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ITALIE. ESPAGNE

Les petits États du Nord, Belgique, Hollande, Danemark, Suède, Norvège, apportent, nous le voyons, un

élément sérieux de fermentation dans la peinture moderne. En est-il de même de pays plus considérables, soit par leur histoire, soit parleur étendue, l'Italie, l'Espagne, la Grèce, la Suisse, la Russie, les États-Unis? Les artistes de toutes ces contrées se sont présentés en assez grand nombre, et nous pouvons juger leurs tendances. Dans la Grèce, où tout était à refaire, on ne perçoit encore que des tâtonnements et des lueurs ; le plus distingué des Hellènes, M, Ralli, est un élève fidèle de M. Gérôme, qui pourra exercer une action utile, s'il applique plus constamment son talent à l'étude des mœurs locales. En Suisse, il y a trop de contacts avec Paris ou Munich pour qu'il s'y forme aisément une école ; M. Giron, le plus brillant des portraitistes genevois, a toute la désinvolture et le brio d'un Parisien pur sang ou d'un Américain parisianisé ; MM. Jules Girardet et Eugène Girardet, qui, tous deux, comme peintres d'anecdotes, d'histoire ou de portraits, déploient beaucoup d'esprit et de savoir-faire, marchent à côté de nos bons peintres de genre. Il y a plus de couleur locale, avec une certaine familiarité un y eu grosse, chez MM. Ravel et Simon Durand, et, sous l'influence allemande combinée avec l'influence française, Zurich a produit deux portraitistes de mérite : M"" Breslau et M^'" Rœderstein. Toutefois, c'est dans le paysage et ses annexes qu'on retrouve plus naturellement la tradition, un peu sèche et méticuleuse, mais profondément honnête, des anciens peintres du pays. M. Eugène Burnand, M. Baud-Bovy, M. Gaud, renouvellent et rajeunissent cette tradition par une habileté pittoresque plus chaleureuse et plus large.

En Italie et en Espagne, on constate pour le moment

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beaucoup d'activilé et d'agitation, une ardeur inquiète de recherches dans tous les sens, une mêlée de réactions séniles et d'insurrections enfantines, des explosions d'ambitions énormes suivies de déceptions profondes, en somme, un état de malaise et d'anxiété qui présage peut-être des résurrections, qui, en tout cas, est bien préférable à l'ancien état de prostration et d'inertie. A la suite des révélations accablantes de 1855 et de 1867, l'Italie et l'Espagne n'ont pas été les dernières à faire leur examen de conscience et à se remettre en marche. C'est même avec un certain éclat que ces glorieuses endormies parurent se vouloir réveiller, et les noms de M. Morelli en Italie, de Fortuny en Espagne, s'attachent au souvenir de cette récente tentative de renaissance. Ce mouvement n'a pas abouti. Pourquoi? Par une raison bien simple. Au lieu de remonter aux véritables sources de leur grandeur passée, au lieu de reconstituer, par une étude sérieuse, un enseignement fondé sur une observation grave de la réalité et sur l'étude technique des maîtres complets et forts, on s'est arrêté, de part et d'autre, aux brillants artistes de décadence, aux manieurs habiles et superficiels de la pâte et de la couleur, à Baroccio, à Tiepolo, à Goya! Dans ces derniers temps, on s'est avisé de l'erreur; on paraît avoir compris que tout ce système amusant d'effilochages polychromes et de frétillements aveuglants, fût-il soutenu par un noble sentiment dramatique, comme chez M. Morelli, ou par une science ingénieuse d'observation, comme chez Fortuny, ne pouvait conduire à grand'chose. Le fonds sérieux manquait trop, c'est-à-dire la fermeté du dessin, la consistance des formes, la puissance et la

simplicité de l'analyse physiologique et psychologique.

A l'heure actuelle, on s'est remis à travailler sur nouveaux frais, en regardant du côté de Paris, quelquefois en y regardant trop. On peut à peine prendre pour des Italiens, M. Boldini, le plus pétillant et le plus spirituel de leurs portraitistes, MM. Pittara, Ancillotti, Rossano, Cortazzo, Marchetti, Spiridon, Detti, paysagistes, anecdotiers ou costumiers, ayant tous de la main, quelquesuns de la finesse, mais tous archifranchisés. M. Boldini, qui n'a plus rien de Ta prêté chaude des vieux Ferrarais, ses compatriotes, est, sans doute, un de nos modernistes les plus subtils et, au besoin, les plus excentriques, si l'on en juge par l'excessive gracilité et les contorsions javanaises des baguettes gantées qu'il donne à ses jeunes dames en guise de bras et de mains. Nonobstant ces bizarreries, M. Boldini est un physionomiste des plus incisifs et un harmoniste des plus délicats, avec des prestesses d'exécution tout à fait imprévues et raffinées. Son Po7' irait de Verdi^ au pastel, représentant l'illustre compositeur, un chapeau noir de haute forme sur la tête, un cache-nez aivtour du cou, n'a rien sans doute de lyrique, ni d'héroïque ; mais c'est une pochade joyeuse, vivante, familière; on y peut lire la bienveillance et la bonhomie, sinon la force passionnée, de l'auteur du Trovatore et de la Traviata. C'est un art amusant, ce n'est point un art créateur. Heureusement, à Rome, à Florence, à Milan, on semble se préoccuper d'aller plus loin dans la voie de la vérité.

Les Romains manqueraient à toutes leurs traditions, s'ils n'avaient de hautes ambitions. Ils ont envoyé d'immenses toiles, V Ave Maria pendant la moisson, au mo-

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ment d'un orage, dans la campagne romaine, par M. CoreWi, les Enfants de Cam par M. Sartorio, Y Alexandre à Persépolis par M. Simoni. La force et l'effort sont visibles dans ces compositions. On ne saurait refuser à M. Gorelli de la franchise et dé la fermeté dans les attitudes de ses figures, à M. Sartorio un sentiment grandiose dans les contorsions héroïques de ses nudités musculeuses, à M. Simoni, moins personnel que les premiers, de l'habileté dans la mise en scène; mais ces trois œuvres sont gâtées par une lourdeur pénible de facture, une certaine opacité triste et sale, parfois une trivialité prétentieuse, qui montrent combien ces praticiens ont besoin de se mettre au vert et de se nettoyer les yeux par des promenades en plein air et devant les fresquistes du xiv° et du xv^ siècle ! M. Milanolo, imitateur de M. Cormon dans son Sacrifice préhistorique^ a plus.de clarté et moins de caractère. L'œuvre la plus remarquable de la section romaine est une série de dessins par M. Maccari, représentant trois épisodes de la vie parlementaire dans la Rome antique. Nous ne connaissons pas les peintures que M. Maccari a exécutées, d'après ces dessins, dans les salles du Sénat à Rome; si nous en jugeons par la fermeté et l'habileté de ces crayons, ce doivent être des œuvres supérieures. On y voit le principe scientifique et naturaliste appliqué à l'histoire romaine par un Romain, comme M. Jean-Paul Laurens l'applique à l'histoire de France. Chaque composition, disposée avec aisance dans un milieu architectural, restitué sans pédantisme, mais selon la vraisemblance, réunit, dans une action intéressante, une multitude de personnages en toge étudiés avec le plus grand soin dans

leurs gestes, dans leurs attitudes, dans leurs physionomies. C'est par des recherches patientes et viriles de ce genre qu'on renouvelle un art affaibli, non par des pétarades de couleurs et des fantasmagories de pinceau.

A Florence, à Milan, à Venise, on se tient plus terre à terre, mais on y observe, avec une attention plus sérieuse et plus libre qu'autrefois, soit le pays, soit les habitants. Les Marennes toscanes et le Retour du pâturage, par M. Gioli, le Chœur de Sainte-Marie-Nouvelle , par M. Pesenti, la procession de jeunes filles entourant la bannière de la Madone de Vlmpruneta, par M. Faldi, les notes plus modestes de MM. Lega, Signorini, Fattori, marquent un mouvement, trop timide encore, mais délicat et sincère, vers l'analyse de la réalité environnante. Dans la Haute-Italie, à Milan surtout, l'activité dans ce sens est encore plus marquée : c'est de là que semble devoir se répandre la lumière. Le remarquable tableau de M. Morbelli, \q^ Derniers jours ^ représentant une salle d'hospice où sont assis sur des banquettes plusieurs rangées de vieillards, n'est point différent sans doute, par son aspect, d'es bons ouvrages français ou belges représentant des scènes de ce genre : mais l'unité grave de la coloration, la distribution discrète, juste, nuancée de la lumière, l'expression précise, variée, délicate des physionomies, y apparaissent comme des qualités longtemps négligées par la virtuosité méridionale et qu'on voit rentrer avec satisfaction dans l'ordre de ses préocupations nouvelles. Les tentatives de MM. Bazzaro, Segantini, Carcano, dans le paysage animé ou vide, sont plus hardies, plus originales, plus italiennes. La vue d'un pont de Chioggia, par M. Bazzaro, sur lequel passent, au coucher

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du soleil, plusieurs femmes enveloppées dans leurs voiles blancs, a frappé avec raison le public, non seulement par l'allure recueillie des figures, mais aussi par l'exacte et poétique entente de la lumière évanouie. Les études violentes et dures, parfois maladroites encore, de bestiaux et de paysans que M. Segantini poursuit hardiment dans les hautes régions des Alpes, ont un accent de sincérité résolue et un ferme éclat dans l'air et dans la lumière tout à fait remarquables. Le dessin de M. Segantini est net et tranchant jusqu'à la brutalité ; n'est-ce pas toujours une réaction nécessaire après tant de fadeurs et d'amollissements? On remarque aussi quelque dureté, parles mêmes raisons, dans les études panoramiques de M. Carcano, le Lac d'Iseo et la Plaine lombarde, mais l'exactitude rigoureuse de ces paysages leur donne une grandeur âpre et réelle, Si, à côté de ces trois peintres, on examine encore MM. Ciardi, DelI'Oca, Bianca, Dell'Orto, Calderini, Gignons, Sartori, tous Vénitiens, Milanais ou Piémontais, on se prend à croire que c'est par les paysagistes, et par les paysagistes de la Haute-Italie, que Tart de la péninsule va entrer à son tour dans les voies modernes.

En Espagne, l'habileté est plus grande encore qu'en Italie. M. Domingo Marquez, dans la figure et dans la fantaisie, M. Rico, dans le paysage, sont des exemples frappants de cette virtuosité extraordinaire qui séduit toujours des yeux peu exercés, mais qui ne suffit pas à régénérer une école. Les Espagnols ont conservé un goût singulier, un peu théâtral, pour les grandes scènes tragiques, douloureuses et sanglantes. On a appelé leur galerie la salle des suppliciés, et, de fait, les massacres

et les cadavres y abondent. Presque toutes ces énormes toiles sont traitées en décors, avec cet éclat un peu factice de colorations voyantes et fondantes, ces encombrements de tentures, de mobilier, de draperies, d'accessoires qui sont comme une dernière traînée du bric-àbrac romantique. Il s'y mêle de la vivacité d'ailleurs, et de la verve, et parfois une certaine grandeur forle et terrible dans les figures ! Telles sont la Cloche de Huesca^ par M. Gasado, la Chaise de Philippe 11^ par M. Alvarez, la Conversion du duc de Gandia^ par M. Morero Carbonero. U Exécution de Torrijos en 18Si^ par M. Gisbert, est dessinée avec plus de recherche et de tenue, mais aussi avec plus de froideur. La Prise de Grenade^ par M. Pradilla, est une mise en scène brillante, me noble parade historique en riches costumes, qui ne fait point oublier pourtant le grand succès de 1878, cette douce et touchante Jeanne la folle pleurant devant le cercueil de son mari. Tout cela est chatoyant, scintillant, vivement brossé, dans le véritable goût du terroir ; il suffirait de donner plus de fond à ces bariolages, à ces corps plus de consistance, aux expressions plus de précision pour qu'il sortit de là un art sérieux et original. Ni l'imagination, ni la verve, ni la finesse d'observation ne manquent aux Espagnols, lorsqu'ils veulent s'en donner la peine ; nous en avons la preuve dans les dessins chaleureux et vifs de MM. Aranda et Vierge ; mais il faudrait qu'ils pussent transporter avec une science plus sûre ces qualités précieuses de l'illustration lilliputienne dans la peinture héroïque et monumentale dont ils ont la passion !

C'est donc en Espagne, selon nous, sur des modèles

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espagnols, dans le paysage espagnol, que ce travail de régénération studieuse devrait s'accomplir. Les Espagnols, comme les Italiens, sont si bien doués par la nature, si facilement habiles, ils se mettent si vite au courant de toutes les adresses techniques, que, lorsqu'ils s'installent à Paris, ils y deviennent très vite les égaux, mais aussi les ménechmes de nos peintres. Parmi nos portraitistes en vogue, il n'en est guère de plus aimable, de plus séduisant, de plus spirituel que M. Raimundo de Madrazo ; mais que lui reste-t-il d'essentiellement madrilène ? M. Mélida, dans ses charmantes et sérieuses études, se rapproche, presque à s'y méprendre, de M. Donnât; on peut dire, il est vrai, que M. Bonnat a beaucoup du tempérament espagnol. Et la peinture la plus nouvelle, la plus hardie, l'une des plus importantes de la section, celle à laquelle le jury a décerné la médaille d'honneur, la Salle d'hôpital^ par M. Jimenes, n'est-elle pas toute parisienne? Que M. Jimenes, dont l'œuvre est vraiment sincère, bien exécutée, simplement et fortement émue, se soit mis au courant de tous les procédés septentrionaux, qu'il ait voulu apporter à son pays un certain nombre de révélations utiles sur le charme des harmonies apaisées, la poésie des perspectives bien aérées, la puissance de l'observation juste et de l'expression vraie, rien de mieux assurément, et c'est ainsi qu'il faut commencer; mais quel service il rendrait à son pays en appliquant son talent à l'étude des choses indigènes, quel service il rendrait au nôtre en développant à côté de l'art français un art espagnol !

RUSSIE. ÉTATS-UNIS d'aMÉRIQUE, ETC.

Chez les peuples jeunes, comme les Russes et les Américains, qui naguère avaient tout à apprendre, on comprend mieux cette soumission excessive devant leurs maîtres, que chez les Italiens et les Espagnols, dont le tempérament pittoresque est héréditaire et qui trouvent chez eux tant d'exemples d'indépendance. Cependant les Russes dontl'expositionest fort intéressante, aumilieu des imitations françaises, bavaroises, autrichiennes, qui sontdiiesà MM. Makowski, Szymanowski, Swiedomski, tous trois peintres vigoureux, mais d'un caractère indéterminé, on voit déjà poindre un sentiment original d'observation sagace et hardi chez un certain nombre de peintres familiers. Les scènes de mœurs, de M. Chelmonski, le Marché aux chevaux et le Dimanche en Pologne^ d'une exécution triste et lourde, mais d'une force extraordinaire dans la définition des figures, avec un mélange piquant d'ironie bienveillante et de grossièreté tendre, sont, à cet égard, remplies de promesses. Il n'est pas douteux que M"^ Marie Bashkirtsefî, la jeune fille si avisée et si indépendante, que son journal posthume a rendue célèbre, ne fût entrée dans cette voie; quelquesuns de ses portraits nettement accentués l'attestent hautement. Les études de MM. Pranishnikoff, Sokoloff, Endogouroff, Pankiewicz, Kouznetzoff sont également intéressantes, parce qu'on y constate la recherche sincère d'un art national.

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Les Etats-Unis auront-ils bientôt un art à eux ? C'est à quoi leur exposition, très importante, la plus considérable même des expositions étrangères, ne permet pas encore de répondre. C'est dans la galerie américaine surtout qu'on peut se croire en pleine galerie française. Presque toutes les œuvres qui y sont exposées ont déjà paru au Salon de Paris, et nous avons eu l'occasion de les y étudier. Presque toutes aussi, d'une habileté extraordinaire, d'une technique savante et raffinée, représentant des sujets modernes dans de grandes dimensions, se rattachent soit à l'école française, soit à l'école hollandaise, soit aux deux écoles combinées. On y retrouve avec un grand plaisir les toiles, si brillamment brossées, qui ont fait la réputation de leurs auteurs, les brillants portraits de M. Sargent, oiî il se montre le rival de son maître, M. Carolus Duran, le Quatuor espagnol^ de M. Dannat, d'une exécution si ardente et si vigoureuse, les Pilotes, de M. Melchers, le Crépuscule et la Vague, de M. Harrison, un paysagiste vraiment hardi et original, le Benedicite, de M. Gay, un certain nombre d'ouvrages de MM. Knight, Chase, Vail, Davis, Bridgman, Boggs, Mac-Ewen, Mosler qui se rattachent, presque tous, à quelqu'un de nos maîtres en renom ; mais toutes ces toiles, médaillées à nos expositions, sont trop connues pour que nous ayons à y revenir. En général, d'ailleurs, tous ces artistes varient peu leurs sujets et leur manière. Il serait contraire aux lois ordinaires de l'évolution artistique qu'il ne sortît pas de cette virtuosité si brillante un mouvement d'art particulier, lorsque cette habileté se sera transportée sur le territoire natal. La section des aquarelles et des dessins donne, à cet égard, plus

que des espérances. Chez bon nombre d'illustrateurs habiles, tels que MM. Abbey, Reinhart, Low, on voit déjà s'opérer la combinaison du naturalisme franco-hollandais et de l'imagination anglo-germanique d'où sortira sans doute l'art du nouveau monde. Jusqu'à présent toutefois les peintres proprement dits de la jeune Amérique ont subi chez nous la transformation que subissaient autrefois les septentrionaux en Italie ; ils sont devenus si Français que nous avons peine à les distinguer de nous-mêmes, et leur talent nous fait trop d'honneur pour que nous songions à nous en plaindre.

Messieurs,

C'est chez vous une tradition constante que, dans votre section libre, à côté des historiens, critiques ou amateurs servant la gloire de l'art parleur érudition, leur éloquence ou leur goût, se doivent toujours montrer quelques hommes d'action, administrateurs ou fonctionnaires, l'ayant servie plus directement encore par l'appui qu'ils ont su prêter aux artistes eux-mêmes, aux artistes vivants et créateurs. Cette tradition heureuse et utile est de celles que les conditions fatales de la vie moderne vous engageront sans doute à toujours respecter. En effet, pour les soutenir en de longs efforts, dans quelque travail noble et désintéressé, les artistes contemporains n'ont plus à compter sur l'exaltation générale d'une grande foi religieuse ou morale, non plus que sur l'enthousiasme collectif d'une forte renaissance intellectuelle; ils n'ont pas à espérer davantage de généreux encouragements de la part de puissances sociales dont l'émulation suscitait autrefois les chefs-

(1) Notice lue à l'Académie des Beaux-Arts, dans sa séance du 29 juillet 1899.

d'œuvre, mais qui n'existent plus, les corporations laborieuses et magnifiques, les aristocraties passionnées et opulentes. Un grand nombre d'entre eux, les meilleurs, se trouveraient donc fort désemparés, le plus souvent condamnés à des besognes inférieures, s'ils ne rencontraient, parmi les dépositaires passagers de l'autorité publique, des admirateurs éclairés et des amis sincères, s'ingéniant à leur offrir de plus vastes champs d'inspirations, sous un ciel mieux ouvert au vol de l'idéal, avec une sympathie bienveillante qui leur prépare et leur annonce la caresse, toujours incertaine, et souvent tardive, de la Gloire.

Parmi les hommes d'action, à qui, dans notre temps, fut dévolu ce noble rôle, aucun ne mérita mieux votre reconnaissance que l'ingénieur illustre, aux multiples aptitudes, dont le souvenir redoutable, partout où il passa, demeure écrasant pour ceux qui l'y suivent, l'homme en qui l'histoire monumentale de Paris s'est presque exclusivement incarnée durant près d'un demisiècle, Jean-Charles-Adolphe Alphand, directeur des travaux de l-a capitale durant trente-sept années, de 1854 à 1892, dont le nom se placera, dans l'avenir, à côté de ceux de Suger, Hugues Aubryot, Sully et Turgot.

Pour cet extraordinaire travailleur, la Justice, contre ses habitudes, semble accourir d'un pas rapide. Cette ligure énergique d'ouvrier opiniâtre, promptement dégagée des poussières de l'actualité, a déjà pris, dans l'imagination des foules, une sorte de grandeur légendaire. Dans toutes les circonstances assez fréquentes, oii les Parisiens croient avoir à se plaindre de leur édilité, les

jours de fêtes publiques, si les décors sont pauvres ou les illuminations mesquines, l'hiver, si les neiges s'accumulent et si les verglas persistent, l'été, si l'arrosage manque ou si les égouts empestent, quand la voie publique est encombrée ou qu'une promenade est mutilée, il n'est pas rare d'entendre, plébéienne ou bourgeoise, s'élever dans la foule, quelque voix plaintive ou frondeuse, qui répète avec conviction : « Ah ! si Alphand était là! On voit bien qu'Alphand est mort! » Alphand devient, Alphand est déjà devenu, pour la population de la grande ville, le type parfait de l'administrateur, l'organisateur idéal de sa vie quotidienne et de ses plaisirs, dont le souvenir rendra, longtemps, la tâche difficile à ses plus habiles successeurs.

De fait, pour ceux qui Font vu à l'œuvre, soit à l'Hôtel de Ville, soit à l'Exposition Universelle de 1889, Alphand justifie cette admiration : il restera, physiquement et moralement, une ligure puissante et rare, d'une vitalité intense, d'un caractère bien moderne. De haute taille, fortement râblé, avec une ossature rude et saillante, la tête forte, le front large, le teint basané, des yeux noirs et vifs, des regards nets et pénétrants, tout, en lui, à l'abord, exprimait la force et la volonté. Soit qu'assis, devant un bureau chargé de plans et de dossiers, il se retournât, par mouvements brusques, sous les secousses de ses impressions, dans son large fauteuil, soit qu'il se tînt debout, fixe, ou marchant de long en large, tandis qu'on lui parlait, il écoutait toujours avec gravité, interrogeait avec netteté, d'une voix légèrement bredouillante; puis, après quelques instants de réflexion, répondait en mots brefs, d'un ton bienveillant.

mais si ferme et si clair, malgré le vice de prononciation, et si plein de conviction et d'autorité, qu'il n'admettait guère la réplique, l'hésitation ou la résistance.

L'impression qu'il laissait était celle d'un montagnard robuste et alerte, fait pour les longues courses et les labeurs violents, dont l'exubérance extraordinaire avait besoin de s'agiter, de se répandre, de s'imposer, d'un homme de grand air et de grand soleil, venu de loin, qui étouffait, mal à l'aise, à l'étroit, dans l'enceinte d'un bureau et dans l'atmosphère d'une ville.

C'était, en effet, un montagnard. Sous les dehors très policés d'une courtoisie irréprochable, il en garda toujours les qualités natives : hardiesse, souplesse, ténacité. Né en 1817, à Grenoble, où son père était colonel d'artillerie, d'une famille dauphinoise, de cette forte race à qui la France doit tant de vifs esprits et de vigoureux caractères, il grandit devant ce haut cirque de pentes boisées et de sommets abrupts qui aiguisent la vue et sollicitent l'escalade. Il ne vint à Paris qu'en 1834, pour y suivre les cours supérieurs du lycée Charlemagne, entrer, l^nnée suivante, à l'École Polytechnique, puis, trois ans après, à l'École des Ponts et Chaussées. En 1843, envoyé comme ingénieur à Bordeaux, il s'y retrouva devant de grands espaces, un fleuve immense, l'interminable désolation des landes, l'Océan. Il passa dix ans à lutter victorieusement contre toutes les résistances de ces eaux et de ce sol. La reconstruction des quais de Bordeaux, l'établissement, pour les travaux du port, de puissantes machines dues à son invention, l'installation des premières lignes de chemins de fer, les premiers essais d'assainissement et de plantation des

landes, la découverte ou, tout au moins, l'aménagement, comme station sanitaire et hivernale, de la baie d'Arcachon, rendirent, en quelques années, le nom du jeune ingénieur, si hardi et si habile, populaire dans toute la contrée. Pour lui témoigner leur reconnaissance, les Bordelais le nommèrent chef d'escadron dans leur garde nationale et conseiller municipal, les Girondins lui confièrent leurs intérêts départementaux et l'envoyèrent siéger au conseil général où il resta le représentant de Coutras plus de vingt ans. En 1851, la nomination à Bordeaux d'un préfet encore jeune, singulièrement actif et ambitieux, Georges-Eugène Haussmann, décida de son avenir. Haussmann connaissait, depuis longtemps, le département; il avait vu Alphand à l'œuvre, il l'avait apprécié, il en fit son homme. Leur premier coup d'éclat, en commun, fut l'organisation, rapide et brillante, en octobre 18S2, de ces fêtes retentissantes de Bordeaux qui furent comme la préparation publique et le prologue théâtral de l'Empire. Dès lors, les vies de ces deux infatigables travailleurs se mêlent parfois jusqu'à se confondre, et leurs noms se trouveront sans cesse associés dans la lutte et dans l'honneur, dans l'insulte passagère des envieuses impopularités, comme dans les justes et durables retours de la reconnaissance publique. C'est le 22 juin 1853 qu'Haussmann est nommé préfet de la Seine; quelques mois après, Alphand s'installe auprès de lui; la transformation de Paris commence!

Quelle fut dans cette collaboration, constante et cordiale, durant seize années, pour l'ensemble des plans, la part du chef et celle de son agent? C'est ce que certaines circonstances permettent d'établir sans trop

d'invraisemblance. Tous deux, le préfet et l'ingénieur, s'accordent, dans les souvenirs écrits qu'ils nous ont laissés,, à reconnaître que la pensée première de l'assainissement et de l'agrandissement de la capitale remonte à Napoléon III. De ses longues années d'exil, le prince avait rapporté un souvenir reconnaissant des parcs spacieux et des squares verdoyants répandus à travers la ville de Londres et toujours respectés par ses accroissements. En étudiant un projet général de larges et longues percées à travers le vieux Paris et parmi ses faubourgs, pour y faciliter et multiplier les communications avec la banlieue et les provinces, en décidant que presque toutes les voies nouvelles seraient des avenues plantées d'arbres et qu'au milieu même des quartiers anciens s'ouvriraient, de tous côtés, autour des édifices isolés ou dégagés, des jardins et des promenades, Haussmann et Alphand ne firent donc qu'exécuter la pensée de l'Empereur, sa pensée dominante et constante et dont il ne cessa de surveiller la réalisation. Toutefois, dans cette mise en œuvre, ils apportèrent, tous deux, une telle ardeur personnelle, un tel enthousiasme, une telle activité, que le travail immense, si rapidement accompli par eux, restera bien leur œuvre devant la postérité et qu'ils en porteront tous deux, dans l'avenir, la grande et glorieuse responsabilité.

La haute direction du plan d'ensemble, en fait comme en droit, resta toujours entre les mains du préfet, qui apporta, dans cette besogne, avec ses habitudes de décision audacieuse et rapide, l'opiniâtreté inflexible de son esprit positifet de son tempérament autoritaire. Toujours pressé d'aller au but, ne s'arrêtant guère aux considéra-

tions d'ordre sentimental, le baron Haussmann tailla, à grandes volées et en plein cœur, dans la cité vénérable de Philippe-Auguste, Charles V, Henri IV, Louis XIV. Dans cette fièvre de démolitions hâtives sut-il respecter, autant qu'il le pouvait, autant qu'il le devait, les souvenirs d'autrefois qui ne sont pas seulement, pour une noble capitale, sa plus pittoresque parure, mais l'affirmation visible de sa force vitale, et comme la conscience permanente et parlante de sa grandeur dans le passé et de sa foi dans l'avenir ? Ce n'est point ici le lieu de répondre à cette question douloureuse. On peut seulement affirmer qu'Alphand, ingénieur en chef des promenades, ne prit alors aucune part directe à ces opérations mi-financières, mi-politiques et souvent brutales. Tant que dura l'Empire, il n'eut à s'occuper ni des travaux de grande voirie, ni des principaux travaux d'architecture, dont la direction était confiée à Baltard. Du programme impérial, dans la distribution des rôles, il n'avait gardé que la meilleure part, la plus conforme à ses goûts et à ses habitudes ; il s'était chargé d'aérer et d'embellir Paris. Dans l'accomplissement de cette heureuse tâche, il déploya vite une puissance d'imagination et une fertilité de ressources qui dépassèrent toutes les attentes.

Tandis que ses collègues, lançant la pioche dans les moellons séculaires de la vieille ville grouillante et obscure, la surprenaient et Féblouissaient par de grands jets brusques de lumière et d'air, Alphand ne suivait qu'une pensée : celle de conserver, le plus qu'il pourrait, de ces espaces réouverts, de les assainir par des feuillages, de les égayer par des fleurs. Son premier acte fût

la création des Pépinières et Serres de la ville de Paris où devait se préparer toute la joie végétale et florale qu'il voulait distribuer à ses habitants. Ces établissements, organisés avec une méthode admirable, devinrent vite des modèles pour les horticulteurs du monde entier qui leur demandèrent bientôt des exemples et s'y fournirent de sujets d'émulation. L'une des occupations principales y fut, dès l'origine, l'acclimatation des plantes exotiques et rares. C'est avec une légitime satisfaction d'amateur passionné qu'Alphand, quelques années plus tard, pourra énumérer, dans sa publication de VArboretiim au Fleuriste de la ville de Paris, par centaines, presque par milliers, les essences d'arbres et les espèces de fleurs jusqu'alors ignorées dont il aura doté notre pays, qu'il aura fait passer dans le domaine public, et dont la variété s'ajoutera désormais à la variété de la flore nationale pour donner aux jardins publics de Paris leurs aspects divers et élégants.

Grâce à ces pépinières, dès qu'un square était ouvert, autour d'un édifice public, on y voyait, en quelques jours, les plates-bandes se colorer, les arbustes se grouper en massifs, parfois même des arbres, déjà grands, plongeant leurs pieds meurtris en des fosses énormes, dresser, tout d'un coup, le long des trottoirs, leurs têtes touffues et vacillantes. Aujourd'hui nous sommes faits à ces spectacles ; les rapidités de ces transplantations ne nous surprennent pas non plus que le fonctionnement ingénieux des appareils d'arrosage. A cette époque, ce fut, pour notre génération, toute une suite d'étonnements délicieux et salutaires. Lorsque les premiers de ces arbres adultes, enlevés à leurs forêts lointaines,

traînés sur d'énormes chariots par de longs attelages, s'avançaient, en processions solennelles, le long des boulevards, nous les suivions, grands et petits, les passants avec des vivats, les gamins avec des chansons ; la foule les acclamait comme on acclame une entrée triomphale ; et c'était, en effet, la rentrée de la nature dans Paris ! Ainsi verdoyèrent, à de brefs intervalles, les squares de la Tour-Saint- Jacques, de l'Archevêché, des Arts-et-Métiers, du Temple, des Innocents, de Sainte- Clotilde, de la Trinité, de la Chapelle-Expiatoire, Montholon, Yintimille, de Charonne, des Batignolles, etc., etc. Ainsi, là même où s'entre-croisaient naguère des lacis de ruelles puantes entre des masures délabrées, la santé et la gaieté reparurent avec l'air et les fleurs. Ainsi, tous ceux pour lesquels lagrande ville était, depuis longtemps, si meurtrière, les enfants et les femmes, les convalescents et les vieillards, trouvèrent désormais, dans les quartiers les plus populeux, des abris, accueillants et salubres, pour leurs jeux et leur travail, leurs causeries et leurs repos.

Rien de contagieux comme l'exemple, même le bon, surtout dans un pays comme le nôtre, centralisé et égalitaire, où l'exemple, s'il part de haut, devient vite une mode, puis une habitude. Quand les Parisiens virent des arbres autour des pierres, et des fleurs sous leurs pieds, ils en voulurent plus près d'eux, ils en voulurent chez eux. En quelques années, les marchés aux fleurs se multiplièrent et s'agrandirent, et les plantes, communes ou rares, prirent l'habitude de gravir les étages parisiens, non plus seulement pour s'aligner, en de maigres pots, devant la mansarde de Jenny l'Ouvrière, mais pour

s'épanouir, en larges touffes, dans les céramiques éclatantes, au milieu des bimbelots précieux, dans les salons aristocratiques et les cabinets bourgeois. Lorsque Alphand put s'en donner à cœur joie, et tailler en des plus larges espaces, quand il s'attaqua aux vieux bois de Boulogne et de Vincennes, incultes et négligés, au parc Monceau abandonné, dans son quartier désert, comme une ruine archéologique, pour les ressusciter et les métamorphoser, en y multipliant les routes, allées et stations, les accidents de perspectives végétales ou monumentales, les attractions pittoresques de toute sorte, l'exemple détermina encore, aux alentours, des modifications plus frappantes dans les habitudes parisiennes. Presque tous les hôtels ou villas qu'on y construisit, cessant de s'emprisonner derrière de hautes murailles, restèrent en communication avec l'extérieur, tout au moins par une devanture de jardins ou des grillages ouverts sur la verdure ; chaque particulier voulut alors participer à la gaieté, si nouvelle chez nous, des voies publiques. La transformation du bois de Boulogne, qui en a fait la plus belle pfomenade du monde, était achevée en 1838. Ce ne sont pas seulement les bouleversements ingénieux des terrains, les créations des lacs, cascades et rivières, la construction des pavillons et abris qui en modifièrent l'aspect ancien, plat, sec et monotone ; ce furent encore les métamorphoses du bois lui-même, savamment repeuplé au moyen d'arbres nouveaux, où désormais les essences à feuilles persistantes, par leur mélange avec les essences caduques, allaient assurer, en toutes saisons, la verdure et l'ombrage. Les vieux arbres français, chênes, bouleaux, frênes, peupliers.

acacias, ormes, hêtres, marronniers, en accueillant, parmi eux, des arbres étrangers, pins d'Ecosse, pins sylvestres, cèdres du Liban, épicéas, thuyas, mélèzes aux silhouettes plus âpres, aux colorations plus lourdes, n'eurent point à se plaindre d'une association qui fait mieux valoir la souplesse libre de leur allure, la grâce légère ou la majesté douce de leurs feuillées. Le même système, avec des différences voulues dans l'arrangement décoratif, suivant la disposition des lieux, le caractère et les habitudes de la population, fut appliqué au parc Monceau, au bois de Vincennes, plus tard au parc de Montsouris et à celui des Buttes-Ghaumont. Ces deux dernières promenades, créées de toutes pièces aux. extrémités de l'agglomération parisienne, en des banlieues disgraciées, pour donner à des populations laborieuses et souvent misérables les mômes joies qu'aux heureux du monde, furent les œuvres les plus hardies|d'Alphand, celles aussi dont il se montra toujours le plus fier. La transformation, notamment, des Buttes-Chaumont, de l'antique Mons Calvus, de ce Montfaucon, nu, aride, désolé, sans un arbuste, sans un oiseau, depuis que son pilori gigantesque, avec ses grappes de pendus, n'y attirait plus les corbeaux, parut tout d'abord, lorsqu'on en parla, une entreprise insensée et comme une gageure perdue d'avance. Cet amoncellement mélancolique de marnes et de glaises, bossuées et ravinées, n'occupait pas moins de 25 hectares qu'il fallait aplanir ou modeler, puis revêtir, sur toute sa surface, d'une couche épaisse de terre végétale. Le premier coup de pelle y fut donné en 1864. Trois ans après, les arbustes y fleurissaient et les arbres y verdoyaient. Le parc des Buttes-

Chaumont fut une des grandes surprises offertes aux Parisiens, autant qu'aux étrangers, à l'occasion de l'Exposition universelle en Î867. •

Cette même année, Alphand ajouta à son titre de directeur des promenades celui de directeur de la voirie. 11 n'avait point de part directe à prendre dans l'installation générale de l'Exposition universelle, si ingénieusement organisée par Le Play ; il resta sur son terrain, celui de la Ville de Paris, mais il y manœuvra en maître. Avec une étonnante prévision de l'avenir, des exigences et des nécessités croissantes de l'industrie moderne, de ses concurrences et de ses vanités, il songea, dès lors, à préparer aux expositions futures de plus vastes espaces et, pour les inviter à franchir la Seine, il abaissa d'avance les hauteurs, difficilement accessibles, du Trocadéro.

Cette première période, la période impériale, fut sans doute, pour Alphand, la plus heureuse comme la plus facile de sa vie. Les événements de 1870-1871, en le mettant en présence de difficultés imprévues, marquèi-ent pour lui le commencement d'une seconde carrière, non moins active, .non moins féconde, mais qui fut d'abord plus pénible et plus inquiète. Sur cette intelligence ferme et sur cette âme saine, le malheur ne put exercer, d'ailleurs, que son influence accoutumée en pareil cas ; il les raffermit et les assainit encore. C'est depuis 1870 qu'Alphand déploya vraiment à plein toutes les énergies de son caractère comme toutes les ressources de son esprit.

Avant même la chute de l'Empire, son affection et son admiration avaient été douloureusement atteintes par la disgrâce du baron Haussmann, sacrifié, injustement selon

lui, à des ressentiments personnels ou à des intérêts politiques. Les calamités de l'Année terrible le surprirent et l'attristèrent plus encore, sans le troubler d'ailleurs ni dans la conscience de son devoir, ni dans l'accomplissement de sa tâche. Il n'oublia pas la France un instant. Chargé démettre en état et de fermer les fortifications de Paris, puis d'organiser, avec le titre de colonel, un corps de génie auxiliaire pour la défense de leurs abords, il ne quitta guère, non plus que Viollet-le-Dac, son compagnon d'armes, ni jour, ni nuit, les avant-postes, pendant toute la durée du siège. Il y donna, sans relâche, l'exemple de l'endurance dans la fatigue et de la fermeté dans l'espoir, en suscitant là, autour de lui, dans les tranchées glaciales ou sur les champs de bataille, par la rapidité de son coup d'œil, la sûreté de sa décision, la franchise de ses allures, l'excellence de son cœur, autant de dévouements, parmi ces soldats improvisés, qu'il en avait su trouver parmi ses collaborateurs, employés, subordonnés de tout rang à la préfecture. Le gouvernement de la Défense nationale, sachant ce qu'était l'homme, l'avait, sans hésitation, maintenu à son poste. L'un des premiers actes de M. Thiers, en rentrant à Paris, le 27 mai 1871, fut de le nommer, par décret, Directeur général des Travaux de Paris. Il estimait qu'Ai phand seul, avec son expérience et son patriotisme, était capable de panser promptement les horribles blessures faites à la capitale par la guerre civile, que lui seul saurait la mettre promptement en état d'oublier ses misères et de redevenir, pour les provinciaux et pour les étrangers, l'hôtesse accueillante et magnifique dont les visiteurs ne connaissent que le sourire et qui garde pour elle le

remords de ses fautes et la conscience de ses misères. On sait avec quelle rapidité les édifices, appartenant à la Ville de Paris, mutilés ou détruits, furent réparés ou reconstruits. Il ne fallut que huit ans (1874-1882) pour réédifier complètement l'Hôtel de Ville lui-même. Quant au bois de Boulogne, si fortement saccagé, ce fut en quelques mois qu'Alphand lui rendit sa splendeur ; les forêts de Sénart et de Fontainebleau fournirent les colonies d'arbres en pleine croissance, qui vinrent, par légions, remplacer les morts.

A partir de ce moment, et pour vingt années, toute la responsabilité de la vie extérieure et visible de Paris, de sa santé et de sa beauté, repose entre les mains d'Alphand. La direction seule de sa vie souterraine et mystérieuse, des canaux et des égouts, restait encore confiée àBelgrand qui avait perfectionné et complété, avec un rare génie, tout le système d'organes intérieurs nécessaire à son fonctionnement vital. A la mort de Belgrand, en 1878, Alphand lui succède ; il réunit désormais en lui tous les pouvoirs. Il va sans dire que cette situation exceptionnelle ne fut pas occupée sans lutte. L'ancien favori de l'Empire devenait un trop haut personnage, il conservait trop sincèrement, dans sa dignité silencieuse, le respect des morts et le souvenir des vaincus, pour que les suspicions de la politique et les jalousies de la médiocrité ne tentassent point de l'atteindre et de le renverser. Pour conduire son œuvreavec suite, sousdes préfets changeants quin'avaient point tous la même hauteur d'esprit, avec des conseillers municipaux d'une valeur et d'une bienveillance plus incertaines encore, il lui fallut, dans ses manœuvres, déployer une souplesse extraordinaire, des prodiges de

diplomatie autant que d'activité. Peu à peu, cependant, par la rectitude irréprochable de sa conduite autant que par ia supériorité insigne de son expérience professionnelle, il sut s'imposer à tous. Sa loyauté fière désarma les plus malveillants ; on ne lui demanda jamais de palinodie honteuse à laquelle il ne se fût pas abaissé. Par la seule autorité de son ferme caractère, l'homme de confiance du baron Haussmann resta, à l'honneur de tous et pour le bien de Paris, l'homme de confiance des municipalités radicales.

L'énumération complète des travaux qu'il dirigea de 1870 à 1891 formerait un volume. Coup sur coup, en quelques années, pour augmenter, dans la ville centrale qui étouffe toujours, des moyens de circulation en rapport avec les moyens croissants de locomotion, il y ouvre l'avenue de l'Opéra, la rue des Pyramides, le boulevard Saint-Germain, la rue Etienne-Marcel, la rue du Louvre et, de tous côtés, amorce des voies nouvelles pour l'avenir. Il construit, reconstruit et décore presque toutes les mairies, achève l'Hôtel-Dieu, les Abattoirs et le marché de la Villette, les églises de Saint-François-Xavier, Saint- Joseph, Notre-Dame-des-Ghamps, les lycées Buffon et Voltaire, les collèges Chaptal et RoUin, plusieurs casernes, de nombreuses écoles ; il élève de tous côtés des monuments et des statues ; il poursuit, avec l'Etat, les constructions du Palais de justice, de la Nouvelle Sorbonne, etc.

L'Exposition universelle de 1889 lui fournit une dernière occasion de donner plein essor à cette ardeur de création que le temps n'avait pu calmer. Lors de l'exposition précédente, en 1878, il avait dû se contenter encore d'un rôle secondaire ; il n'avait installé que les pavillons

et jardins de la Yille, mais on retrouvait déjà son inspiration et la suite de ses idées dans les constructions décoratives du Trocadéro. En 1889, il obtint le titre de Directeur général, directeur des constructions, des décorations, des installations, des cérémonies, desfêtes. C'était la réalisation d'un de ses rêves. Il faut l'avoir vu à l'œuvre, à cette époque, sur les chantiers, dans les bureaux, conduisant durant de longs mois, sans une hésitation, avec une présence d'esprit toujours égale, toute une armée d'ingénieurs, d'architectes, de sculpteurs, de peintres, de décorateurs, d'ouvriers, d'agents et d'employés de toute sorte, pour comprendre l'autorité qu'il exerçait et le respect qu'il inspirait. C'était vraiment l'incarnation de l'homme moderne, passionné et pratique, enragé d'action, de mouvement et de vie, ayant toute foi en la science, croyant au progrès indéfini de l'humanité par les progrès de l'industrie et da commerce. Il se donnait à son œuvre tout entier, sans mesure ; il s'y donna jusqu'à l'épuisement ! A la fin de l'Exposition, pour la première fois, sa merveilleuse santé sembla s'altérer. LTlltat ne fut que l'interprète de la reconnaissance publique en le nommant Grand-Croix de la Légion d'honneur.

Dès cette époque. Messieurs, Alphand pensait à l'Académie des Beaux-Arts et l'Académie pensait à lui. L'homme qui, depuis plus de trente ans, avait groupé autour de lui, pour les associer à ses entreprises, dans une collaboration amicale, tant d'artistes divers, architectes, sculpteurs, peintres, musiciens, croyait, non sans raison, avoir quelque titre à se reposer au milieu d'eux. D'ailleurs, il s'estimait un artiste en son genre,

et il l'était. Théoricien en même temps que praticien, à travers les activités incessantes de sa vie, il avait trouvé le temps d'écrire deux gros volumes sur VArt des jardins, oii il exposait, avec la nomenclature de ses entreprises parisiennes, les principes qui l'avaient guidé. Rien de plus intéressant que la suite de ses observations et de ses réflexions, résultats d'une longue expérience, sur cet art pacifiqueet moralisateur, dont il recherche et retrouve les origines au début même de toutes les grandes civilisations. Après avoir examiné comment, chez les différents peuples, à différentes époques, sous des climats divers, avait été pratiquée, dans les villes, la forme la plus difficile de cet art, l'union de l'architecture avec la nature, il arrive à cette conclusion que, dans le monde moderne, on ne saurait s'en tenir à des formules absolues. Toutes les traditions, suivant les cas, peuvent être bonnes à reprendre; on peut même souvent les combiner avec avantage ; l'essentiel est de les adapter justement aux conditions infiniment variables des choses. Jardins réguliers et irréguliers, à l'italienne, à la française, à l'anglaise, tous peuvent être tour à tour excellents, suivant la disposition et l'exposition des terrains, le caractère des constructions avoisinantes, les agréments de la perspective, les habitudes de la population, les exigences du quartier : « Les théories étroites, dit-il, doivent être absolument proscrites... La science consiste à faire une chose simple en employant des formes toujours justifiées. Il importe que la nature y soit toujours arrangée pour l'homme, que chaque objet, accusant bien son individualité, soit en rapport de grandeur avec lui et fasse appel à ses sensations les plus délicates... 11

n'est pas indispensable de tailler les arbres dans un jardin régulier de façon à modifier leur attitude naturelle... Un jardin est une œuvre d'art. La nature y fournit les grandes lignes, mais en y subissant certains accommodements. On y produit des combinaisons diverses de formes, de couleurs, de lumières, uniquement pour le plaisir des yeux, comme on combine des sons dans un certain ordre pour la satisfaction de l'oreille. Un jardin est une mélodie de formes et de couleurs. »

C'est le 14 mai 4891 qu'Alphand fut appelé dans votre compagnie; il y succédait à son chef et ami dont il fat inséparable, le baron Haussmann. Il avait alors soixantequatorze ans ; nul ne lui eût donné cet âge ; il ne pensait point à se croiser les bras. Son ardeur, un moment ralentie par la fatigue, s'était même réveillée plus vive que jamais ; il répondait assez brusquement à ceux qui lui conseillaient le repos : « Mais qu'est-ce que je ferais ? » Un de ses plus anciens et dévoués collaborateurs, M. Huet, sous-directeur des Travaux de Paris, a raconté, devant sa tombe, cette histoire touchante : , « Ces jours derniers, on proposait à Alphand la mise à la retraite d'un serviteur de la première heure, un vieux garde du bois de Boulogne : « Non, non, répondit-il, nous mourrons ensemble! » La mort le surprit plus tôt qu'il ne l'attendait, le 6 décembre de la même année. a II aimait la lutte, dit encore M. Huet, il l'a eue jusqu'au bout, mais c'est certainement la mort qu'il souhaitait, la mort du champ de bataille, » Le lendemain, le Conseil municipal leva la séance en signe de deuil. Les obsèques furent faites aux frais de la Ville quidonnaun terrain au

Père-Lachaise pour l'érection d'un tombeau exécuté depuis par MM. Formigé et Coutan. La cérémonie eut lieu sous le Dôme central, son Dôme, du Palais du Champs-de-Mars. Le préfet de la Seine, M. Poubelle, au milieu d'une émotion générale et profonde, y put déclarer que « la Ville de Paris avait perdu son grand ami ». Nul en effet n'avait jamais aimé, d'une passion plus intelligente, la grande Ville, nul n'a voulu, d'un plus constant effort, l'assainir et la parer, pour la rendre douce à ses habitants et séduisante à ses hôtes. Aussi le nom d'Alphand restera-t-il dans l'avenir indissolublement lié à celui de Paris, du Paris nouveau, du Paris moderne, tel qu'il fallait le refaire, sans doute, pour qu'il pût rester encore, au milieu du vieux et du nouveau monde transformés par la science, le centre toujours vivant, attirant et rayonnant de l'activité intellectuelle, aussi bien que de l'activité matérielle, du génie des lettres et du génie des arts. Il n'est guère de gloire plus haute, il n'en est pas de plus durable.

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