‹ Artistes et amateursChapitre 12 sur 20 · FINLANDE · texte numérisé non relu

FINLANDE

La Hollande, malgré son voisinage, a moins de parenté avec la Belgique qu'avec les Etats Scandinaves, Danemark. Suède, Norvège, Finlande, dont les organisateurs de l'exposition l'ont avec raison rapprochée. Il court, à l'heure actuelle, parmi les artistes de ces divers pays, un souffle commun, parti des Pays-Bas, qui les agite et qui les pousse tous dans le même sens. C'est là que brûle depuis quelques années le foyer silencieux et actif de la révolution qui s'opère dans la vision des artistes et dont nous avons suivi les progrès au Salon annuel. L'influence de climats brumeux et sombres, oiî les hivers sont longs, 011 le soleil est rare et précieux, entre pour beaucoup dans cette tendance marquée à chercher l'émotion poétique et pittoresque dans une analyse de plus en plus subtile des nuances de la lumière, soit naturelle, soit artificielle. D'un autre côté, la simplicité des mœurs, les habitudes de vie intérieure, y préparent certainement les esprits à un travail d'observation plus naïf et plus

spontané. Le fait est q ne, lorsqu'on entre dans ces sections, on est surpris par la familiarité douce et tendre de la plupart des sujets traités, par l'étrangeté consciencieuse et expressive de leur éclairage, tantôt rare et mystérieux, tantôt aigre et papillotant, et, en général, par une discrétion d'effet qui n'a pas toujours pour cause l'insuffisance technique, mais qui révèle souvent un sentiment délicat et profond dans la concep tion, une honnêteté ferme et modeste dans l'exécution.

Les peintres familiers de Hollande, MM. Artz, Neuhuys,. Sadée, Kever, marchent presque tous sur les traces de M. Israëls. C'est, en général, la même disposition d'un groupe unique, presque toujours une femme et un enfant,, ou quelque réunion de famille, dans un intérieur obscur, le même procédé d'éclairage sourd et mystérieux frôlant d'un demi-jour le visage et les parties expressives des figures, les mêmes frottis et hachures de pâte martelée et grisâtre, à travers lesquels transperce un sentiment confus et doux de tendresse e t d'intimité. Le système n'est pas sans danger ; cette incertitude des formes, cette tristesse du coldris, qui ne sont nullement indigènes dans le pays de Hais, de Metzu, de Rembrandt, ne conduiront pas bien loin les Hollandais s'ils s'y entêtent et s'y enferment. Il est plus facile, il est vrai, d'obtenir ainsi, par un ensemble d'atténuations, cette fusion douce et mélancolique des tonalités qui semble être leur principal souci et dont ils tirent, en vérité, des effets assez heureux. Les Travailleurs de la mer, les Paysans à table, V Enfant qui dort^ par M. Israëls, malgré l'insuffisance et la monotonie de cette technique pâteuse, se sauvent par la grandeur et la sincérité du sentiment. Dans les Moments de peine ^

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de M. Neuhuys, dans la Consolation, de M. Artz, dans VEnfant malade, de M. Kever, le sentiment est presque aussi fort, mais l'évidence de l'imitation atténue la valeur de l'expression. Il y a plus d'effort chez MM. Luyten et Valkenburg pour donner du corps à leurs figures et de l'éclat à leurs colorations. MM. Henkes et Hubert Vos, que nous connaissions déjà, nous paraissent aussi dans la vérité en demandant des conseils aux maîtres plus sains du xvn^ siècle.

Sans apporter dans leurs marines et dans leurs paysages l'intensité d'observation des Anglais, les Hollandais s'y montrent toujours respectueux de la vérité. S'il n'est pas aussi énergiquement saisissant que MM. Moore et Hood, M. Mesdag est plus intelligible pour le grand nombre ; il sait exprimer les mouvements, calmes ou violents, de la mer du Nord, sous les effusions lumineuses des crépuscules apaisés ou l'amoncellement des nuées menaçantes, avec une force de poésie remarquable. Sa Marée montante et sa Nuit au bord delà mer ne marquent, dans l'impression ou dans l'exécution, aucune trace d'affaiblissement chez ce maître vaillant. A côté de lui, M. Jacob Maris, fidèle, lui aussi, à la tradition nationale des formes précises, des tonalités chaudes, de la facture solide^ montre une connaissance approfondie des ciels brouillés et inquiets de son pays dans le Moulin, le Canal à Rotterdam et Au bord de la mer. La même entente de l'unité lumineuse, avec moins de force dans le rendu, mais des accents fins et variés d'une délicatesse attendrie, donne encore du charme et du prix aux paysages de MM. Ten Cat, Roelofs, Gabriel, Du Chattel, Tholen, Willem Maris Mauve, Meulen. Les toiles des trois derniers sonthabitées

par des animaux d'apparence douce et d'humeur pacifique.

A mesure qu'on avance vers le nord, on se trouve en face d'artistes de moins en moins soumis aux habitudes de l'enseignement classique, regardant les gens et les choses d'un œil plus candide et plus hardi, s'acharnant, avec plus de témérité, dans leurs solitudes, loin du public et de la critique, à l'étude de ces complications du clair-obscur. Le Danemark possède en M. Krôyer un artiste qui, presque du premier coup, a atteint, dans cet ordre d'idées, des résultats qu'on ne pourra guère dépasser. Le Départ des pêcheurs qï les Pêcheurs sur la plage avaient déjà paru au Salon; mais ces peintures, aérées et lumineuses, d'une transparence incomparable, gagnent singulièrement à se trouver dans un milieu plus homogène, au moins pour la naïveté de la recherche et la simplicité de l'expression, car si M. Krôyer rencontre actuellement des rivaux pour l'entente du plein air et de la sérénité atmosphérique, c'est en Suède et en Norvège, bien plus que dans son propre pays. Les peintres danois vivent surtout dans leurs intérieurs ; ils ont beaucoup d'enfants, ils les aiment bien, ils les connaissent bien ; leur section abonde en repas, conversations et discussions de famille, surtout en scènes amusantes ou touchantes de la comédie enfantine. Le Grand nettoyage et Après dîner par M. Johansen, le Concert d'enfants par M. Haslund, la Parade par M. Hennigsen, Chez le curé par M. Seligmann, sont de bons spécimens de cet art honnête et bourgeois, dont le fonds est peu de chose, mais qui est relevé assez souvent par une ingénieuse analyse des reflets et des ombres sur les figures, jouant au

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milieu d'un mobilier compliqué, et par Tagrément d'une touche habile et expressive. Quelques beaux portraits d'une exécution ressentie et libre, par MM. Hammershof, Jerndoff et M"''' Yegmann, les études populaires de MM. Tuxen, l'auteur de la Rentrée des pécheurs au crépuscule^ Michel Ancher, Irminger, les Chevaux de labour de M. Otto Bâche, \ Attelage des hœufs^ de M. Mol, les marines de MM. Niss et Locher, les paysages de M. Pedersen, prouvent que l'école danoise est aussi à la recherche d'un art nalional dans des genres plus graves et dans des genres très différents.

En Suède, en Norvège, en Finlande, le mouvement est plus décidé qu'en Danemark. C'est du côté des études en plein air, de la poésie saine et simple des travaux rustiques et des mœurs maritimes, que s'y tourne l'activité de trois écoles déjà nombreuses, unies par des aspirations communes. Ici le Danois, M. Krôyer, peu* trouver, en MM. Zorn, Heyerdahl, Skredsvig, Petersen Otto Sinding, Gallen, des émules, sinon des vainqueurs. La plupart des artistes Scandinaves viennent faire leur éducation technique à Paris ; ils y conservent d'ordinaire, dans les premières années, une verdeur native qui se manifeste, lors de leurs débuts au Salon, par des éclats d'une originalité saisissante. C'est ainsi que nous avons tous été charmés et surpris par les premières œuvres, si individuelles et si délicates, de MM. Salmson et Hagbord, Smith-Hald et Edelfelt; mais, si un premier contact avec les ateliers parisiens est utile aux septentrionaux pour teur apprendre le métier et leur donner le tour de main, on ne saurait dire qu'un séjour prolongé aux Batignolles, encore moins une résidence définitive,

leur soit en général aussi favorable. Il se passe pour eux ce qui s'est passé, pendant plusieurs siècles, pour les Flamands et les Français allant travailler à Rome; il était bon d'y faire ses études, il était dangereux de s'y éterniser. Après nous avoir communiqué ce qu'ils apportaient de chez eux, ces Scandinaves s'absorbent en nous et perdent peu à peu, dans cette absorption, leurs qualités premières, sans s'assimiler suffisamment les nôtres. Certes le talent des quatre artistes dont nous parlons est encore en pleine floraison ; les Communiantes dans un verger^ les Fleurs du Printemps^ par M. Salmson, forment un concert exquis de vaporeuses fraîcheurs, blanches, roses et vertes; M. Hagborg possède toujours ce sens des limpidités atmosphériques qui donne tant de charme à sa Grande Marée; M. Smith-Hald comprend toujours en poète la solitude et la mer; M, Edelfelt exécute ses portraits vivants et souples avec une désinvolture de plus en plus facile ; toutefois, il faut bien le reconnaître, à force de peindre des paysans français, des sites français, des modèles français, ils cessent assez rapidement d'être Suédois, Norvégien, Finlandais, et leur première originalité, un peu âpre et savoureuse, se tourne peu à peu en une virtuosité courante qui ravit les amateurs superficiels et les marchands de peintures, mais qui nous désole si nous demandons à l'art d'être comme une révélation incessante de sensations imprévues et de sentiments personnels.

L'Exposition universelle nous apporte les œuvres d'un petit groupe nouveau d'artistes suédois qui ont dû faire aussi leur apprentissage à Paris ; quelques-uns en portent déjà les marques trop apparentes,, quelques autres

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paraissent décidés à conserver leur façon particulière de voir et de comprendre, ce dont nous ne saurions trop les féliciter. Les artistes, comme les poètes, ne sont-ils pas faits pour protester contre ces absurdes théories, heureusement irréalisables, qui rêvent le nivellement intellectuel et l'uniformité physique et morale pour toutes les nations civilisées? C'est à eux à nous conserver, à nous révéler, à nous poétiser les particularités fatalement persistantes de leurs pays, de leurs races, de leurs mœurs. Que deviendront MM. Bergh, Larsson, Zorn, les plus habiles, au premier abord, et les plus séduisants des Suédois? Tous trois habitent Paris; Dieu veuille qu'ils ne s'en repentent pas ! Le talent de M. Bergh, un portraitiste franc, simple, d'une naïveté intelligente vraiment rare, nous parait seul assez robuste pour résister à ce milieu énervant. On peut constater déjà, dans la virtuosité singulièrement fine et avisée de MM. Larsson et Zorn, une surexcitation maladive des sensations subtiles, un besoin excessif de chiffonnages, de papillotages, de tripotages, une affectation boulevardière d'indifférence ou de mépris pour la solidité et pour l'exactitude des formes, qui semblent bien être les symptômes de la contagion décadente. Ce seraient deux pertes fâcheuses, car M. Larsson est un harmoniste très délicat et un figuriste spirituel, et M. Zorn joint à un sentiment tout à fait particulier des éclairages nuancés et tendres une intelligence vive et rapide des physionomies modernes, par exemple dans ses portraits de M. Antonin Proust et de M. Coquelin cadet. Ils sont encore assez suédois pour être sauvés ! Chez MM. Norstrôm, Osterlind, Liljefors, Pauli, M"'^ Pauli-Hirsch, M"'^ Éva Bonnier, MM. Josephson,

Biorck, Ekstrôm, Schultzberg et quelques autres, on constate aussi la présence d'un élément indigène qui cherche à se reconnaître et à se manifester en prenant conseil soit en France, soit en Allemagne ; leurs maladresses et leurs témérités mômes sont des preuves de leur tempérament. Peut-être vaut-il mieux être ainsi trop imprudents que trop sages, comme le sont tels et tels de leurs compatriotes, plus expérimentés et plus parisiens, qui feront longtemps sans doute bonne figure à nos Salons, MM. Forsberg, Wahlberg, Burger, Westman, Kreuger, Arsénius, mais qui ne s'y distinguent plus guère de leurs voisins.

La Norvège parait plus rebelle à l'assimilation. Il y a là tout un groupe d'artistes vraiment personnels, convaincus, intéressants, qui nous apportent sur leurs pays des révélations curieuses et saisissantes, M. Werenskiold, parmi eux, est un modéré. Son Entendement à la campagne est cependant une œuvre très personnelle, d'une émotion vraie, sincère, d'une exécution un peu atténuée, mais grave et délicate. On remarque moins de retenue, plus d'indépendance et de liberté pittoresque dans ses paysages et dans ses portraits. Chez MM. Peterssen, Heyerdahl, Thaulov^, l'âpreté honnête de l'observation s'accentue avec une résolution extraordinaire. Ceux-là sont vraiment des artistes nouveaux, et, s'il y en a beaucoup de cette valeur à Christiania, l'école norvégienne comptera bientôt en Europe. U Attente du saumon^ par M. Peterssen, où l'on voit, sur un îlot, quelques pêcheurs assis, dans une perspective tranquille et profonde d'eau, de rochers et de ciel d'une clarté admirable, est l'œuvre d'un poète naïf et d'un paysagiste supérieur. Les études

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de M. Heyerdahl, le Soir cFété^ les Deux sœurs, la Fille aux fraises, bien supérieures à son tableau de V Ouvrier mourant, trop imprégné de dilettantisme, montrent, en lui, devant la nature, un praticien inégal et heurté, mais étonnamment sincère et pénétrant. Les quatre paysages d'hiver de M. Thaulow sont d^une exactitude vive et délicate avec de l'esprit et de la dextérité dans l'arrangement des figurines. Tandis qu'un grand nombre de septentrionaux se fixent à Paris, quelques autres se fixent à Berlin : M. Normann, le paysagiste minutieux et implacable des fiords norvégiens, gagnera-t-il, au contact de l'école allemande, le charme harmonieux qui manque à ses panoramas si extraordinairement clairs et véridiques? M. Otto Sinding y conservera-t-il cet enthousiasme presque enfantin pour les vives clartés d'un ciel bleu à travers les pommiers en lleur, ses scintillements et ses reflets dans une nappe d'eau transparente qui nous attirent délicieusement dans son Printemps et son Étél De Berlin comme de Paris, peut-être feraient-ils bien de n'en pas tant user, et de rentrer, avec leurs bons outils, dans leur pays qui les inspire beaucoup mieux. Nous possédons sans doute à Paris quelques Norvégiens, timides ou téméraires, d'une individualité presque intacte, MM. Skredsvig, Wentzel, Soot : pourvu qu'ils ne se fassent pas trop à nos belles manières !

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