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L’ART D'ETRE HEUREUX

A propos d’une Conférence de M. J.- A. Chicoyne, M. P. P, — Etude écrite pour les “ Artisans Canadiens -Français” , et publiée en partie dans la Revue L’ Artisan.

n suivant les lois de la Justice, les Artisans travaillent, par V économie, à arriver au bienêtre ! C’est là, si je ne me m’abuse, le sens de notre motto: Justice, économie, bien-être.

Devant ces trois mots, je reste songeur. J’ai promis d’écrire à Y Artisan un article d’intérêt canadien, et. . . je cherche mon article!

La Justice? ce serait un sujet aux vastes proportions, un thème excellent pour un sermon à ces messieurs du Barreau, de la Finance et de la Chicane. Aujourd’hui, il ne me va pas.

L’économie? Ceux qui me connaissent vont rire, c’est sûr, si j’entreprends de traiter un tel sujet, et les autres ne s’instruiront guère à mes leçons. Je ne m’y risque pas.

Le bien-être? C’est un peu bien profane pour un abbé. Peut-être? Mais enfin il y a bien-être et bien-être, comme il y a fagot et fagot. Je veux bien qu’on n’aille pas au ciel en carrosse, mais encore est-il permis de travailler à alléger nos

peines ici-bas. Du reste, il y a un adage, respecté de tous les croyants, qui dit exactement: aide-toi, le ciel t’aidera. Allons-y donc d’un article sur le bien-être.

Sr X *

Ayant à prêcher, l’autre jour, à l’occasion de la fête de l’Ascension, j’avais commenté, pour expliquer le bonheur du ciel, ces paroles de saint Augustin: “ Videbimus, amabimus, laudabimus, vacabimus.” Au ciel, avais-je traduit, nous serons heureux, parce que nous verrons Dieu, parce que nous V aimerons, parce que nous le louerons , parce que nous nous reposerons en lui, et cela pour toujours! O éternité!

Naturellement j’avais dû rappeler qu’ici-bas c’est le contraire qui nous arrive: nous voyons mal, nous aimons mal, nous chantons mal (oh! combien parfois!) et il n’y a pas moyen d’avoir jamais de vraies vacances.

Or, parmi mes auditeurs — et entre les plus sympathiques - — se trouvait un député (M.P.P.) connu pour être un penseur. (Les malins disent que ce n’est pas le cas pour tous?) J’eus le bonheur de le convaincre que notre terre n’est qu’une vallée de larmes si bien, qu’il s’en vint, cinq jours après, enseigner publiquement à nos élèves . . . devinez quoi? L’art d’être heureux!

Je l’attendais à l’œuvre, car le sujet de sa conférence était annoncé d’avance. Aussi je l’écoutai avec une attention scrupuleuse, d’autant mieux que, lui-même, il n’avait pas dormi au sermon.

Nous fûmes vite d’accord. En fait il concédait ma thèse et ne voulait parler que d’un bonheur relatif; ce qui est très orthodoxe.

l’art d’ÊTRL HLURLUX

Il établissait donc que, sur nos rivages terrestres, il y a un art d’être heureux, tout comme il existe un art musical, un art oratoire, un art médical et un art nautique. Le point pratique c’est de savoir s’en rendre maître. Le chemin de la vie, nous expliquait-il, et c’est là un vieux refrain, est parsemé de ronces et d’épines, il est plein de difficultés et d’embarras. Il faut savoir se débrouiller pour ne pas se piquer les doigts. Il faut être habile à éviter les difficultés et à triompher des embarras. Même, le cas échéant, il faut savoir tirer parti d’un mauvais pas. Voici une plante sur le bord de la route. Elle a peut-être une vertu médicale? Mais il faut la voir et s’en servir à bon escient. Toutes les roses ont des épines, c’est vrai. Mais souvent les épines ont des roses, c’est ce qu’il faut comprendre. Ce n’est pas à dire que tout dépende du point du vue, non, seulement il faut savoir observer et savoir réfléchir. On n’a pas l’idée souvent de l’influence que l’homme exerce sur les événements de sa vie et sur luimême. Sur le déclin de ses jours, Franklin affirmait que l’expérience l’avait assagi. Il avait observé, il avait réfléchi. Ce fut le secret de sa force et de son succès.

Oui, mais qu’est-ce que l’on doit observer et sur quoi faut-il réfléchir pour réussir et arriver au bonheur relatif? M. le député conférencier nous l’indiquait en signalant ce qu’il appelait quelquesuns des éléments du bonheur. Il en énumérait cinq: la tranquillité de l’âme, l’indépendant de caractère, la santé, l’aisance, l’affection de quelques-uns de ses semblables.

La tranquillité de l’âme n’est rien autre chose qu’une disposition d:e notre être moral à garder la paix du cœur, même au milieu des contrariétés de la vie. De même que celui-là est réputé bon marin qui sait conserver son calme, alors que les vents violents font danser sur les flots sa barque fragile ou sa nacelle légère, ainsi celui-là est entièrement heureux qui ne craint pas, sur la mer orageuse de la vie, de regarder en face, bien tranquille, les événements les plus variés. On se laisse souvent accabler, parce qu’on compte trop facilement sur la gratitude de ceux qu’on a obligés, parce qu’on a foi en la constante bienveillance de ceux qui nous furent sympathiques. Hélas! c’est calculer sans les inconséquences des agissements des hommes. Vous aboutissez un beau matin à des mécomptes qui vous affligent et qui vous désolent. “ Allons donc, haut les cœurs, protestait notre conférencier. Ne voyez pas toujours les hommes tels qu’ils doivent être; considérez-les plutôt tels qu’ils sont. Luttez contre les adversités, c’est dans l’ordre; si elles arrivent quand même, résignez-vous. Les épines vous blessent? consolez-vous en respirant le parfum des roses! C’est l’art d’être heureux.”

Il ne s’agit pas, à coup sûr, d’être lâchement opportuniste, mais bien de ne pas se faire de bile inutilement, et de se résigner tout bonnement à subir les vents contraires quand on ne peut pas les contrôler. C’est là presqu’un lieu commun et pourtant cet enseignement est remarquable de sens et de vérité. L’homme qui partirait, à vingt

d’art d’être heureux

ans, pour la bataille de la vie, armé de cette conviction que bien prendre les choses, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient, c’est se faire l’artisan de son propre bonheur, cet homme-lù serait puissant et son avenir paraîtrait assuré.

L’histoire ancienne nous parle d’un prince orgueilleux, nommé Xerxès, qui s’avisa de punir la mer en lui faisant donner trois cents coups de fouets, parce que, sous le souffle de la tempête, elle avait osé, la perfide, rompre et briser le pont de bateaux qu’il avait jeté sur l’Hellespont. Fouetter la mer, à quoi bon?

A quoi bon, se demandait encore M. le conférencier, ce cocher montréalais battait-il sa bête, l’autre semaine, sa pauvre bête qui n’en pouvait plus sous le poids de sa charge? Pauvre cocher! il avait compté sans la société protectrice des animaux. On le colla au violon et, après avoir reçu une bonne remontrance, il fut condamné a l’amende par M. le Recorder.

Elle est bien plus simple et plus conforme au bon sens, ajoutait notre député moraliste, la conduite de ce calme Yankee avec qui je fis connaissance, l’une de ces années passées, en de tragiques circonstances. La nuit, un incendie avait ravagé tout un quartier de la ville américaine où j’étais de passage. Apprenant cette nouvelle à mon lever, je courus tout de suite, de grand matin, sur le théâtre du sinistre. Entre beaucoup d’autres je remarquai un Yankee qui s’occupait, fort calme, à faire déblayer des ruines encore fumantes. “ Mais, lui dis-je, vous avez perdu une fortune cette nuit? Les assurances ne couvrent pas sans doute cette perte de trente mille dol-

lars? — No, sir. — Et déjà vous êtes prêt à faire face au malheur?” Et l’autre de corriger froidement: “No use to cry on spdlt milk.” (1)

Et après tout, disait le conférencier, il avait raison. Que sert-il en effet de pleurer quand le lait est renversé?

Et moi, je pensais en l’écoutant que ce pratique Yankee était bien le frère en bon sens de la Perrette du bonhomme La Fontaine. Tout est perdu! “ Adieu veau, vache, cochon, couvée ...” et elle court encore.

Conserver son âme tranquille n’empêche cependant pas et ne doit pas empêcher un homme d’avoir du caractère. Et un homme de caractère c’est assez rare dans le monde où nous vivons, dans le monde où l’on s’amuse d’abord, et aussi, dans le monde où l’on travaille. Que si on n’est pas ferme pourtant on ne saurait être heureux. Alors en effet on n’ose pas résister à la pression de l’opinion; on a peur du ridicule; on est esclave du préjugé; on s’incline devant la mode; on ne sait plus vouloir; on est mou; on est veule: ce dernier mot dit tout!

Des hommes intelligents? Il y en a à foison parmi nous. Des hommes de bon cœur? Nous n’en manquons pas non plus, c’est certain. Mais des hommes qui savent vouloir, sans parti pris et sans respect humain? Chez nous comme ailleurs, ces hommes-là sont rares.

(1) C’est inutile de pleurer quand le lait est renversé.

l’art d’être heureux

Quelque dure que soit cette vérité à entendre, j’estime qu’elle est pratique et qu’il est utile de la méditer souvent. Car, pour être quelque peu heureux sur la terre et y faire son devoir, il faut savoir vouloir, c’est-à-dire: être homme de caractère, savoir obéir et tout ensemble savoir défendre son droit.

L’indépendance de caractère en effet ne se doit pas confondre avec l’esprit d’insubordination. Voici, je suppose, un homme qui est constitué en autorité vis-ià-vis de moi. Il parle, mais ce qu’il me commande ne me va pas. Sous prétexte de me montrer indépendant, vais-je me retirer dans ma tente comme Achille, me renfrogner dans un coin et refuser d’agir? Attention, mes amis! Si ma mémoire est fidèle le premier qui se montra indépendant de cette façon s’appelait Lucifer. Assurément, sa manière n'est pas la bonne.

A ce supérieur, bourgeois ou patron (peu importe son nom), qui vous ordonne une chose qui ne vous plaît point, il vous est loisible, souvent, de faire vos représentations. Vous les faites et il ne les accepte pas? Dites-moi: êtes-vous marié avec lui? Cherchez un autre maître, si vous pouvez. Mais vous ne le pouvez pas, j’imagine. Il se trouve de ces cas. Vous voilà dans l’alternative de choisir? Alors, me dites-vous, j’envoie promener le bourgeois ... ? Eh ! bien, en agissant ainsi vous obéissez au respect humain, neuf fois sur dix. Vous prétendez faire preuve d’indépendance? Vous établissez plutôt que vous dépendez du qu'en dira-t-on! Vous n’obéissez pas, la plupart du temps, parce que vous avez peur de l’opinion publique; parce que vous craignez un ridicule qui

ne se justifie pas. En deux mots: vous vous dites brave et vous n’êtes qu’un poltron! S’il faut toujours compter avec l’opinion il ne convient pas de la subir en lâche! Savoir obéir, le plus souvent c’est être brave autant que généreux.

C’est autre chose, par exemple, quand il s’agit de défendre son droit, un droit certain, clair et précis. Oh! alors, point de capitulation et de lâche opportunisme. “ Esto vir! ” Soyez un homme! Il est question, je suppose, de faire reconnaître ou de défendre votre droit d’être honnête homme, votre droit de servir Dieu et votre foi, votre droit de travailler librement sans subir la tutelle des chômages forcés et des grèves, votre droit de donner votre concours au bien de la patrie en votant, aux élections, selon votre conscience — ce sont là des droits certains! — . . . Ces droits, sachez les faire respecter, et, pour commencer, respectezdes vous-même! Ayez des convictions et affirmez-vous sans crainte du public. Le public finit par céder devant le bon sens et le droit. D’ailleurs, lors même qu’il ne céderait pas, il vous respecterait, et cela, c’est essentiel au bonheur humain.

Au surplus, les tyrannies de la mode n’ont jamais fait que des victimes et n’ont jamais causé en fin de compte que des désastres. La mode , qu’on ne s’y trompe pais, les filles d’Eve ne sont pas seules à s’en laisser imposer par elle. Devant les caprices de la changeante déesse, comme sur beaucoup d’autres points, bien des hommes sont femmes! Un homme de caractère n’est pas veule à ce point. Il sait s’incliner devant les exigences sociales sans doute, et ne pas se vêtir à la façon des sau-

i/art d’être heureux

Vages, il concède que la mode peut avoir du bon; mais il n’ignore pas non plus qu’il faut savoir se borner et il s’en tient à la théorie du juste milieu. Pour lui, il n’y a pas de respect humain qui lui en impose. Il réduit les exigences de la mode aux capacités de son budget. Il se défie du crédit, ce puissant adversaire du bonheur en affaires et de la paix du cœur. Il a du caractère. Il est ferme. C’est un homme, c’est tout dire.

Et justement parce que c’est un homme, il ne se crée pas d’embarras inutiles, pas plus qu’il ne permet aux autres de lui en susciter. Il va droit son chemin, advienne que pourra. Et c’est là, il n’en faut pas douter, un moyen qui n’est pas à dédaigner de s’assurer sur terre une petite part de ce bonheur dont nous sommes si avides.

D’autres éléments constitutifs du bonheur, qui ne doivent pas être négligés, ce sont la santé, l’aisance et les relations amicales. Notre conférencier ne voulut pas nous en parler au long et je ferai bien, je pense, en agissant comme lui. Cet article est déjà suffisamment chargé. Au reste, ce sont surtout les deux premiers éléments dont nous venons de parler qu’on oublie généralement.

Chacun sait que la santé publique est devenue le sujet de maints discours et de maints dispositifs. On force vite les gens à se soigner, même malgré eux, de nos jours. On isole et on met en quarantaine, avec un zèle admirable. Et malgré cela ou plutôt à cause de cela, je ne sais plus bien, il paraît qu’un médecin célèbre a proclamé, comme

un axiome parfaitement établi, la sentence que voici: 1 homme ne meurt pas, il se tue! Le savant médecin n’a pas dit si c’est pour aider à se tuer qu’on appelle ses confrères si souvent, à la moindre fièvre, au moindre mal de tête! Probablement, non, n’est-ce pas?

Notre conférencier, lui, s’est contenté de nous affirmer que nous ne savons ni manger, ni boire, ni travailler, ni dormir. . . Passe pour les trois premiers verbes, mais dormir? Je garde des doutes.

Les inquiétudes et les soucis de toutes sortes compromettent également bien souvent la santé. On n’y prend pas garde. Les dettes, par exemple, et l’abus du crédit ruinent la santé autant que la bourse.

Je suis de son avis et cet ancien l’était aussi, qui a écrit ce distique latin:

Si tibi defîciant medici, medici tibi fiant

Hœc tria : mens hilaris, re.quies moderata, diœta.

Ce qui veut dire en bon français : Si tu n’as pas de médecin à ta disposition, arrange-toi pour que tes médecins ordinaires soient “ un esprit joyeux , un repos modéré et une sage diète.” En d’autres termes, être homme de bonne humeur, savoir se reposer et ne pas trop manger, c’est le secret d’une bonne santé. Or, comment avoir l’humeur enjouée quand on est cousu de dettes et comment se bien reposer quand on ne rêve que saisies et huissiers?

Pour ce qui est de savoir manger, c’est une délicate question. On m’a raconté qu’un digne homme se présentait un jour chez le docteur Hingston, à Montréal, se plaignant de fatigues, de maux de tête et de ce qui s’ensuit. Après examen le savant practicien lui aurait dit: “Mangez moins et

l’art d’être heureux

travaillez plus; vous serez guéri! ” Oli! là, là, ce qu’il en fit une tête, le brave homme!

Enfin s’il est permis de rechercher modérément les faveurs de la fortune, il n’est pas prudent, pour son bonheur, de trop courir après ... Oe n’est pas l’argent, quoi qu’on en dise, qui fait le bonheur. Seulement, le vil métal n’est pas sans utilité! La fable le Savetier et le Financier a encore du bon pour beaucoup, mais le monde a marché depuis La Fontaine!

Tâchons donc de nous contenter d’une honnête aisance , mais, si nous l’avons, arrangeons-nous pour ne pas la perdre! c’est plus sûr.

Le choix des amis est également un important élément constitutif du bonheur sur la terre. Les faux frères sont légion ici-bas. Il faut se le tenir pour dit. Les vrais amis sont rares. Il convient d’aimer surtout et de vous conserver ceux qui ont la générosité de vous dire vos vérités! D’ailleurs comptez d’abord sur vous-mêmes. En première ligne soyez calmes et fermes. Ainsi, disait M. le conférencier, vous posséderez Vart detre heureux!

A dire vrai je n’ai jamais rencontré l’homme complètement artiste. . . dans cet art-là! En tout cas — et cela me ramène en aparté à mon sermon sur le ciel — il ne s’agit toujours sur terre que d’un bonheur relatif. Relatif!!! Oh! ooii, il l’est. La main sur la conscience, qui oserait le nier?

Sherbrooke, juillet et septembre 1901. (U Artisan, de Montréal.)

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