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NOËL

que je ressens à la main, me porte parfois jusqu’au cœur! Pourquoi? Pourquoi? Ah! combien ils sont nombreux en nous et autour de nous les “ pourquoi ” qui restent sans réponse! Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce qu’il y en ait aussi au-dessus de nous ?

D’où il suit que le mystère ne se doit pas rejeter par cela seul qu’il est incompréhensible.

Mais le mystère du “ Verbe fait chair,” le mystère de Noël, est-il bien certain qu’i'l faille l’admettre? La foi nous l’enseigne et c’est bien assez, puisque la lumière de la foi, vehue du ciel ,ne peut nous tromper! Mais encore, est-ce un fait bien établi qu’un jour, sur terre, Dieu s’est fait homme?

Rappelons-nous nos souvenirs évangéliques et chrétiens. Cet enfant qui vient de naître à Bethléem, suivons-le dans sa vie. Ecoutons comme il parle. Voyons comme il agit. Il parle et il agit tout ensemble comme homme et comme Dieu. Et l’histoire de sa vie, de ses travaux, de ses courses, de ses discours, de ses miracles, de ses souffrances et de sa mort ... ou bien ne prouve rien du tout, ou bien prouve qu’il est homme et qu’il est Dieu, c’est à savoir, que le Fils de la modeste Vierge de Nazareth est encore et toujours le Fils éternel de Dieu !

Il est homme et il est Dieu, ai-je dit, et je n’en veux pour aujourd’hui d’autres preuves que celles

que nous pouvons trouver auprès de la crèche de Bethléem.

Il est homme. Car il est faible et la faiblesse est humaine? Il souffre et la souffrance est humaine! Il est né d’une femme et le fils d’une femme est nécessairement de nature humaine. — Aussi bien lisez les textes du livre sacré. C’est vers un enfant que les bergers accourent. C’est à un enfant que les rois de l’Orient viendront offrir de l’or et de la myrrhe. C’est un enfant que Marie et Joseph iront porter au temple. C’est un enfant qu’Hérode poursuivra de sa haine et de sa colère. C’est un enfant que le pieux gardien Joseph conduira avec sia mère jusqu’en Egypte. C’est un enfant! Puer natus est nobis! C’est un enfant qui nous est né! Et cet enfant il est, comme nous, de chair et d’os. Comme nous il connaît la souffrance. Dans sa pauvre crèche, enveloppé qu’il est de misérables langes, il souffre! Et, je le répète, la souffrance est humaine. Il souffre, donc il est homme!

Mais aussi il est Dieu. Lia foi réclame que nous l’affirmions! Il est Dieu, et voilà pourquoi “ dans sa faiblesse il paraît puissant.” Il est Dieu, et voilà pourquoi à l’heure de sa naissance comme homme, les signes les plus extraordinaires éclatent dans la nature. Il est Dieu, et voilà pourquoi les anges du ciel descendent sur les montagnes et dans les vallées, chantant aux bergers le cantique appris là-haut : “ Gloire à Dieu au

plus haut des deux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! ” Il est Dieu, et voilà

NOIÎL, 1900

pourquoi les pasteurs de Bethléem s’eu viennent en grande joie jusqu’à l’humble grotte, jusqu’à la pauvre crèche, jusqu’au grossier berceau, pour adorer et vénérer. Car en ce jour un Sauveur leur est né et c’est le Christ (S. Luc, II, 11).

Il est Dieu, et voilà pourquoi les mages puissants ont aperçu une étoile miraculeuse, voilà pourquoi ils viennent sans crainte en Judée, voilà pourquoi ils apportent de riches présents, voilà pourquoi ils lui offrent non seulement de la myrrhe et de l’or comme à un homme et à un roi, mais aussi de l’encens comme à un Dieu!

Cet enfant donc est Dieu en même temps qu’il est homme. C’est l’Homme-Dieu! C’est l’ Enfant- Dieu! C’est le Verbe fait chair! Ghristus natus est iioibis , venite adoremus. Le Christ nous est né, venez et adorons-le!

Montréal, Noël 1900. (Semaine Religieuse.)

UN NOËL D’ITALIE

niv s’appelait Pietro et il avait environ dix ans. Chevelure blonde, figure très fine, œil intelligent, tout faisait de lui un garçonnet aimable quoiqu’un peu espiègle. Il me servait la messe dans la chapelle d’un couvent, rue des Quatre-Fontaines, non loin du Collège Canadien, à Rome, depuis bientôt trois mois.

Pas possible de prendre Pietro en faute au chapitre des cérémonies, et il savait ses répons à la perfection. Mais ce qu’il était bavard par exemple et agité! Et comme la bonne sœur sacristine avait dû dépenser de patience à le dresser un tant soit peu à être plus sage, je veux dire moins dissipé! Sur un pied, sur l’autre, il allait, pendant la messe, autour de l’autel, par la chapelle et jusque dans la sacristie, toujours affairé en apparence, rarement au repos.

“ Mais, Pietro, lui disait la religieuse, en ser- “ vant la messe tu fais l’office des anges. Comme “ ils seraient tranquilles les bienheureux esprits “ s’ils étaient à ta place.”

“ Oui, reprenait Pietro, mais quand ils ont à “ faire les commissions de Dieu, il faut bien qu’ils “ marchent, les anges! Pourquoi auraient-ils des “ailes, s’ils étaient toujours tranquilles?”

D’ailleurs, la bonne sœur, sans s’en douter, le gâtait bien un peu; et, d’une façon ou d’une autre, en dépit des menaces de jeûne, le gaillard n’en finissait pas moins par avoir chaque matin son café au lait bien sucré et sa tartine bfén dorée.

Ce déjeuner il le prenait dans la sacristie pendant mon action de grâce. Habitué qu’il était, comme tous les Romains, à être à l’aise dans la maison de Dieu, il ne se gênait pas pour venir causer. “ Allons, Pietro, file à droite, mon cher, laissemoi prier le bon Dieu.” Et tous les jours, dans les premières semaines, c’était à recommencer.

Il n’ignorait pas que j’étais Canadien. Tenant en main son manuel de géographie, il me trouble un matin: “Est-ce vrai, mon oncle (1), que les Américains sont jaunes? ” — Et moi, pensant aux naturels du continent de Colomb, de répondre: “ Mai, oui. — Et. . . vous êtes Américain? — Oui! — Donc...” et il resta bouche bée n’osant pas conclure: “Donc vous êtes jaune!” C’était par respect, sans doute, car à vrai dire mon teint ne lui aurait pas donné tort.

Noël arrivait et mon mutin de Pietro s’en promettait. Les tartines, il le pressentait, seraient riches ce jour là et au lieu de café il aurait du chocolat! Ce qu’il se trémoussait huit jours 'à l’avance! Les préparatifs de la crèche n’avaient pas de secrets pour lui. Il savait par cœur les noms

(1) Les enfants italiens appellent toujours un prêtre “mon oncle”, mio zio !

UN NOËL D’iTAUlU

des personnages, le nombre des lampions et les mots des inscriptions. Sara carina! m’affirmaitil, elle sera belle et bien illuminée.

Le jour tant désiré vint enfin. Pietro fit effort et plus posément que d’habitude il servit les trois messes. Je les dis le matin, non la nuit. L’autel était brillant et la crèche vraiment gracieuse. Pietro était au comble de ses vœux!

Son déjeuner? une manne! MJalgré les défenses de la sacristine, il amena sa petite sœur Eugenia partager son festin. J’avais, en effet, entendu la bonne religieuse lui enjoindre de laisser Eugenia dans la chapelle; mais quand je revins à la sacristie, après l’action de grâce, je trouvai l’excellente nonne en train de donner de nouvelles friandises au bambino et à la lambina ! Sono tanto bravi! me dit-elle. Ils sont si fins tous les deux! — Oh! le brave cœur de nonne!

Dans l’après-midi, Pietro vint me voir au Collège Canadien. A la fête de Noël je lui devais un présent, une image, un santo comme il disait. Je m’exécutai de bonne grâce et, le lendemain, je l’amenai avec moi à l’église de YAra-Cœli, pour y vénérer le célèbre Bambino Gcsu des Romains, et entendre les discours qui s’y prononcent, devant la crèche , entre 3 et 4 heures de l’après-midi.

Il était tout fier de m’accompagner, ayant, comme bon nombre d’enfants nés à Rome, un grand respect pour il zio prête. Sa mère l’avait revêtu de ses meilleurs habits, il avait vraiment bonne mine.

Je lui contais que dans mon pays il s’amuserait bien à cette date en jouant dans la neige nu sur la glace. Mais, j’aime autant l’avouer, il n’avait pas l’air convaincu.

“ Dis-moi plutôt, mio zio, l’histoire du Bambino que nous allons voir.

— Mais tu la connais bien.

— Oui, mais j’aime cela quand tu la contes.”

Le coquin, il s’amusait bien tout bas, je m’en

doutais, de ma prononciation italienne. Il se payait un peu ma tête. Mais, après tout, c’était pour moi un excellent exercice d’italien. J’y allai donc de mon récit et lui parlai du célèbre et très saint (Santissimo) Bambino, si cher aux Romains.

“ Vois-tu, Pietro, cette statuette, qui représente l’Enfant-Jésus, elle est de la grandeur naturelle d’un enfant. Elle a été taillée, au XVIe siècle, dans un arbre du jardin des Oliviers, par un religieux de l’ordre de Saint-François.

— Et c’est pour cela, reprenait Pietro, qu’elle est encore confiée, ici à Rome, aux Pères Franciscains qui ont la garde de l’église de P Ara-Cœli. Mais, pourquoi cette église s’appelle-t-elle ainsi de V Ara-Cœli f

— Ce nom signifie V autel du ciel L’église le porte parce qu'elle est bâtie au lieu même où l’on croit que la très sainte Vierge Marie, tenant son fils entre ses bras, se fit voir autrefois à l’empereur Auguste, dans le ciel, au milieu d’un cercle d’or.

— Est-il vrai, mi’ si’, que quand les gens sont malades on leur porte le Santissimo Bambino à domicile et qu’il guérit leur mal?

UN NOËL D’ITALIE

— Il ne le guérit pas toujours, bien qu’il le fasse parfois; mais toujours il console les bons chrétiens, ce qui est déjà un soulagement.”

Nous étions arrivés. La montée des cent vingtquatre marches qui conduisent à l’église, assise sur le sommet du Capitole, s’effectua lentement. Il était passé 3 heures. Les discours devant la crèche allaient commencer. La foule était nombreuse; touristes et pèlerins se pressaient. Enfin nous entrâmes.

Dans la deuxième chapelle du bas côté gauche, l’exposition du prœsepe, c’est-à-dire la crèche , faisait un magnifique tableau. Sur une échappée de rochers et de ciel bleu, qui se prolongeait très loin, comme à l’horizon, sous des effets de lumières multicolores, se fixait un groupe de personnages en carton et de statuettes: bergers des montagnes et rois venus d’Orient, serviteurs et brebis. Vers le milieu: Joseph agenouillé, près de lui Marie en extase, et entre les deux, bien au centre, couché sur un peu de paille, mais tout couvert de soie blanche, d’or, de perles et de pierreries, le célèbre Bambino !

“ Comme il est beau! ” murmurait Pietro.

En effet, ses habits sont très riches, les diamants qu’on lui a donnés en ex-voto sont très haut cotés et ses langes en sont constellées. La statuette elle-même, en bois d’olivier, est assez ordinaire, mais au sein de toutes ces merveilles elle paraît admirable, vraiment!

Il fallut vite s’arracher à la contemplation, car le flot mouvant de la foule nous entraînait. Il nous poussa ainsi de l’autre côté de la nef près du palco — sorte de chaire portative — placé bien en face de la crèche.

Un jeune garçon d’environ huit ans faisait un discours au cher Bambino. Pietro l’écouta attentivement, imitant souvent sa mimique, souriant à ses hésitations. Vint ensuite une fillette qui récita une jolie poésie, où elle célébrait les charmes de l’enfance de Jésus.

“ Pourquoi n’as-tu pas préparé un discours pour le Bambino ?” demandai-je à Pietro. — “Mais je suis trop grand,” répondit-il, en se haussant sur le bout des pieds. — Il avait dix ans ! — “En as-tu jamais fait de ces discours? ” — “ Non,” me dit-il, en soupirant d’un air chagrin. Je n’osai pas pousser plus loin mes investigations.

Pour mes lecteurs d’aujourd’hui, il sera peutêtre bon d’expliquer cet usage des discours d’enfants devant le Santissimo Bambino , que Pietro, lui, connaissait mieux que moi-même.

Ces petits dieours sont très populaires à Rome. Voici en quoi consiste cette cérémonie, du reste parfaitement admise par les autorités. Elle est très simple et très naïve.

Chaque année, le jour de Noël, on expose le précieux Bambino , dans la crèche de VAra-Cæli, ainsi couché sur la paille avec toutes ses richesses.

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Cette exposition dure jusqu’à l’Epiphanie. Pendant cette quinzaine, tous les jours, entre 3 et 4 heures, des enfants de cinq à six ans, fillettes éveillées ou garçons à l’air décidé, viennent fêter par leurs discours enfantins la naissance du petit Jésus. Ces sermons, appris par coeur, sont débités souvent avec une action, un brio que pourrait envier plus d’un curé endormeur! Et puis, ils ont toujours cela d’excellent qu’ils ne durent pas longtemps.

Or, il faut le dire, cette cérémonie attire infailliblement une foule de Romains et d’étrangers. On ne se lasse pas d’entendre ces orateurs en herbe et ces minuscules oratrices ! Les enfants, là-bas, se développent de bonne heure. C’est dû sans doute au beau ciel d’Italie! De plus, ils sont très à l’aise dans les églises et les foules ne les gênent pas. Ils ne craignent pas, par conséquent, de monter en chaire; et, quand ils pleurent devant le Bambino, c’est plutôt parce que leur tour de paraître au palco n’arrive pas assez vite. Ajoutez à cela que c’est charmant d’entendre ces voix enfantines faire assaut d’éloquence pour chanter les grandeurs et les grâces de Yenfance de Jésus.

“ Dis, inio zio , tu t’en viens maintenant, n’estce pas? ” Et Pietro me tirait par l’habit. — “ Es-tu content, lui demandai-je au retour, d’avoir vu et entendu. “ C’est très beau, repartit mon espiègle servant de messe, mais tu sais, mi ’ zi’, si c’eut été Eugenia, elle aurait mieux dit! ”

Pourtant c’était bien dit à YAra-Cœli; mais, l’imparfait, il avait peut-être raison. L’accent de sincérité et de conviction ne lui eût pas manqué à sa petite sœur, et c’est ce qui fait le charme de ces discours au Bambino Gesu.

Sherbrooke, décembre 1901. ( Semaine Religieuse.)

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