PREFACE VII
Arène. Et c'était une délicieuse Coîombine d'Henry Fouquier, ou l'orgie verbale d'Emile Bergerat ! Cela mettait l'esprit en joie pour la journée, autrement, peut-être, que la grosse information que se disputent les gazettes de 1908 — et qui découpe la vie en tant de « Dernière Heure > nous rapportant que le roi de Belgique arrive à Paris, le roi de Grèce à Aix, le roi dEspagne à Biarritz, et les Grands ducs de Russie sur la Côte d'Azur. Toutes nouvelles, évidemment, qui ne sauraient attendre...
Je dois dire que c'est surtout à distance que nous rendons hommage à tant d'illustres morts. Nous voyons, par comparaison avec tant de vivants, ce que nous avons perdu. Mais alors, nous trouvions même qu'ils tenaient trop de place, toute la place. Les jeunes, impatiemment, nous devions marquer le pas, Alphonse Allais, G. d'Es. parbès, Pierre Veber, quelques autres. Ce qui attendait, c'était la Vie drôle, d'un tel humour, d'Alphonse Allais, c'était quelque page tumultueuse de la légende napoléonnienne de G. d'Esparbès ; quand la y<?//r;7<^c^ des chefs de file manquait, il y avait encore du pain blanc sur le marbre...
Je ne puis retourner en pensée au Gil Blas, sans revoir l'extraordinaire figure du secrétaire de rédaction, Jules Guérin... Lui était sans respect pour personne — à force de tutoyer tout le monde... Avec quelle désinvolture apparente, il traitait la copie, traînant, au hasard, dans des tiroirs ouverts ou sur sa table... Car, il aimait « son
vin PREFACE
journal »... Au restaurant, il suivait les gens qui lisaient, très heureux, quand quelqu'un semblait s'attacher à un article... Mais si le lecteur, parcourant les titres, rendait le numéro, demandait un autre « canard », Jules Guérin n'avait plus assez de sarcasme pour les signatures qui n'avaient pas retenu le voisin de table... Et Jules Guérin fréquentait assez les tavernes et cabarets — pour renouveler l'expérience I 11 ne fallait pas que le hasard malencontreux échût deux fois, au même collaborateur, de provoquer l'indififérence du lecteur : cela devenait chez Guérin, une rancune féroce 1 On connaissait ce moyen de l'exaspérer, dans certains cafés, où l'on demandait le G/7 Blas, pour le laisser aussitôt. Q.uand il s'apercevait de la plaisanterie, il ne la trouvait pas amusante. Il avait l'amour-propre du métier, mais il avait davantage l'amour de la consommation. Oh ! l'information d'une conflagration universelle ne l'aurait pas empêché de descendre prendre un demi au Pilsen proche, quand il voulait boire... Son chapeau bien en vue dans son cabinet, il filait^ en décrochant n'importe quelle coiffure au passage et il attrapait la rampe, pendant que les visiteurs stationnaient autour de son couvre-chef en permanence... Sur la fin, comme la caisse lui refusait des avances, il signait des bons aux camarades :
— Passe-moi dix francs, cent sous... vingt sous...
Et il vous glissait dans la main un bout de pa- „pier, — bon pour vingt sons.
PREFACE Et
Undernier jour du mois, il n'était pasde collaborateur qui n'arrivât avec un stock de ces rognures, qui exaspéraient le caissier. C'est, d'ailleurs, à peu près tout ce qu'a jamais écrit Jules Guérin — qui avait beaucoup d'esprit de boulevard : il est vrai qu'on eût fait des tomes épais, avec ces bons innombrables. Un mois, le caissier en compta près de 800 — dont le total dépassait vigoureusement le traitement de notre étrange débiteur...
C'était le crépuscule du G/7 Bîas ; mais X'Echo de Paris^ le Journal continuaient, amplifiaient ses traditions littéraires... Grâce à VEcho, par exemple, un Jules Huret pouvait préluder à ses grandes enquêtes littéraires et sociales, un pur poète, comme Jean Lorrain, pourrait s'avérer l'un des plus prestigieux chroniqueurs qui furent... Si Jean Lorrain, si Jules Huret débutaient à présent, où feraient-ils leurs premières armes ? où placeraient-ils leur copie?
En effet, les conditions du jouinalisme ont changé. Il y avait une indépendance acquise aux chroniqueurs qui n'existe plus. En des temps qui ne sont pas très lointains, de SchoU à Mirbeau, de Geffroy à Gohier,de Bergerat à Laurent Tailhade et d'Anatole France à Séverine, au grand cœur, que de journalistes, à qui il était permis d'écrire librement ! Aujourd'hui, que de journalistes, sans journaux — des maîtres survivants, — et tous ceux qui se seraient manifestés, comme G. Normandy — et je songe à des publicistes comme Léon Blum, dont la critique littéraire et sociale
PREFACE
n'a pas trouvé, non plus, l'organe puissant d'où elle devrait s'exercer, utile et féconde...
La plupart des journaux appartiennent à desgroupes parlementaires, à des capitalistes politiques, ou sont sous des influences politiques. Pour un Rochefort, un Drumont, pour un Ranc, un Cornély, un Clemenceau, quel encombrement de députés, de sénateurs en mal d'écrire ! Et nombre de directeurs préfèrent, pour cent raisons à ne pas dire, le rasoir de l'ancien ministre, qui doit le redevenir, à la lyre du poëte, au clairon du polémiste. Car, un représentant du peuple n'accepte pas la plaisanterie. Le rire est défendu^ la bonne humeur proscrite. Les députés jettent dans la circulation des fragments de rapports^ des tronçons de statistiques. Ça, et les dissertationsd"un docteur sans clients sur les dangers de cracher de travers : vous avez le journalisme contemporain !
Aussi, le député en mal d'écrire, le médecin qui signe, offrent l'avantage de composer une rédaction économique. Pour la vedette, les instruments de règne et d'affaires, ils sont coulants sur les prix de leur prose, tandis que l'écrivain de profession a des exigences — d'ailleurs,, de plus en plus platoniques. Desjournaux payaient autrefois un conte, dix, quinze, ving-cinq louis. Maintenant, paraît il, c'est vingt et quarante francs : ils en ont pour l'argent.
Mais, on ne paierait pas G. Normandy : c'est lui qui redevrait...
Car, tout désormais, est de la publicité tariîée»
PRÉFACE XI
Parler d'un livre, discuter une comédie, citer une toile, décrire un pays— c'est de la réclame à l'éditeur, au théâtre, au marchand de tableaux, au propriétaire de la source !...
Alors G. Normandy commet cette gageure, de faire du journalisme, hors des journaux. Il écrit des articles comme s'ils devaient paraître. Et i^ les réunit en volume, comme s'ils avaient paru. Et notre bibliothèque s'enrichit d'une œuvre sincère, d'un répertoire innombrable d'idées et de faits inaperçus des informateurs modem style — qui est de n'en pas avoir — et peut-être les seuls essentiels dans le fatras de l'année expirée...
Quand les pêcheurs vident leur barque sur le rivage, longtemps on n'a de regards que pour leur récolte éblouissante, pour la joaillerie vivante, ruisselante encore de la vague, et l'on prête peu d'attention aux hommes, roides dans leurs suroîts, qui, le déchargement achevé, regagnent leurs ruelles du vieux port...
Ainsi, G. Normandy, de ses courses à l'actualité, revient avec une pêche miraculeuse devant laquelle nous avons oublié le marin qui, l'oreille aux écoutes des rumeurs de la vie et de l'art, avait recueilli ce butin splendide...
Il serait temps de parler de G. Normandy I Et je n'en ai plus la place. Mais qui ne verra l'au^ teur à travers ce livre de bonne foi, au seuil duquel on eût pu inscrire ces lignes de Montaigne, en épigraphe : a Qu'on ne s'attende pas aux mace tières, mais à la façon que j'y donne : qu'on
Xn PRÉFACE
-« veoye en ce que j'emprunte, si j'ay sceu choisir ^ de quoi rehaulser ou secourir proprement « l'invention qui vient toujours de moy... »