à la Chambre des députés du xx!!*" siècle cet habitant des forêts : quelle énergie dans le verbe et quelle causticité dans l'observation!... Q.ue d'autres pages !... D'ailleurs, le thème extraordinaire sur
« engendre le sacrifice des héros, les travaux des phi- « losophes, l'enthousiasme des patriotes ; la paresse « détermine les évocations du poète et Tappétit vio- « lent de la beauté. Favorisant leurs vices avec intel- « ligence. les peuples atteindront toutes les vertus et « toutes les grandeurs. Ainsi parle le nouvel évangile. « Il ne le cède à nul autre, pour la magnificence de « ses conceptions ou la moralité de son but. » Paul Adam [La Morale de V Amour (Mérîcant.) ch.
VII, p. 112). ^
jquel M. Roland s'appliqua à construire sa nouvelle œuvre n'est pas aussi fou qu'il peut en avoir l'air. Certes, Darwin et son continuateur Haëckel ne prévoyaient guère ce cour^-nnement pour leurs travaux. Mais il me souvient qu'il y a quelques années, un savant anglais ou américain, Sir Garner, se livra, en pleine forêt vierge, à l'étude du langage et des mœurs des grands singes. Il se fit enfermer dans une cage solide, spéciale, avec des vivres, des phonographes et tout ce qu'il jugea nécessaire pour la bonne règle de ses observations qui, à la vérité, permirent bien des incursions, en rêve, parmi les siècles prochains. D'autre part, n'annonçait-on pas, il y a deux mois environ, (la nouvelle arrivait des possessions hollandaises de la Sonde,) qu'on venait de découvrir vivant — enfin ! — un couple du fameux pithécantropKS, c'est-à-du-e l'échelon manquant entre le singe caractérisé et l'homme, — soit un presijuhomniciiniéà'ûuwiQn et antéhistoriquc ?
Alors ?... Alors, je me sens incapable de protester, comme on l'a fait, contre les hypothèses inquiétantes des auteurs de romans futurs en général et contre M. Marcel Roland en particulier. La faible d'aujourd'hui est peut-être la réalité de de. main. Nous venons de regarder, après avoir vu courir le chemin de fer et fonctionner le télé, phone, le Patrie évoluer, à la guise de ses pilotes, au-dessus de Paris... Et puis, ces écrivains auda-
deux sont follement amusants... N'empêche que j'espère bien de ne pas regarder demain le GuUuliou de M. Roland absorbant des cocktails à l'Américain ou chez Pousset ! Un seul de ses congénères osa cela : le pauvre Consul avec qui, diton, lors d'un mémorable souper de centième, Mlle \V... de l'Olympia... Mais on dit tant de choses... Et, d'ailleurs, Consul en est mort!
SOLEILLAND, HOMME POLITIQUE
La peine de mort est une des questions responsables des plus grandes sottises susceptibles d'être dites par les gens doués de raison. L'affaire Soleilland vient de le prouver, une fois de plus, avec une surabondance incroyable.
Nous savions bien jusqu'à présent qu'une bonne action mérite l'indiff^érence, quand elle échappe au ridicule. Nous nous étions habitués à voir, dans les illustrés, le masque de l'assassin en vogue paraître à côté de la physionomie du savant, auteur d'une découverte récente et capable de contribuer au bonheur de ses semblables. Les
quotidiens pouvaient consacrer cinq lignes payées à la dernière exposition d'art et six colonnes gratuites au récit du viol de la veille, sans nous faire sortir du calme découragé dans lequel nous nous réfugions depuis des années — Cette fois-ci la mesure est comble.
Après avoir été saturés de détails sur le passé, le présent, Tavenir, l'anatomie, la garde-robe, les talents spéciaux et l'état moral (si j'ose ainsi parler) de Soleilland ; après avoir entendu les invectives féroces et souvent immondes de sa femme, qui oublia que ce triste monstre tut admis par elle comme amant et époux (et qu'un peu plus de réserve et de deuil n'est pas malséant en pareille occurrence,) nous avons assisté au spectacle grotesque et répugnant que voici : Des politiciens, toujours les mômes, ne craignirent pas d'adopter le violateur comme argument. Ils montèrent sur les épaules du satyre pour couvrir d'injures le plus haut magistrat de la République. Parce que le Président Fallières, obéissant à sa conscience dont personne ne saurait être juge, et usant du droit le plus noble que lui confère incontestablement la Constitution, gracia l'assassin de la petite Marthe, ces pamphlétaires le couvrirent d'outrages. ( — Et je me demande si je rêve lorsque je lis des insanités de ce genre : « Ce vieux faiseur » d'anges n'opère pas lui-même. Q.uand ses comy> plices sont pris en flagrant délit, il les couvre
» de son droit de grâce et les fait envoyer, pour » la forme, dans une colonie pénitentiaire, après » leur « avoir assuré le pain de leurs vieux jours. » <■< Il se trouve ainsi le chef de la bande des viola- « teurs de fillettes. ))) — Voilà où nous en sommes !... On comprendra que je ne m'abaisse pas à épiloguer sur de pareilles imbécillités, lorsque j'aurai remarqué que les partisans de la guillotine^ fidèles en cela à leur passé, sont, pour la plupart, les défenseurs de la charité chrétienne ou de Tantisémitisme. C'est au nom de ces deux doctrines dont la douceur, la bonne foi et l'élévation d'idées nous furent prouvées par l'Inquisition et TAffaire Dreyfus, pour ne prendre que deux exemples, que les grotesques en question injurièrent M. Falîières. Ils allèrent jusqu'à mêler sa fille à une polémique indigne. N'insistons pas. Il y a, d'une part, des infirmités incurables. D'autre part, les faux estropiés ne guérissent jamais : il faut bien vivre !
Si, pourtant, on voulait bien discuter cette question de la peine de mort, en faisant abstraction, pour r.ne heure, de toutes les idées préconçues, en cessant de faire de l'esprit, en ne mêlant aucun élément étranger à la discussion, il me semble que l'on serait vite et unanimement d'accord. L'opinion publique ne doit pas intervenir. L'aveuglement et l'injustice de la foule sont des
truismes et le suffrage universel n'est que le meilleur des pis aller.
La peine de mort ne peut invoquer qu'une excuse à son existence : la prétention de servir d'exem.ple. Il y a belle lurette que cette excuse est périmée. On Ta si bien compris que l'on a abattu la charpente sur laquelle, de tous temps, le couperet fut hissé. Je n'ai pas besoin de rappeler que l'échafaud devint une tribune, parfois, du haut de laquelle le condamné maudissait ses juges -ou haranguait la Multitude. Je le fais pourtant pour citer ce trait caractéristique. Au temps où l'on guillotinait encore à la Roquette (et à quelles orgies cela donnait-il lieu dans les immeubles d'alentour !), un matin d'exécution, un gamin, au premier rang des assistants, attendit que la tête du supplicié roulât, sous un jet rouge, dans le panier, pour articuler à haute voix : — C'est que çà ? Eh ! ben, alors, c'est pas la peine de s'en priver !
Il ne (( s'en priva pas », en effet. (Quelques années plus tard, ce galopin mourait par les soins de Deibler, avec un sang-froid imperturbable et, glorieux d'une mauvaise gloire, il criait aux spectateurs son célèbre :
— N'avouez jamais!
Il se nommait Avinain.
La peine de mort n'a pas d'excuse. Cela suffit à la fiiire proscrire. — Ce n'est pas la peur de
Tautorité restaurée qui guérira la société malade- Et la déportation non plus ne fera pas, malgré son horreur^ diminuer le nombre des assassins.
L'exécuteur qui, au nom de la société, chourinera clandestinement, comme un malfaiteur, les criminels, n'aura ni supprimé les vices des misérables, ni amélioré la situation des honnêtes gens» Il n'aura servi qu'à nous rendre honteux collectivement d'une vengeance sans utilité, mais non sans ignominie.
La question est plus haute. Je n'ignore pas que les concierges s'endorment plus facilement sur les études de Pierre Baudin, du docteur Toulouse ou de Paul Strauss que sur la prose d'Arthur Dupin ou de Maxime Villemer. Ce n'est pas une raison suffisante pour faire décréter que, seuls, le k\z divers et le roman-feuilleton serviront à diriger l'humanité en marche. Nous reposons notre esprit sur des clichés et des doctrines toutes faites. Nous ne son2;eons pas une seconde, après la constatation d'un crime, que le monstre qui l'a com mis est toujours l'addition de sa race et parfois le produit de son milieu. Mieux : nous établissons juridiquement des degrés dans le crime, et nous admettons, par exemple, que l'assassin qui découpe le cadavre qu'il vient de faire, en trente morceaux, est plus abject que son collègue qui se contente de recouvrir sa victime de matelas ou de
chiffons !... Nous tablons sur les effets sans vouloir rechercher les vraies causes.
Il faut^ en vérité, pousser l'esprit de parti ou l'amour du lucre un peu bien loin pour oser injurier le premier citoyen français, parce qu'il ne veut pas répondre à l'assassinat par une mutilation inutile et féroce.
Mais le droit de grâce est insuffisant. La suppression de la guillotine, en fait, par la volonté et la hauteur d'idées de M. Fallières doit faire place à l'abolition officielle de la sinistre Veuve, conformément au vieux programme républicain, repris, d'ailleurs, depuis, par un grand nombre de collèges électoraux.
Jusqu'à ce jour, la société moderne reposait sur quatre assises léguées par le passé : le Prêtre qui leurrait la Masse encore insuffisamment instruite ; le Gendarme qui arrête; le Magistrat qui juge et condamne; le Bourreau qui exécute. Ces assises furent nécessaires jadis. Les générations travaillèrent à substituer à ces fondations ruinées par le temps des fondations nouvelles et qui dureront ce qu'elles doivent durer.
Le Prêtre n'est plus. Nous pouvons sans crainte supprimer le Bourreau. Plus tard, quand rhumanité sera meilleure, quand elle sera capable de justice et de bonté, nous pourrons démolir les deux autres.
Hélas ! ce n'est pas en faisant servir des appétits
et des instincts mauvais à des combinaisons politiques ou financières que nous verrons poindre l'aurore de sagesse et de liberté que nous attendons, au-dessus des batailles sociales.
Taneui et circenses... Aujourd'hui Ju vénal nous manque.
Le Nu au Théâtre
J'ai pour M. Bérenger le respect dû aux -vieillards qui lenièrent toute leur vie d'être utiles à leur pays. Cette déclaration va faire bondir notre ^rand Willette. Mais quelles injures vais-je m'attirer de la part des moralistes systématiques, (systématiques parce qu'ils ne réfléchissent jamais et pèchent leurs opinions au hasard dans le tas des idées reçues,) en ajoutant que la dernière plainte de M. Bérenger, contre h nu au théâtre, est parfaitement injuste et même ridicule ?. . . Je ne m'occupe, c'est un principe, que de ce que je connais bien : je déclare donc que c'est avec une violente surprise que nous avons vu convoquer par M. Leydet, juge d'instruction, une artiste de
VOlympia et même l'exquise femme que des vedettes lumineuses baptisent à Pnris : la Belle Aymos. Je connais Mlle Aymos depuis ses débuts et ne veux point cacher que je professe pour son talent de mime et de danseuse une admiration justifiée. De plus, cette charmante artiste (elle écrit agréablement) est l'une des très rares d'aujourd'hui qui puissent se permettre de rappeler, sans trop d'appréhension, que, grecques, elles sont compatriotes de Phryné. Elle a triomphé naguère dans le Kirvana , de Vérola et Richepin, aux côtés de de Max à l'Odéon ; elie a mené vers la centième^ Dans un Rêve, pantomime de MM. (Zhassigneux et Estéban-Marti ; elle triomphera bientôt dans l'œuvre nouvelle du compositeur D. E. Inghelbrecht, avec une aisance égale à celle qui lui valut des acclamations l'autre jour, aux Capucines, dans la jolie revuette de Georges Montignac. C'est T)ans un %éve qui amena Mlle Aymos chez le juge d'instruction. A la générale de cette œuvre : succès prodigieux. Le vieux prince Galitzine oubliait ses rancunes, pourtant tenaces, contre Léonide Leblanc et applaudissait à tout rompre ; le Marquis de Barbentane agitait avec enthousiasme sa lorgnette et Willy, enchanté, déclarait en sortant : « Je n'ai jamais vu une beauté comparable alliée à une élégance et à une chasteté d'attitudes pareilles j>. Ça n'a pas empêché M. Bérenger de rédiger, de chic et dans un style
un peu « zozo », sa plainte dans laquelle il déclare que des artistes^ « dont rien ne masque l'entière nudité » , évoluent presque sous les yeux du public. Rien n'est plus faux. iMUe Aymos, pour ne citer qu*tlle, danse parmi des projections, derrière une toile métallique, à trente mètres du premier rang <ie fauteuils et elle apparaît, entre des nuées, dans les plis de longs voiles qu'elle manie avec art. De plus, comme sa collègue de l'Olympia, elle ne paraît jamais sans un triangle de soie rose sur lequel s'agrafe une ceinture d'orfèvrerie — sans un triangle de soie rose « servant à cacher sa nudité intime » pour employer le style d'un confrère {Messidor).
L'instant est propice ; il n'est pas inutile d'en £nir avec cette irritante question : le nu est-il indécent ?
Je réponds non ! Et je m'explique. Il est probable que les farouches partisans du déshabillé, du maillot et autres hideurs, seraient de mon avis s'ils pouvaient rendre indépendant leur esprit et réfléchir pendant quelques minutes. Il faudrait d'abord ne pas faire de la morale une question religieuse. Il est curieux de constater, d'ailleurs, que tous les genres dramatiques furent introduits en France par des hommes d'église. La tragédie, par exemple, fut inventée par les Confrères de la Passion, sous Charles VI, et l'Opéra fut acclimaté chez nous par le cardinal Mazarin. Le corps de
ballet qui ne comprenait, à l'origine, que des hommes, n'admit la danseuse qu'en 1681, dans le Triomphe de F Amour, de Lulli et Benserade. La Dauphine (cela se jouait à Saint-Germain) tenait un emploi dans ce ballet nouveau avec d'autres nobles princesses : Mlles de Conti, de Poitiers, de Sévigné (plus tard Mme de Grignan), la princesse de Guéménée, etc.. Point de travestis alors : la robe de scène est longue, la taille est étroitement corsetée, les manches, serrées aux coudes, se terminent par de flottantes « engageantes )> tombant autour de l'avant- bras. Il fallut une vraie révolution, 45 ans plus tard, pour que la Camargo put substituer la robe courte à ce pesant attirail. Grimm raconte que pour ces mollets féminins, jansénistes et molinistes faillirent occasionner un schisme dangereux. Ce fut, en 1770, seulement, que la Saint Fluberty, après Mlle Salle, réussit à faire admettre pour jouer la Didon, de Piccini, ■ n costume composé en Italie, par Moreau ie-Jcune, d'après les chefs-d'œuvre classiques. Elle parut (( en tunique de lin, avec des nattes sur les épaules, les jambes nues et les pieds chaussés de brodequins ». Le maillot — premier essai de nu au théâtre — fut inventé par le bonnetier de l'Opéra (il s'appelait Maillot, d'où le nom) vers 1798 et complété, d'ailleurs, par le iutu. Le Pape lui-même l'autorisa, mais, proscrivit le rose-chair pour lui substituer le bleu... céleste naturellement ! On se
souvient de l'énergique campagne qui fut faite en 1901 contre le tutu. On se souvient des admirables danses d'Isadora Duncan et des sensations d'art provoquées naguère par Magdelaine, modèle hypnotisé, chez Rodin. Tout cela nous dirigeait vers la nudité artistique. Nous y sommes. M. Bérenger ne peut rien contre cette évolution. Sous la Restauration, le public eut vite raison de l'ordonnance ministérielle de l'austère duc de La Rochefoucauld, remplaçant le maillot des danseuses par le pantalon large et flottant d'autrefois.
Q.ue l'on veuille protéger l'art contre les entreprises d'amuseurs sans vergogne spéculant sur les bas instincts de l'humanité, soit. C'est très légitime. xMais la plainte de M. Bérenger tombe à faux. MM. de Cassagnac lui montraient le bon chemin pourtant. Que l'on sévisse contre le théâtre malsain, contre l'ordure qui submerge les scènes à bon marché de la banlieue et de la province, où la foule va prendre des leçons de dépravation, de cruauté, de grossièreté: c'est parfait et j'applaudis des deux mains. Que l'on épure le café-concert qui est devenu, partout, un mauvais Heu et où le succès ne va plus qu'aux scatologies : bravissimo ! . . . Mais M . Bérenger tolère cela, comme il tolère les pornographies qui s'étalent à tous les kiosques et à tous les éventaires. C'est hideux, c'est infect, mais « ce n'est que de la polissonnerie, dit-on î ». En vérité, c'est à croire que l'Art seul ne trouve
HORIZONS DE PROVINX'E 259
aucune grâce devant Thonorable sénateur. Il faut nous attendrez voir nos musées fermés au public, les nudités qui décorent nos squares descellées et renvoyées au Dépôt des Marbres, et qui sait ? les nus de nos grajids artistes déshonorés d'écharpes peintes. Cela fut tait au moyen-âge pouc le Jugement dernier^ de Van Der Weyden (aujourd'hui à Beaune). Pourvu qu'on n'aille pas jusqu'à faire comparaître la Vénus de Alilo devant M. Leydet !... En revanche, la Ligue contre la licence des rues ne tient pas compte des plaintes qui lui signalent des dangers réels. Quelques publications, dites populaires, étalent tous les jours et partout deux pages d'ensanglantemcnts commentés, sous les yeux des enfants, des ouvriers, des alcooliques, entre les décolletés (ou les déculottés) suggestifs dont les étrangers viennent faire provision chez nous. Coups de couteau, assommades, assassinats, forfaits de toute nature saignent sur ces premières pages. Retroussis et légendes polissonnes sont dégoûtants mais moins '.langereux. L'enseignement de Tamour frelaté vaut encore mieux que l'enseignement du crime. Je ne suis guère suspect de pudibonderie et Taudace ne m'effraie pas. Mais ayant conscience des différences existant entre un livre d'art rude et sincère et ces images et ces textes où la sottise le dispute à Todieux, j'ai exprimé à plusieurs reprises (et mon fr collabo » Poinsotavec moi) mon indignation à M. Bérenger.
Depuis peu, "plusieurs industriels exploitent ce nouveau filon d'or. Or, la foule vit constamment dans une atmosphère de lutte et de meurtre. C'est à cette éducation redoutable que nous devons tant d'actes^ de sauvagerie. Chaque semaine, le plus récent^'et lefplus imm.onde crime commis a les honneurs (Ij de la première page. Cependant, M. Bérenger, dont l'activiré est stupéfiante, persécute des artistes quil ne connaît pas ^ pour des spectacles auxquels il n'a jamais assisté y et se fie à des on-dit de tout point inexacts, alors que depuis plus de deux ans le nu artistique a conquis la scène. Encore, M. Bérenger laisse-t-il hors de cause tout ce qui n'est pas artistique. Les dégrafées qui, dans les revues où les concerts, profèrent des atrocités et paraissent dans des vestiges de costumes qui font dire aux spectateurs : « C'est aussi rigola qu'au... ! », continuent à sévir en paix. Mlle Du Troulala, péripatéticienne qui sait se mettre en carte pour son amant, continue à remplir aux Folies 'Bouî-de 'Bois, le rôle de « la 9® Petite Vache >/ sans qu'on l'inquiète. C'est de la polissonnerie, vous dis-je ! .. Mais Mlle A3niios, artiste reconnue, applaudie, qui a conscience de faire de l'art, du grand art, et d'être pour nous une statue vivante (dans un établissement où les dernières places coûtent 7 francs), se voit inculper d'outrages à la pudeur ! C'est tout simplement odieux.
Comme me le disait M® de Moro Giafferi^
avocat de la Belle Aymos et de MM. de Cassagnac, si cette affaire était suivie on serait en droit de regretter la Censure ! Certes ! Car nous sommes actuellement en plein arbitraire. On ne sait plus où l'on va. Si nos juges d'instruction n'étaient pas ce qu'ils sont, c'est-à-dire des gens de tact et de conscience, jamais, peut-être, l'occasion ne serait meilleure pour rappeler l'adage de droit cité par Cicéron : (T)eofficiis) : Summum jus, sumtna injuria. J'estime, pour ma part, qu'il est immoral au-delà de toute expression de voir, dans nos dîners officiels, de vénérables dames offrir, avec trop de générosité, aux regards, des appas évoquant irrésistiblement des idées de gélatine ou de vieux fruits. Je ne veux pas suivre Roche fort dans ses violences, mais j'espère que M. Bércnger n'osera pas encourir la réprobation universelle en imposant le maillot ou le caleçon à Danaé ! . . . On hésite entre l'indignation et le sarcasme quand on songe à ceci : Le Parquet suivant d'office toutes les plaintes de. M. Bérenger, le juge d'instruction peut, s'il le veut, inculper les directeurs des théâtres intéressés et leur faire infliger six mois de prison... Peut-être — ô ironie ! — avec le bénéfice de la Loi Bérenger !... Six mois! On ne «sale» pas plus l'ignoble exhibitionniste ou le satyre qui ne put arriver à ses fins ou celui qui sait nier !
Voilà où nous en sommes ! Il est lamentable qu'une institution aussi nécessaire, aussi respec-
table, dans son principe, que la Ligue contre la Licence des rues compronnette son œuvre et peutêtre son existence par des sottises, des inconséquences, des maladresses du genre de celle-ci... Bien des entreprises nobles s'offrent, pourtant, à elle et auxquelles tout le monde applaudirait. Seulement voilà : nous sommes encore intoxiqués d'un certain traditionalisme, au point de considérer la femme comme un être impur et de n'oser pas regarder la beauté en face, dans sa chaste et majestueuse et magnifique simplicité. Quand donc cesserons-nous de ne penser qu'avec l'esprit des autres et de n'avoir que Topinion irraisonnée du plus grand nombre ? Qu'on n'aille pas dire que je suis de l'école de Pierre Louys. J'admire Louys, certes ! Mais je préfère à ses leçons celles de la Nature. La Nature fait les hommes simples et sains. Soumettons-nous obstinément à elle. Cessez, M. Bérenger,de jouer le rôle ingrat de l'hypocrite qui veut faire voiler « ce sein qu'il ne saurait voir ». Avant de sévir, renseignez vous. Ayant vu vous-même, votre esprit d'équité vous dictera votre conduite. Et cela vous évitera, par surcroît, de nous infliger une littérature un peu attristante, de nous parler de « scènes de Bas-Empire » et de vouloir (même judiciairement !J « aiguiller dans une voie plus saine l'évolution morale du pa3^s ». Vraiment, Monsieur le Sénateur, cette dernière idée prête à sourire — moins que votre mode
d'expression (un peu bien... oratoire) toutefois !... Sévissez contre les dames qui sont trop persuadées qu'on arrive à tout quand on a ^.ss^z d'entrejambes. Et laissez en paix les artistes sincères qui savent préférer FArt au Cochon !
E. Ertz
Nous ignorons trop, en France, les grands artistes étrangers, même ceux qui habitent ou qui exposent chez nous. En particulier, nous considérons trop TAmérique comme un pays en état d'infériorité artistique. L'Amérique ne mériterait pas ce dédain, même si elle n'avait produit, hormis ses paysagistes qu'il faut classer sur le même rang que les meilleurs des nôtres, que deux artistes : Hawkins^, l'auteur de ces admirables portraits de Séverine et de Pelletan, que tout le monde connaît, et Ertz, qui expose chez Georges Petit, à la Société des ^Aquarellistes, à côté des Doigneau, des Robbe, des Rossert, des Lemordant et aussi, hélas ! des Lalauze, un Hercule luttant avec Neptune, daté des grottes de Capri ; une Porteuse d'eau tspapwîe.
exécuté à Tolède, et un Taysan italien, en plein foleil, qui, en trois notes différentes, suffiraient à affirmer le talent de M. Ertz — si, depuis longtemps, la Société des tArîs, la Société Royale de Londres et la Société des .^'iriistes de Philadelphie n'avaient, après les Salons français, donné à cet artiste la notoriété à laquelle il a droit.
Aussi bien, si je prends texte de l'œuvre de M. Ertz, c'est moins pour ranal3^ser que pour déduire de la vie de cet homQ:!e une leçon profitable aux artistes français. — Aux dernières nouvelles,, Ertz, ayant quitté sa retraite de Pollpero, résidait dans son cottage de Yealmpton, dans le Comté de Devon, à la lisière du Pays de Cornouailles, à proximité de cette incomparable funny coast, dont les Londonniens raffolent comme les Français raffolent de la Riviera. Il vivait là, parmi la splendeur paisible des eaux bordées de pins convulsionnaires dont le crépuscule ensanglante les fûts rosés, il vivait là, en art... Il est peu probable que M. Ertz demeurera dans ce site. Son passé de voyages incessants, son goût du renouvellement, par crainte de faire «du commerce^), proclament que lorsqu'il aura fixé toutes les splendeurs du pays d'Yealmpton, il le quittera comme il a quitté Capri, Tolède, Nice et Pollpero.
Les artistes d'ici sont rarement des voyageurs de cette envergure. Dès qu'ils ont obtenu leurs premiers succès, ils obéissent au public. La popu-
HORIZONS t)E PROVINCE 265
lation française est classificatrice plus que toute auirc. Elle condamne Roybtt à exécuter des soudards et des gentilshommes à perpétuité. Elle ne conçoit pas le talent de feu Henner autrement que sous la forme d'un profil pale auréolé de cheveux roux. Joseph Bail astiquera des cuivres jusqu'à sa mort, et il est interdit à Helleu de faire autre chose que des pointes-sèches; notre grand Chéret, m»'lgrc tout et malgré lui peut-être, restera le délicieux décorateur que tout le monde admire. Je dis que cet exclusivisme est mauvais pour Tart et pour les artistes. Certes les spécialisations font atteindre plus tôt la notoriété. Mais le succès de lirtz prouve qu'elle vient tout de même. Et si elle se fait attendre, elle est plus durable et meilleure. .. . J\apprends que le grand artiste américain arrivera en France bientôt. Il f.c rendra à Nice, d'abord, puis il se fixera aux Martigues — Martigues, adorable pa3^s, plus responsable, certes, que la reine de l'Adriatique de toutes les lumineuses toiles du bon Ziem !... Ziem, doge de Venise, seigneur des Martigues et roi de Beaune !...
Les « ESSAYEURS »
J'ai présenté aux Parisiens, en deux petites causeries faites au Théâtre des Arts, un nouveau cercle iliéâtral qui, du premier coup, paraît devoir dépasser en importance et en intérêt tous les autres. C. Le Senne, Emile Faguet, Adolphe Brisson, trente autres, consacrèrent à sa première manifestation publique de très longs et très bienveillants articles ou feuilletons. Les trois œuvres inscrites au programme méritaient, d'ailleurs, un semblable accueil. Je ne veux analyser ni le Ricochet de M. Pascal Bonetti, ni le Voyage de la Comédienne de M. Fernand Rivet (JaneRabuteau y fut exquise), ni l'habile, et puissant, et profond Clapotin (triomphe de Duquesne) de MM. A. Gandrey et Henri Clerc. Il me paraît plus intéressant de signaler l'originalité de ce Cercle... Q.ue sont les Essayeurs ? Des jeunes, de vrais jeunes, ce qui n'est pas commun dans un temps où tous les jeunes maîtres teignent leurs chevelures grises depuis longtemps. De vrais jeunes d'abord. De vrais indépendants ensuite; et je ne sais laquelle de ces deux qualités, l'indépendance et la jeunesse, est plus rare que l'autre. Car la situation sociale de l'homme de lettres est assez semblable à celle du
chien. Lorsqu'ils n'ont pas de maître, ces deux mammifères doivent rester dans la rue. Il y a des exceptions. .. qui confirment cette règle! Enfin, ce groupe n'est pas composé d'éléments possédant une discipline mentale identique. Les Essayeurs n'admettent pas les ca[)oraux. J'ai trouvé, parmi eux, des écrivains franchement sociaux comme M.-C. Poinsot, des poètes pratiquant la théorie de l'art pour Tart, des iiistinctifs comme l'exqLiise Jeanne Dortzal, des spécialistes-nés du théâtre de la terreur comme M. Emile Bruel, des psychologues comme Clerc et Gandrey (et ceux-ci sont de premier ordre), des natu riens comme Georges Verdène — toute la lyre^ quoi ! même des opportunistes universels comme M. Pascal Bonetti. Tant d'autres : Rameil, Georges Waider, etc. D'ailleurs leur président, mon charmant amj Jules Bois, ne synthétise -t-il pas tout cela par la souplesse de son talent, la diversité de ses efforis, sa variété d'attitudes littéraires et sa prodigieuse faculté d'assimilation ? Donc, Les Essayeurs sont un groupe, et non pas une école. On a toujours, plus ou moins, fondé une école littéraire dans la vie, au temps où l'on rêvait de s'évader du collège, pour conquérir l'univers après avoir réformé le monde, au temps où l'on se campait encore fièrement devant le vieil Institut pour lui crier avec l'ardeur dont on bouillonne à seize ans : « Et maintenant, à nous deux ! » Il faut savoir gré aux Essayeurs
de ne pas se conduire comme de petits eniants. Leur organisation simple et souple m'apparaît non seulement comme viable, mais encore comme susceptible d'être féconde en bons résultats. Les unités qu'elle légit conserveront intégralement leur personnalité, leur tempérament propre. Elles ne trouveront dans cette union qu'une émulation salutaire et qu'une facilité de plus pour se faire jouer, — ce qui, personne ne l'ignore,, n'est pas toujours extrêmement aisé. Et pourtant, jamais les auteurs dramatiques ne furent si nombreux que de nos jours. Le vrai public s'imagine difficilement combien la fièvre noire sévit. Les éventaires des libraires ont leur éloquence. Les couvertures vert espérance ou jaune serin, illustrées de petites femmes, y déferlent en Hots immenses. Tant de fous s'imaginent qu'ils étancheront leur soif de réclame en s'abreuvant d'encre Lorilleux ; tant de belles dames espèrent qu'elles guériront leurs névroses en crispant leurs jolis doigts sur l'ivoire d'un porte -plu me coûteux ; tant d'appétits se prennent pour des tempéraments, en peinture, en littérature, en art théâtral ! Etre Auteur Dramatique !... Il serait puéril de croire que pour être auteur dramatique il soit nécessaire de faire jouer des pièces de théâtre. Cette carrière est l'une de celles qui (dans notre organisation sociale actuelle, où le galon, le parchemin et la camaraderie jouent un rôle aussi important que naguère^ soient encore
ouvertes à tout le monde. Et, non seulement il n'est pas nécessaire de faire jouer des pièces de théâtre pour être auteur dramatique, mais encore, il n'est pas indispensable de les écrire. Vous pouvez lire fréquemment dans le Courrier des Théâtres de tous nos quotidiens un écho rédigé à peu près ainsi : « M.Joseph de Saint-Ampapaoustal vient d'achever Le Divorce du Curé d',A cher es, drame à grand spectacle en 5 actes et 13 tableaux, qu''il destine à une des principales scènes des Boulevards... » Et vous attendez vainement la première de cette œuvre sensationnelle. Ce qui peut vous arriver de mieux, si cette pièce vous intéresse, c'est, en passant à Charonne ou à Montparnasse, de voir (7 ou 8 ans après l'insertion de la petite note en question). Le Divorce du Curé d' Achères affiché aux Variétés Bobino ou sur les murs nitreiix de la Folie Saint Antoine. Si vous avez, en plus, la bonne fortune de rencontrer M. de Saint-Ampapaoustal, lui-même, cet aimable auteur vous expliquera qu'il est au comble de ses vœux^ puisque son oeuvre est représentée où il voulait. M. de Saint Ampapaoustal ne fait pas partie des Essayeurs. Les Essayeurs travaillent. Les Essayeurs s'essaient. Ils sont convaincus que le monde ne commence pas avec eux; c'est méritoire pour les jeunes ! Ils ont conscience de la valeur de leurs aînés et ils les respectent. Ilsne démolissent rien, ni personne. Ils ont assez vécu, déjà, pour savoir que si des
gloires se construisent comme des maisons de rapport à coups de portefeuille, ou se lancent comme on lance des spécialités pharmaceutiques, la majorité des arrivés d'aujourd'hui a mérité plutôt dix fois qu'une la notoriété. Au lieu de trouver de l'amertume dans les succès des autres, ils y découvrent un encouragement. D'autres avant eux, donc, connurent l'obscurité et souvent la misère ! — la misère du jeune homme venu à. Paris pour faire de l'art, de la littérature ou du théâtre. Pourquoi donc ceux-ci n'auraient-ils pas eur tour ? Rien d'étonnant à ce que les jeunes s'unissent comme ils viennent de le faire... Et il me semble que jamais on ne leur prodiguera trop d'encouragements. Ils représentent l'art de tout à l'heure. M. André Beaunier, qui est payé pour le savoir, a écrit que la génération qui précède la. nôtre ne fut pas « prodigieusement sublime ». Est-ce à dire que celle ci le sera ? Est-ce à dire que Les Essayeurs atteindront à la sublimité, au sens romantique du mot ?Je ne sais pas. Mais je ne crois pas. Le frisson épique ne nous secoue plus guère. L'héroïsme, pourtant, ne nous a pas quitté — mais il a évolué, et, comme la littérature, qui évolue de la couleur à la nuance, il a changé de forme, de moyen d'expression. L'héroïsme, le sublime ne nous quitteront pas, car la Royauté de la Douleur sur l'Humanité n'est pas de celles qu'on détruit. Les héros d'Henry Bataille et même
ceux de Sacha Guitry (si je cite Guitry, c'est que SCS personnages sont plus solidement humains qu'on ne croit en général) sont tout aussi héroïques que leurs ancêtres. Ils le sont autrement, moins scéniquement, mais plus sciemment. Ils sourient la où leurs anciens rugissaient. Et ce que je dis pour Bataille et Guitry, je puis le dire pour Coolus, pour Tristan Bernard, pour vingt autres . Il n'y a plus qu'un romantique au théâtre, un romantique qui est à Victor Hugo ce que l'Ambigu est à hi Comédie-Française : c'est M. Henry Bcrnstein. Nous allons vt-rs un autre art que celuilà. Est-ce un mal ? Peut-être. Est ce un bien ? Je le crois, pour ma part. En tout cas, c'est un fait.
Je ne veux pas me lancer dans de longues considé rations sur les tendances du théâtre contemporain. Il faut pourtant que je signale une quatrième singularité des Essayeurs. — Les Essayeurs sont désintéressés : ils abandonnent le bénéfice légitime de leur travail à une œuvre théâtrale, jeune comme leur groupe, etcomme eux généreuse. Cette œuvre est le Vestiaire des Théâtres, fondé par Mme Yvette Guilbert. Les Essayeurs veulent faire de belles œuvres et aussi de bonnes œuvres. On ne saurait trop les louer. Ce fut l'avis du public choisi qui les acclama. Tout Paris souhaitait aux Essayeurs le succès qu'ils méritent. Et l'admirable Jean Richepin tenait à venir féliciter les auteurs joués ce
jour-là. Ce fut un succès. Je ne regrette pas d'avoir accepté d'être le « lever de rideau » des Essayeurs.
Le Régioinwlismk littéraire
Il y a quelques années, au cours d^un discours prononcé à Paris, lors de l'assemblée constitutive de la Société des Ecrivains Régionaux, je disais de ladécentralisation littéraire et artistique : « Evidemment c'est un rêve. J'entends déjà les protestations de ceux des réo;ionalistes oui demeurent en province (car on peut chanter excellemment son Béarn ou sa Bourgogne et habiter, d'ordinaire, rue des Abbesses ou Place Saint-André-des-Arts !) Les décentralisateurs de Paris sont convaincus de ce que je dis. La capitale les a fait assez souffrir, elle leur a suffisamment dévoré d'illusions pour qu'ils ne doutent pas. Les autres se sont heurtés aux mesquineries du terroir, à la sottise parfois gigantesque de quelques-uns de leurs concitoyens. Ils ont de la rancune contre ces derniers. Les vrais forts dédaignent la rancune. La décentralisation.
comme toutes les grandes causes, nécessite un apostolat. (Charles-Brun, Johannès Plantatiis, André i\î-. lierio, Paul Graziani, de Beaurepaire-Froment, Michel Epu}', Sébastien-Charles Leconte, et divers autres en savent quelque chose). Et elle pré^c;ne ceci d'encourageant — on peut me croire car « j'y suis allé voir » — (( que des essais isolés réussissent un peu partout ». -- Quand on pense qu'en 1900, date de la fondation de noire Fédération régionalisîe française, \:{ vie littéraire hois de Paris était à peu près nulle, il est consolant de jeter aujourd'hui un coup d'œil général sur les forces régionalistes, éparses, mais ne s'ignorant déjà plus, qui naquirent et se développent avec rapidité sur notre territoire. (Cela vérifie ma prédiction d'antan : le régionalisme littéraire peut et doit devancer et préparer les autres). L'armée des littérateurs régionalistes est déjà très nombreuse. Je ferai un petit tour de France et sans avoir la prétention de nommer tous les soldats avec tous leurs états de service, je crois pouvoir citer ici, pêle-mêle, à peu près tous les chefs de file, et souvent même leurs œuvres principales. Je concluerai brièvetnent ensuite. — Voici :
ANJOU : A.-J. Verrier et René Onillox, auteurs du formidable Glossaire étymologique et historique des patois et des parlers de V Anjou ; G. Ca- RANTEC ; René Bazin, de rAeadémie Française {La Terre qui meurt, Donatienne, En Province, etc.) ;
Paul Pionis {A la volée, Pierre la Revanche, les Coiffes Angevines) ; Eugène Roussel (Rires et Koises) ; Xavier de la Perraudière ; Marc Ltc- CLERC ; Alphonse Métérié ; P. N. PAiMBAULT,etc.
ARDENNAIS : André Page ; André Donnay, excellent philologue ; Jules Mazé, le Paul Arène de TArdenne (Les étapes héroïques^ Coin, de province, la Chanson du passé) ; Lucien Hubert, député (Rimes d'amour et d'épée^ Heures folles) ; George Delaw, dessinateur célèbre et poète exquis ; Tristan de Pyègne, Emile Antoine, chansonnier ; Varède ; Gaston Doguin ; Arthur Chuquet, professeur au Collège de France (Le Général Chanzy, la Guerre de 1870-71, etc.) ; Albert Mey- RAC, directeur du Petit Ardennais {Villes et villages des Ardeunes, etc.) ; Elisée de Montagnac (les Ardennes illustrées) • Th. Renauld.
ARTOIS ET BOULONNAIS : David ; Charles Lamy (Passe-Timps Kimlerlot) ; P. A. I^Iassy {Au pays des Carillons, Loin des Cités) ; Henri PoTEz(C7ne Idylle en Flandre, Le Puy de V Assomption,etc.) ; Jules Mousseron, le poète mineur (Croquis au charbon, Fleurs d'en bas) ; Albert Lantoine, [Les MascouiUcd, La Caserne, etc.); Sébastien-Charles Leconte, président de la Société des Ecrivains régionaux (Le Bouclier d'Ares, U esprit qui passe, etc.) ; Henri Malo, (Au temps des Châtelaines, la Folle aventure, etc.) ; Emile Lan- GLADE : J. Breton.
AUNIS ET SAINTONGE : Pierre Ardouin, {Les Glaneuses, Reflets et murmures) ; Georges GouRDON, [Les Villageoises) ; Martial Besson, {Les voix du cœur, Poèmes sincères)-, de Richemond ; CouNEAU ; P. Fleury ; E. Emery-Desbrousses.
AUVERGNE : Arsène Vermenouze [Flour de Bronsso, En plein vent, et'.); Emmanuel des P^ssARTs ; Jean Ajalbert, (U Auvergne, Veillées d'Auvergne etc.) ; A.Liéby ; Charles Fraxhor.
BÉARN ET PAYS BASQUE : Francis Jammes, {Clara d'Ellcbease, Le Deuil des Primevères^ etc.) ; Si MIN Palay {Bercets de Youenesse. Lou Franchiman ) ; AUGUSTE Brun ; Pierre Harispe, (Les Convulsions sociales, atc.)
BERRY : Hugues Lapaire, {L'épervier, Le Fardeau, Au vent de Galerné) ; Gabriel Nigond, {Les contes de la Limousine, La Perdrix et Colette etc.) ; Laurian Touraine ; Louis Hervelon, {Le long des Sentes) ; 'Edmond Porée, {Poésies) ; Edouard Jouin, {Chants du Berry) ; Jacques des Gâchons; Joseph Ageorges ; H. de Laguérenne ; Ferragu ; Henri Bachelin ; Stéfane-Pol ; Eugène Hubert ; Décourteix-Turquet ; DÉtharé : Boulé.
BOURGOGNE : Hippolyte Buffenoir ; Lucien Pâté; (Poèmes de Bourgogne, Le sol sacré j; François Fertiault (Lécher petit pays) ; Jacques Meuriot (de Solonf^es, près Arnay-le-Duc) ; Ex- THYL d'Avoss {Symphoritn de Vranges) ; G. Gasser ; Charles ^Lvriotte, (d'Autun) ; J. le Ver- NOis ; Paul Xavoret ; M""* J. Comboulot ; L. Mathé ; Marcel Martinet ; Georges Salomon ; René Lereuil.
BRESSE : Philibert Le Duc.
BRETAGNE : Jaffrennou-Taldir,D' du journal Ar Bohl, 'An Delen dir, Chansons Bretonnes^
276 ARTICLES DE PAEIS
Barzaz Taldir) : Edouard Beaufils {les Chrysanthèmes,les Houles) :Théodore Botrel ; Louis Tier- CELiîs, D"" de V Hermine (Le Sacrement de Judas, Bretons de Lettres) ; Yves Berthou {La Lande fleurie, Cœur Breton) ; Dominique Caillé (El Isa 3Iercœur, le Château deXantes) ; 0. de GtOURCUFF ; Anatole Le Braz {Au Pays des Pardons, La Terre du Passé, etc.) ; Charles Le Goffic (Le Crucifié de Kéraliès, 31organe, etc.) ; Jean Plémeur {Armor, La Barque, Reflets, etc.) ; Paul Sébillot {La Mer Fleurie, Contes populaires de la Haute-Bretagne, etc.) ; Kaoul de la Grasserie ; V. de Tor- ÇAY (Les Yirgincdes) ; Jean-Baptiste Illio {les Deux Voix) ; Jos Parker (Sous les Chênes, Brume et Soleil) ; Madeleine Desroseaux ; René Saïb ; Yann Eumengol ; Pierre Hervelin ; Louis BoiviN; E. Bunel; F. VALLÉE; J. LoTK^ doyen de la Faculté de Eeniies : le Marquis de Bellevue ; Ludovic Garnica de la Cruz ; Louis Le Lasseur de Eanzay; Chr. de Wismes {La Chanson du Pays); Jacques Pohier; Eva Jouan ; G. Le Bar- BiER DE Pradun ; A. Hamon ; le Marquis de l'Es-