REMBRANDT VAN R.YN
glorieux crépuscule. A ce moment, il est tellement oublié qu'il ne trouve plus à vendre ; on achète ses portraits pour six sous.
Et le malheur continue à frapper, s'obstine et s'acharne sur cette proie résistante. Son fils Titus avait épousé une de ses cousines maternelles; à peine marié, il meurt, laissant sa femme enceinte et malade et ses affaires fort embrouillées (septembre 1668). Rembrandt résiste encore quelques mois ; il finit par succomber le 8 octobre 1669, suivi à quelques jours de distance (21 octobre) par sa belle-lîUe. Aucun papier du temps n'annonça sa fin. Sur le registre mortuaire de la paroisse on trouve seulement ces deux lignes : « Mardi, 8 octobre 1669, Rembrandt van Ryn, peintre, sur le Rooze- Gracht, vis-à-vis le Doolhof. Laisse deux enfants » (la fille d'Hendrickje et Tenfant posthume de Titus). Quant à sa succession, elle se composait de « ses vêtements de toile et de laine et ses instruments de travail ».
Telle fut la misérable fin du plus grand artiste des Pays-Bas. Si l'on se reporte aux funérailles triomphales de ses prédécesseurs en génie, Raphaël, Titien, Michel- Ange, Rubens, on a peine à comprendre, cette fois encore, les effroyables injustices de la destinée. Qui sait pourtant, qui sait si, dans l'avenir, ce n'est pas le vieux solitaire, déclassé et délaissé, indigent et mal tenu, du Rozen-Gracht qui se sera assuré la meilleure part? Tandis que les grandes conceptions, plus majestueuses, plus éclatantes, plus décoratives, de ces maîtres superbes et souverains, subissent, sur les murailles ou les vastes toiles où ils croyaient les avoir fixées, les affronts irrémédiables du temps qui les dévore et les condamne à
une disparition plus ou moins prochaine, les peintures intimes de Rembrandt, dans leurs cadres modestes, au fond des musées discrets et des cabinets recueillis, gardent, presque toutes, leur éclat mystérieux et profond. D'ailleurs, si ses peintures disparaissaient, la presque innombrable multitude de ses eaux-fortes et de ses dessins suffirait encore à faire connaître la grandeur de son simple génie. Tandis que la haute pensée, catholique ou philosophique, l'enthousiasme passionné pour la beauté triomphante, l'enivrement aristocratique de vie et de magnificence, qui ont inspiré les artistes d'Italie et des Flandres au xvi" et au xvir siècle, deviendront, on peut le craindre, des sentiments de plus en plus étrangers à nos sociétés pratiques et inquiètes, c'est pendant longtemps encore que l'esprit religieux et l'esprit démocratique pourront trouver, dans les compositions et les études de Rembrandt, une poésie naturelle et simple, moins rare sans doute et moins littéraire, mais plus accessible, familière et générale.
En réalité, ce Hollandais, au xvii« siècle, comme exécutant, corftme penseur, se trouve isolé, même dans son pays, par son incomparable supériorité. L'on ne peut voir en lui ni l'aboutissement ni le point de départ d'une école. Ni avant lui, ni après lui, les honnêtes peintres de Hollande, d'une franchise si claire, d'une imagination si calme, ne purent jamais monter jusque dans les hauteurs oii il s'est élevé seul et sans pouvoir être suivi. Lui seul a su joindre à leur respect et leur intelligence de la réalité une force et une finesse de sensibilité et d'émotion si constantes que toutes les laideurs et les vulgarités s'en trouvent sans effort transfigurées,
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illuminées, ennoblies ; lui seul a su se montrer, dans toutes ses œuvres, si naturellement et si sincèrement humain, que sa virtuosité, cette virtuosité sans égale, disparaît dans la spontanéité forte et vive du sentiment, et s'y fait d'abord oublier. Aucun artiste ne fait plus réfléchir, soit pour les qualités de sa technique, soit pour les qualités de son imagination et de son observation. S'il a beaucoup travaillé, beaucoup aimé, beaucoup souffert, rien du moins de son travail, de ses affections, ni de ses souffrances n'aura été perdu pour l'humanité.