‹ Articles de Paris, horizons de provinceChapitre 3 sur 19 · PRÉFACE III · texte numérisé non relu

PRÉFACE III

dévolus aux assassins. 11 en va pour le monde des planches comme pour les héros du ruisseau. On prend les artistes en herbe, aux bancs du Conservatoire. Pour les pièces, sans parler de la genèse, publiée scène par scène, on photographie chaque journée de répétition. Ah ! nous sommes bien informés, si bien informés, qu'à la répétition générale, nous n'avons plus rien à apprendre... {La jolie avance ! Et comme je préfère la surprise, l'émotion délicate d'assister à la sortie du mystère de l'œuvre nouvelle... !)Regretteur du passé, certainement, du Paris d'hier que d'autres croient embelli depuis qu'à chaque façade des maisons, des feux d'artifice, épelant en lettres de gaz ou d'électricité des adresses de dentifrices ou de pianos, incendient les boulevards de réclames aveuglantes. On s'y tue la vue, on n'y voit que du feu ; c'est le viol de la nuit et de l'espace — et le résultat immédiat, c'est de vous cacher sous ces illuminations intempestives, le numéro de la porte que vous cherchez, ou la main qui soulève le rideau d'une fenêtre amie...

Les journaux d'il y a vingt, trente, quarante ans !

D'abord, G. Normandy aurait su où publier ces feuillets légers d'au jour le jour de YHeure qui passe, d'Articles Je Paris, Horizons de province... S'il y avait des directeurs qui s'informent — pour informer le public — que ne devrait pas être leur regret de découvrir sous la couverture d'un livre tant d'idées et de sensations qui auraient dû animer les mornes champs de l'information, où no

iV PRÉFACE

pousse plus la moindre fleur d'esprit et d'imagination ! — le regret de ne connaître qu'épingles sous vitre les papillons d'or et de flamme, aux couleurs immobilisées, au vol figé. Car G. Normandy, poète et romancier, n'est pas l'écrivain^ découpant du talent par tranches, pour le format du journal. Il a, en outre de ses autres mérites, le don spécial du chroniqueur, prompt à saisir l'actualité, et à l'accommoder prestement. Le plat du jour disait dédaigneusement Brunetière, je crois. Oui, mais ne le cuisine pas qui veut. Et que de maîtres de la littérature ont échoué, alorsqu'ils pensaient hautement que c'était à la portée de toutes les plumes... Rien de sempiternel comme Vactuaîité qu'il s'agit de rajeunir au goût du moment... Il y faut de l'adresse, de la souplesse, de la fantaisie — avec une application continue et beaucoup de réel savoir, sous le savoir-faire. Car le fait n'est pas grand'chose,. un prétexte, le point de départ : il faut arriver \. Une première, un vernissage, une rentrée deschambres, les vacances, un procès dit sensationnel,, l'inauguration d'une statue, etc, de pauvres motifs toujours les mêmes, mais qui se parent, s'enrichissent par les curiosités propres, la sensibilité vierge du nouveau venu aux spectacles les plus rassis de ce vieux Tout-Paris de toutes les fêtes et de tous les enterrements. Il n'y a pas qu'à traiter du faitjdu jour : il était à découvrir — dans le flot desinformations. G. Normandy est doué de ce flair inventif, comme de la verve primesautière toujours prête, nécessaire au chroniqueur qui ne

PREFACE

peut remettre à demain d'écrire sur le fait de la veille. . .

Quelle terrible épreuve que le livre — pour l'œuvre cursive du journaliste I A son jour, sinon tous les jours, il a. son public, tout chaud des événements, à la dévotion du quotidien ou du périodique et de leurs rédacteurs. Cependant, après vingt ans de vogue, de milliers d'articles qui portèrent, il ne se peut réunir un volume. Or, les articles de G. Normandy ont résisté à la mise en page de l'édition de librairie. Les impressions ressenties au choc de l'heure ont gardé la vibration de la vie ; des notes, crayonnées a la-va vite, de fugitives esquisses, mais d'un contour solide, présentent un relief durable — et le carnet de notes devient un recueil précieux de mémoires du temps.

Les journaux d'il y a vingt-cinq ans !

Je ne parlerai que de celui qui donna l'élan, fournit une telle course de littérature, du Gil Blas. (Sans doute, il y avait des maîtres, ailleurs» au Figaro, 2i l' Evénement avec Aurélien Scholl, au Cri du Peuple, avec Jules Vallès, au Voltaire, avec Emile Bergerat,et les Drumont et les Roche» fort, et à \a Justice un Edouard Durranc, un Pclletan, peu connu des nouvelles générations, et Geffroy, qui accumulait les magnifiques matériaux de la yie Artistique, et, au Gaulois, Grosclaude,Capus.Or G/75/j5innovait, en rassemblant fastueusement les gloires éparses, en révélant des talents inédits... Théodore de Banville, Guy de Maupassant, Armand Silvestre, Catulle Wendès,

VI PREFACE

Paul Arène, Villiersde Tlsle Adam, Léon Cladel, Jean Richepin, Henry Fouquier, Mirbeau, Grosclaude, Jean de Bonnefon, Paul Bonnetain, René Maizeroy, — que j'en oublie ! — et des romans de Barbey d'Aurevilly, de Zola I

(Du Gil Blas, devaient découler VEcho de Paris, \e Journal — d'avant l'infiltration politique...)

Evidemment, G. Normandy eût gravi le petit escalier du Bd. des Italiens, celui de la rue Gluck, et s'y fut créé une rubrique originale, avec les instantanésdont ilcompose ses cahiers frissonnants ou enthousiastes ou mélancoliques.

On n'entrait point sans un respectueux embarras — qui ne persistait point, car la plupart de ces grands hommes se laissaient facilement aborder, en leurs brasseries respectives. Mais, plus troublants, il y avait des directeurs, des secrétaires, des administrateurs — qui confondaient, avec toute la fougue de l'ignorance, et les gens et les genres — et dont le goût allait plus volontiers à la grivoiserie, qui avait fait la fortune primitive -du journal, avec Pedro Garcias ! Et ]e n'oublierai jamais la stupéfaction affolée de Maurice Rollinat, lorsque, venant de conclure pour une série, un gros bonnet, tenant à se montrer, frappait sur l'épaule du poète des Névroses, le conseillant ; (( De la gaudriole^ n'est-ce pas, de la gaudriole ! ))

Tout de même, la littérature triomphait, en des sommaires resplendissants !

Le plat du jour était royal et copieux, avec Maupassant assaisonnant ses rudes histoires normandes, avec les recettes de Provence, de Paul

Page 1