CRITIQUE D'ART
Dans quelle famille de cette flore des esprits mille fois plus riche et plus variée que la flore végétale, les philosophes à microscope rangeront-ils l'esprit brillant et vivace, que vient d'effeuiller le souffle de la mort? Dans Gautier, ne verront-ils qu'un poète ? En feront-ils un peintre? Seront-ils forcés de reconnaître en lui un de ces types exceptionnels, rares et précieux, dont la complexité échappe aux classifications ordinaires, et que produisent seules les civilisations avancées par des croisements inattendus des races et des intelligences ? Probablement. L'œuvre laissée est œuvre d'écrivain, l'âme qui l'anime est une âme d'artiste. La lyre qu'a tenue le poète est une lyre ciselée et émaillée dont les cordes scintillantes réjouissaient, par un singulier miracle, les regards autant que l'oreille, et répandaient, dans l'air surpris, des vibrations de couleurs en même temps que des vibrations sonores. Qui n'est que Jetlré ne comprend qu'à demi ces phrases peintes et ces strophes sculptées; qui n'est qu'artiste ne goûte pas tout entier le charme de ces fresques rimées et de ces bas-reliefs écrits. Poète, romancier, voya-
geur, feuilletoniste, critique, Théophilo Gautier se présente partout avec ce double caractère; l'imagination, d'oiî procède sa conception, est essentiellement pittoresque et sculpturale ; le génie d'expression est poétique et littéraire.
Pour bien étudier ce grand écrivain, même à un point de vue très spécial, il faudra donc toujours le chercher dans l'ensemble de son œuvre. Ce qu'il est, poète et artiste, il l'est partout ; sa poésie n'est pas toute en ses vers, et ce serait bien mal comprendre son dilettantisme passionné et curieux que d'en chercher l'expression dans ses seuls articles de beaux-arts. La puissance de sa conception Imaginative éclate parfois avec autant de vivacité dans ses feuilletons que dans ses poèmes ; l'ardeur de ses enthousiasmes d'artiste trouve aussi souvent l'occasion de se répandre dans des récits de voyages que dans des comptes rendus de Salons. Si Théophile Gautier tint une aussi grande place dans le monde des arts que dans le monde des lettres, il le dut bien plus à la nature même de son talent qu'à la spécialité de certains travaux de critique pour lesquels il éprouva d'ailleurs, en tout temps, une répugnance marquée. Ce contemplateur insatiable de la beauté idéale ou vivante qui dut à ses feuilletons de journal sa réputation la plus^ brillante, sinon la plus durable, ne fut jamais qu'un feuilletoniste à contre-cœur. Le juger comme un esthéticien de profession serait donc commettre une grosse erreur à son préjudice. Théophile Gautier n'est pas un critique, c'est un créateur, c'est un artiste ; il en a le tempérament et la passion, les procédés et le langage ; son écriture est une palette et sa plume un pinceau.
Dans sa première jeunesse Théophile Gautier hésita
quelques années entre ses deux vocations, ou plutôt il conçut, avec une fougue généreuse, la pensée et l'espoir de les suivre à la fois toutes les deux. Dès cet instant la poésie el la peinture lui apparurent comme deux sœurs jumelles, de même taille et d'une égale beauté, qui devaient toujours marcher enlacées, l'une à l'autre, et ne jamais chanter, chacune à son tour, que des hymnes en l'honneur de leur divine union. En 1828, à l'âge de dix-sept ans, il entre dans l'atelier de Rioult, élève de David et de Regnault ; en 1830, il publie ses premières Poésies. Dans ce petit recueil, écrit sous l'influence des Orientales et des Pensées de Joseph Delorme, perce déjà, à travers la mélancolie des élégies familières, un goût particulier de la description exacte et colorée que le jeune poète a puisé chez le grand initiateur, Victor Hugo, mais qu'il a singulièrement avivé et fortifié par un commerce assidu et enthousiaste avec les vieux poètes de la Renaissance. Le travail de l'atelier lui a donné d'ailleurs des habitudes de vision ferme et précise qu'il transporte hardiment dans lacomposition littéraire. Des séries entières de pièces, celles par exemple qu'il intitule Paysages et Intérieurs, sont exécutées non pas comme des poèmes où se développe une action, oii s'analyse un sentiment, mais comme de véritables tableaux où les divers objets se rangent, simultanément, à leurs plans divers, dans un parti pris de lumière, pour éveiller une sensation de joie physique bien plus qu'une émotion de l'ordre intellectuel ou moral. Cette tendance à donner pour objet au rythme poétique l'expression d'une vision purement plastique se développe bientôt avec plus de franchise et d'éclat dans le fameux poème théologique (!) à'Alberliis ou l'Ame et le
Péché. Dans cette composition ultra-romantique où sont accumulées à dessein, pour le plus grand ébahissement du Philistin, les descriptions violentes et fantastiques, libertines et grotesques, le Jeune-France, tout frais ravi par les tableaux des écoles coloristes et les estampes des maîtres anciens, s'en donne décidément à cœur joie. Mille souvenirs des images, belles ou étranges, qu'il a longuement contemplées sur les murailles des musées ou dans les portefeuilles des collectionneurs s'agitent pêle-mêle dans son cerveau ; il s'efforce de les fixer toutes dans son poème en quelques traits hardis de son alexandrin éclatant, net, franc, souple et solide. Véronèse et Rembrandt, Gallot et Goya sont ses vrais inspirateurs ; on peut mettre leur nom au bas de telle ou telle strophe, à côté de tel ou tel vers. Le poète, avec cette bonhomie joviale qui fut, de bonne heure, un des traits nationaux de son talent, ne leur marchande pas d'ailleurs sa reconnaissance ; il les cite à tout propos, parfois même hors de propos, en pleine action, au moment où l'on s'attend le moins à ces citations de dilettante. Ces tableaux, gracieux ou horribles, sont brossés d'une main preste, déjà singulièrement habile, avec une verve éblouissante. Au lendemain des périphrases incolores et pédantesques de l'école académique, on pouvait applaudir, avec raison, à des descriptions si vives et si franches. On sait par cœur ce début :
Sur le bord d'un canal profond, dont les eaux vertes Dorment, de nénuphars et de bateaux couvertes, Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes, Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, Est un vieux bourg flamand tel que les peint Téniers.
Et à Tinstant même le poète, faisant à la fois l'éloge et la critique du genre qu'il venait de renouveler, s'écriait :
Tl ne manque vraiment au tableau que le cadre Et que le clou pour l'accrocher !
Le succès à' Albe?'tus îut grand dans les ateliers autant que dans les librairies. Les poètes et les peintres de la nouvelle école furent ravis de se trouver si rapprochés. Jamais le « Ut pictwrt poesis » n'avait été si bien pris à la lettre. Gautier n'avait plus à hésiter ; il marcha, d'un pas délibéré, dans la route qui s'ouvrait devant lui la première, il publia, l'année suivante, un autre volume, les Jeiows-France, romans goguenards^ oiî, narguant à la fois le passé et le présent, les classiques et les romantiques, dans une langue vive et joyeuse, éclatante et légère, qui jaillit du vrai fonds français comme la langue de Diderot, de Voltaire, de Rabelais, il se révéla comme un prosateur de premier ordre et un esprit sardonique des plus indépendants. Le pinceau était peu à peu sacrifié à la plume. Gautier, se trouvant armé d'un pareil instrument, n'avait qu'à prendre place aux côtés de Yictor Hugo, de Balzac, d'Alfred de Vigny, d'Alexandre Dumas. Bien que sa sympathie intime et profonde fût toujours pour les peintres et les sculpteurs, ce n'était point avec leurs armes qu'il devait combattre pour eux ; il était, d'une autre part, assez richement doué pour exprimer, à sa façon, les grands rêves de forme et de couleur dont il était tourmenté, il servirait donc mieux la cause qu'il embrassait avec ardeur, la cause des hommes qu'il admirait, Ingres et Delacroix, Barye et Decamps, Corot et
Dupré, en leur préparant un public curieux et passionné qu'en leur donnant un rival de plus, peut-être impuissant et malheureux.
Peu de livres ont autant que les romans et les vers de Gautier contribué à répandre dans le public le goût des scènes colorées et des compositions plastiques. Quel musée étrange et varié que celui qui s'ouvre par le Portail fleuronné de la Comédie de la Mort et s'achève par les esquisses rapides et émues des Tableaux du Siège ! Tous les pays, tous les siècles, toutes les civilisations y apparaissent tour à tour, évoqués et fixés par la volonté hardie d'une imagination curieuse, dans des cadres éclatants. N'y trouvons-nous pas une galerie antique [le Roi Candaule, le Roman de la Momie^ Arria Marcella, la Nuit de Cléopâtre^ la Chaîne d'or^ etc.)? Une galerie italienne [le Triomphe de Pétrarque, Jettatura, le Carnaval de Venise^ etc.)? Une galerie espagnole [Militona, Ribeira, Zurbaran, Valdès Léal, etc.) ? Une galerie allemande et flamande [la Toison d'Or, le Thermodon, Melancholia, Thébaïde, etc.)? Une galerie orientale (Fortunio, Aratus, Chinoiserie, etc.) ? Une galerie française, la plus riche et la plus éclatante de toutes, oii l'on rencontre à l'entrée Mademoiselle de Maupin, les Vendeurs du Temple Notre-Dame, et les Grotesques] à la sortie, Spirite, le Capitaine Fracasse, Émaux et Camées, la Nature chez elle ? Combien d'imaginations ont été éveillées au sentiment de la beauté sculpturale et pittoresque par telle ou telle page de ces fantaisies étincelantes, oii la vision du poète est si pénétrante et si claire î Combien d'esprits ignorants ont pris goût aux magnificences évanouies de l'Antiquité et de la Renaissance, se sont sentis tout
à coup attirés vers l'étude féconde du passé, en lisant ces courtes nouvelles où la science de l'archéologue se fait si vivante et si séduisante ? Mademoiselle de Maupin (1833) et la Comédie de la Mo?' t [IS 38) nous montrent le dilettantisme enthousiaste et passionné de Gautier, monté à son paroxysme. D'une voix grave, dans les poèmes, d'une voix attendrie, dans le roman, c'est là qu'il chante ses plus beaux hymnes à cette insaisissable beauté, dont la poursuite fut le grand souci de sa vie ; c'est là qu'il donne vraiment son plus vigoureux coup d'aile, et plane, dans une extase superbe, avec une majesté dédaigneuse, au-dessus des intérêts mesquins et des petites ambitions qui agitent la fourmilière humaine. Jamais peut-être les angoisses d'une âme abandonnée aux désirs renaissants de la passion sensuelle que ses jouissances altèrent et que ses enivrements torturent n'ont été exprimées avec une plus âpre franchise que dans ce roman étrange où l'aspiration vers l'idéal se fait sans cesse jour à traverslaforme paradoxale etlibertine. Théophile Gautier est là tout entier, avec son avidité insatiable pour les beaux spectacles de l'art et de la nature, son mépris hautain et profond pour les vulgarités quotidiennes de la vie, sa compassion ironique et railleuse pour les activités factices de la civilisation moderne, sa nostalgie des pays ensoleillés et des siècles religieux. « Je suis un homme des temps homériques, le monde oiî je vis n'est pas le mien, et je ne comprends rien à la société qui m'entoure. 0 beauté, nous ne sommes créés que pour t'aimer et t'adorer à genoux si nous t'avons trouvée, pour te chercher éternellement à travers le monde, si ce bonheur ne nous a pas été donné. » Bien que le poète se déclarât, en plus
d'un endroit, païen, tout à fait païen, il ne parvient cependant pas à se tromper lui-même, il aime trop la beauté pour ne pas la comprendre partout, et après avoir adoré les Vénus de la Grèce et les Bacchantes de Venise, il tombe, plus d'une fois, à genoux, en pleurant, aux pieds des douces Madones de l'Ombrie et des Vierges frêles de l'Allemagne. On ne trouverait, je crois, à aucune époque, l'amour des œuvres d'art éclatant, dans une jeune imagination, avec une effervescence plus généreuse, accompagnée de plus nobles angoisses.
C'est donc bien là l'intelligence d'un créateur, une intelligence féconde et active qui sera tourmentée, jusqu'à la mort, par le besoin fatal de réaliser ses rêves et par le sentiment non moins fatal de l'impuissance humaine. A peine Gautier, tremblant devant le génie des maîtres anciens, a-t-il laissé tomber sa palette et son pinceau, qu'il commence à se troubler en saisissant sa plume, cette merveilleuse plume avec laquelle pourtant il taille la phrase comme un marbre, modèle les mots comme une argile, polit les épithètes comme des diamants ; tous le^dictionnaires lui semblent pauvres, incapables de donner les sonorités qu'il cherche pour chanter la beauté qu'il pressent : « Les langues ont été faites par je ne sais quels goujats qui n'avaient jamais regardé avec attention le sein d'une femme, et l'on n'a pas la moitié des termes les plus indispensables. » Ces plaintes sont sincères, et s'échappent du cœur d'un véritable artiste ; mais combien nous devons les trouver exagérées, nous qui savons ce que réservaient dès lors de nobles enthousiasmes et de joies délicates à la postérité des poèmes exquis ou grandioses, tels que le
Triomphe de Pétrarque, les Ténèbres^ Meiancholia, Thébaïde, le Sommet de la Tour qui étaient publiés peu de temps après. Dans ces pièces, comme dans presque toutes celles qui composent la Comédie de la Mort^ l'écrivain rivalise avec plus d'ardeur que jamais avec les peintres, les sculpteurs, les architectes, et il rivalise victorieusement. Le recueil lui-même, dans son ensemble, est construit comme une église gothique ; la préface est le Portail^ la conclusion est le Sorymnet de la Tour :
En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers ! Puis montez hardiment comme les cathédrales, Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales. Enfoncez vos pignons au cœur des cieux ouverts. Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie, Sonnets, ô blancs l'amiers du ciel de poésie,
Posez votre pied rose au toit de mon clocher
Messagères d'avril, petites hirondelles.
Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes.
J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher.
Et l'assimilation est poursuivie avec patience jusqu'au bout du recueil ; telle pièce est une fresque, un triptyque, un portrait, telle autre une statue, un bas-relief, un émail, d'après l'antique, d'après les modernes, d'après nature. A côté d'une reproduction d'Albert Durer ou de Rubens [Melancholia^ le Thermodon) on trouve un Watteau^ une Rocaille^ une Chinoiserie. Quel que soit le sujet, l'émotion du contemplateur est toujours vive, franche, expansive, ses interprétations sont toujours larges, originales, enthousiastes. Quand Gautier rendra compte des tableaux du Salon, il ne procédera pas autrement ; toute son esthétique est déjà dans ses vers.
Si le poète avait obéi à ses goûts, il n'eût probablement
jamais traité les questions d'art d'une façon plus directe ; sous cette forme libre et souple du poème en vers ou en prose, ses admirations vives et profondes trouvaient à s'épancher toute la liberté qui leur était nécessaire ; rien n'obligeait le dilettante fantaisiste à modérer ses enthousiasmes, peser ses jugements, proportionner ses éloges ; il pouvait ?i son aise s'épanouir dans son extase contemplative, sans qu'on lui demandât d'analyser froidement sa rêverie. Malheureusement, la société moderne n'est point douce aux poètes ; Théophile Gautier, courbé par la nécessité, dut passer, à son tour, sous les fourches caudines, et se livrer en proie au monstre du Journalisme qu'il avait si fièrement bravé dans la Préface de Mademoiselle de Maupin. Qu'il lançât, de temps à autre, dans un ciel de fête, les gerbes étoilées de ses strophes lumineuses en l'honneur de tel ou tel statuaire, de tel ou tel peintre, dont l'œuvre l'avait vivement ému, c'était bien pour les lettrés, en petit nombre, qui applaudissaient dans un coin ; la foule aux yeux myopes ne voyait rien de ces beaux feux d'artifice, et c'est la foule qui donne le «pain. Avec quels étranges serrements de cœur, avec quelles douloureuses répugnances, le poète, descendu de l'Olymp'e, accepta-t-il la tâche ingrate et pénible de servir de guide à cette foule distraite à travers les mystères vénérés du beau, et de lui répéter pendant de longues années, à heures fixes, comme un maître d'école à des enfants rétifs, devant les ouvrages de ses confrères, une leçon mal comprise et qu'on oubliait toujours ! Plus d'un sanglot, éclatant çà et là à travers les phrases sereines, a dénoncé la grandeur du sacrifice :
Mes colonnes sont alignées Au portique du feuilleton ; Elles supportent résignées Du journal le pesant fronton.
Jusqu'à lundi je suis mon maître, Au diable chefs-d'œuvre mort-nés !
Pour huit jours je puis me permettre De vous fermer la porte au nez.
Et, portant dans mon verre à côtes La santé du temps disparu, Avec mes vieux rêves pour hôtes Je boirai le vin de mon cru :
Le vin de ma propre pensée, Vierge de toute autre liqueur, Et que, par la vie écrasée, Répand la grappe de mon cœur !
Qu'il y a loin de ces vaillantes et fières tristesses de l'homme de talent en lutte avec la vie aux jérémiades décourageantes de l'impuissance jalouse ou de l'ennui blasé ! Ce fut précisément la douleur de l'œuvre personnelle trop souvent interrompue, douleur entrecoupée de magnifiques réveils d'ambition, qui donna à la critique de Théophile Gautier son caractère original. Associé d'esprit et de cœur aux artistes, ses camarades, dont il comprenait les inquiétudes, les illusions, les abattements devant l'ouvrage entrepris, puisqu'il les éprouvait luimême, il apporta dans ses jugements une perspicacité de sympathie qui remontait sans effort jusqu'aux intentions lointaines ; les retours mélancoliques qu'il put faire plus d'une fois sur les inquiétudes de sa propre destinée se tournèrent en une bienveillance plus profonde pour tous les sincères ouvriers de l'art, si humbles qu'ils fussent ; et, soit d'instinct, soit par un effort de volonté, ses facultés créatrices, reprenant peu à peu possession
d'elles-mêmes dans cet étroit cachot du feuilleton, on vit par degré les comptes rendus des expositions modernes se changer, soussa plume magique, en véritables poèmes descriptifs et lyriques où l'on retrouvait toutes les qualités de ses œuvres personnelles.
De 1830 à 1835, le débutant romantique, le champion hardi des génies novateurs qu'il adorait de toute sa foi juvénile avait déjà semé dans vingt journaux et revues^ avec l'insouciante et superbe prodigalité de son abondante nature, une quantité énorme d'articles de fantaisie, de polémique ou de critique, au sujet des beauxarts. La Revue de Paris, le Cabinet de Lecture, la Caricature, la Charte de 1830, la France liltéraire, la Chronique de Paris, le Figaro, etc., contiennent des essais ou des boutades sur les sujets les plus divers ; à cette époque on a calculé que Gautier dispersait déjà en prose exquise et recherchée, chaque année, dans les publications périodiques, la valeur de sept volumes in-S". Toutefois, il ne devint un journaliste attitré et influent qu'à partir de la fondation de la Presse (1836), où, chargé d'abord de la seule critique d'art, il ne tarda pas à remplacer, pour la critique théâtrale, Alexandre Dumas et Frédéric Soulié.
Pendant près de vingt ans il s'acquitta régulièrement de cette double et énorme tâche avec une souplesse de talent, une supériorité de vues, une liberté d'allures., une bienveillance généreuse et un amour chaleureux de l'art désintéressé qui ne se démentirent jamais. Plus tard, au Moniteur universel il apporta les mêmes qualités mûries par l'expérience et le travail. Avec les années l'allure de l'écrivain, il est vrai, changea peu à peu, devint
plus pacifique, plus sérieuse, plus lente ; le fonds des idées resta le môme. On le trouve tout entier dans le premier Salon, le Saloii de 1837^ où l'auteur de Mademoiselle de Maiipin et des Jeunes-France entra dans la lutte des artistes contre l'école académique avec cette attitude superbe et provocante, qu'il avait déjà prise dans la lutte des poètes. Ceux qui n'ont entendu qu'en ces dernières années la voix harmonieuse et reposée du vieux combattant n'y retrouvaient plus ces sonorités guerrières et ces éclats de force joviale qui excitaient alors si bruyamment l'ardeur de ses camarades. En cette époque heureuse, la mêlée des intelligences était vive et par instants furieuse ; Gautier, le poète ardent, ne la contemplait pas, du haut d'un observatoire éloigné, assis, les bras tranquilles, sur les moelleux coussins de sa chaise d'ivoire ; lui-même y était descendu, couvert de toutes ses armes, et, marchant à la tête de son bataillon de poètes, se précipitait, en toute hâte, au secours de l'armée fraternelle des jeunes peintres et sculpteurs, livrant l'assaut à la citadelle branlante de l'école impériale. Quand il lance un cri vers Ingres, Delacroix, Barye, Decamps, Corot, c'est un cri d'alliance dans la bataille. Le coup d'œil qu'il a jeté sur le combat a été d'ailleurs aussi sûr que rapide ; aujourd'hui que ce combat est terminé, on peut apprécier la justesse de ses prévisions; il ne s'est trompé ni sur la valeur des chefs engagés, ni sur l'issue définitive de la lutte.
Au milieu de la confusion, il a, des premiers, acclamé les deux héros autour desquels il voudrait voir se ranger les nouvelles milices. Ingres, tout en tête, et, à ses côtés, Eugène Delacroix. C'est vers eux, vers ces deux nova-
teurs encore mal connus, très discutés, très contestés, qu'il voudrait appeler la foule, cette foule qui n'entend guère qu'à Horace Vernet et à Paul Delaroche. « Sans école, répète-t-il sans cesse, sans une réunion d'hommes ayant les mêmes vues sur l'art et adorant le même maître, il n'y aura jamais que quelques talents exceptionnels, et on ne pourra rien exécuter de grand ni de durable. M. Ingres fait école ; c'est, à nos yeux, un de ses grands mérites. » Remarquez qu'en ce moment M. Ingres est en Italie, qu'il n'a rien envoyé à l'exposition de Paris ; si le feuilletoniste romantique rappelle ce nom d'absent à outrance, c'est qu'il n'en trouve aucun, parmi les présents, qui le doive faire oublier, pas même Eugène Delacroix dont l'éloge lui sert d'occasion à reprendre l'éloge d'Ingres. « Le talent de M. Ingres, talent sérieux, concentré, peu accessible, toujours retiré sur les plus hautes cimes, doit se faire jour bien plus lentement que celui de M. Delacroix, talent vivace, ardent, fiévreux, plein d'audace et de tumulte, éclatant, inégal, soudain — un vrai talent révolutionnaire... Les hommes de génie ont tous de pareils«commencements ; il n'y a que les hommes de savoir-faire qui réussissent tout d'abord... Ces deux hommes si bafoués, si raillés, ont complètement changé la face de la peinture en France, et cela en huit ou dix ans. A eux deux, tout seuls, ils ont accompli une révolution qui aura peut-être pour résultat de faire de Paris ce qu'était Rome autrefois, la métropole de l'Art. » La prévision de ce triomphe prochain de l'Apt élevé et poétique, tel qu'il le comprenait, n'enivrait point néanmoins le critique perspicace au point qu'il pût croire, dans un pays aussi mobile et inquiet que la France, ce
triomphe définitif. Dès ce moment, il craint que les maîtres nouveaux ne demeurent, en fin de compte, isolés dans leurs génies, et qu'il soit à peu près impossible de rétablir des traditions sérieuses et fécondes « dans cette époque d'égoïsme malentendu et d'originalité prétentieusement hâtive ». D'ailleurs, s'empresse-t-il d'ajouter avec un bon sens auquel l'avenir n'a que trop souvent donné raison : « Dans l'école française, l'esprit dominera toujours trop, l'esprit qui est peut-être la qualité la moins pittoresque que l'on puisse avoir. »
Cette décision virile avec laquelle Théophile Gautier, poète chevelu, dieu de la jeune Bohême, rompait nettement en visière avec les manies puériles de son propre entourage, et brisait, du premier coup, les chaînes étroites de la formule romantique pour se précipiter sur la grande route du beau éternel, n'est pas la moindre marque qu'il ait donnée d'une supériorité d'esprit à la fois rare et précoce. Rien assurément ne rappelle moins la doctrine du grotesque et du laid dans l'art que les dithyrambes ardents en l'honneur de la beauté saine et robuste, de la lumière franche et vive dont est suivie Mademoiselle de Mai/pin. Dans son Salon de 1 837, Gautier revendique de nouveau, avec une éloquence puissante, les droits de la beauté harmonieuse à l'admiration des hommes, et il montre d'une main sûre, aux jeunes peintres comme il Fa déjà montré aux jeunes poètes, l'abîme de stérilité où les poussera l'abus des sentimentalités maladives, des déclamations humanitaires, des lamentations égoïstes, des rêvasseries oisives qu'ont trop mises à la mode, en même temps qu'une fade et creuse religiosité, les premiers prophètes du romantisme : « L'en-
nui des formes classiques a poussé la plupart de nos jeunes peintres dans une voie funeste. — Nul effort chez eux pour arriver au beau, nul coup d'aile, nulle aspiration vers les régions supérieures ; je ne sais quelle idée de vérité mal entendue leur fait copier scrupuleusement des modèles d'un choix ignoble. Le but de la peinture n'est pas de reproduire seulement les objets ; dans ce cas, un miroir serait supérieur à tous les tableaux du monde. Un tableau doit être le poème et non un mot à mot plat et insignifiant. — La suprême beauté de l'art, c'est d'être une création dans la création. — Si l'on abandonne l'étude du nu, comme cela est à craindre avec cette tendance de plus en plus marquée vers les sujets modernes, les arts plastiques tomberont dans une inévitable décadence, car diviniser le corps humain, sanctifier la beauté a toujours été le but de la sculpture et de la peinture. — Pour ma part, je préfère à tous les truands du moyen âge le corps de marbre d'une belle nymphe antique qui fait baiser sa gorge au soleil sur sa couche de nénuphars et de glaïeuls ; je le dis hautement, bien que je sois aussi chevelu qu'un roi Mérovingien et que j'aie l'air aussi moyen âge que quiconque. )>
On peut le remarquer par ces trop courtes citations, Théophile Gautier, dans ses premiers Salons, bien qu'il eût l'horreur native de tout ce qui pouvait ressembler à une formule professorale, donnait pourtant à l'expression de ses idées théoriques une plus large part qu'il ne fit, quelques années après, lorsqu'il réduisit volontairement ses comptes rendus d'expositions à n'être plus que des catalogues presque indifférents des ouvrages modernes, catalogues merveilleusement illustrés par une plume de
plus en plus souple, délicate et sûre. Sans parler de la lassitude et de la répugnance qu'éprouve tout homme à répéter sans cesse des axiomes qui lui paraissent incontestables, il est permis de croire que le poète critique ne vit pas sans douleur ce magnifique et noble mouvement de l'art moderne aboutira ces deux pauvres impasses du réalisme et du genre desquels il l'avait en vain voulu écarter. Toutefois, il se résigna peu à peu à cette nouvelle désillusion, comme il savait se résigner à tout, et, s'abandonnant tout entier à son indulgence naturelle, ne demanda plus aux artistes nouveau venus qu'un élan sincère d'amour vers leur art pour les accueillir à bras ouverts, et les protéger, de son autorité paternelle, contre les indifférences du public. Dans ses premiers feuilletons de la Presse, au contraire, il discute volontiers avec ses lecteurs, pousse d'entrain ses attaques joyeuses contre les écoles adverses, lance avec éclat, sous des formes paradoxales, ses idées personnelles, se plaît encore à provoquer de ses lazzis gouailleurs le bon gros public de Philistins à parapluies qu'il épouvante en agitant la légende du fameux gilet de soie écarlate, arboré à une première représentation, en signe de haine pour le triste habit noir et le soi-disant progrès.
Peu à peu, par la suite, on voit le poète rivé à la critique s'accoutumer à pj-endre des airs moins provocants ; le lion romantique rentre ses griffes, il semble même inviter les bourgeois apprivoisés à s'approcher de ses yeux somnolents, à passer les mains sur sa crinière reposée. Sans concevoir jamais une bien haute estime pour les foules qu'il sait ignorantes et moutonnières, plus poussées vers les artistes par la curiosité et la mode
que par sympathie native et goût décidé, il devine mieux pourtant la part considérable qu'elles peuvent prendre à l'activité des arts, il s'ingénie à leur parler sans les effarer. Avant d'apprendre au public français à juger les ouvrages d'art, il fallait lui apprendre à les aimer; c'est ce que Gautier, avec son instinct de poète, ne tarda pas à comprendre; dès lors, son rôle particulier fut tracé, il le joua à merveille. Ce que n'eussent jamais fait ni les dissertations savantes, ni les polémiques suivies, ni les considérations techniques, ses comptes rendus, brillants et variés, le firent presque sans effort; ils séduisirent les esprits les plus rebelles aux invitations de la forme et de la couleur, et ils les livrèrent à Fart tout préparés à l'admiration par les descriptions savantes et voluptueuses dont il savait à l'avance les enivrer. Aux commentaires, plus ou moins secs et doctoraux, plus ou moins vifs et spirituels, appliqués sur les ouvrages d'art, Gautier substitua hardiment la traduction directe de ces ouvrages dans la langue que comprend le public français, dont l'intelligence s'ouvre plus aisément aux émotions littéraires qu'aux impressions plastiques. Pour les faire comprendre à ce public dont les yeux n'étaient pas encore dessillés, il leur raconta les tableaux, les statues, les monuments, comme il leur racontait les drames et les comédies joués sur les théâtres de Paris ; il trouva, dans le plus riche vocabulaire dont ait jamais disposé un écrivain, des mots de toute couleur, des phrases de toute forme, pour transporter, dans les colonnes de ses feuilletons, les nuances infinies des colorations pittoresques, les lignes insaisissables des contours sculpturaux. Son style, d'une souplesse incomparable, tantôt dur comme le diamant, tantôt brillant
comme le marbre, tantôt ductile comme l'argile, épousait merveilleusement la forme de tous les moules, s'il s'agissait de statuaire; le même style, grave comme la fresque, ardent comme l'émail, frais comme le pastel, alerte comme le crayon, reproduisait avec un incroyable bonheur les compositions de tout genre, s'il s'agissait de dessins et de peintures. Ce fut là son coup de maître : pendant trente ans Théophile Gautier expliqua ainsi en éclairant les côtés lumineux, chargeant les traits d'ombre, accentuant le caractère original, soulignant les intentions, l'œuvre si variée des artistes français qui, grâce à ce séduisant interprète, se répandait à travers le vieux et le nouveau monde avec une étrange rapidité. Lequel de ces mille peintres et sculpteurs qui chaque année lui fournissaient son texte s'est pu jamais plaindre d'avoir été trahi par ce traducteur éloquent et généreux, dont l'imagination sensible et bienveillante ne savait être infidèle que pour agrandir, élever, enrichir les sensations qui la traversaient ? Combien ont été présentés par lui pour la première fois au public et se sont sentis ennoblis par la manière toute seigneuriale et généreuse avec laquelle il les introduisait, sans hésiter, dans la glorieuse famille des vrais artistes!
Sans doute, ce n'était plus là de la critique d'art au vrai sens du mot, car l'écrivain semblait éviter avec autant de soin la nécessité de porter des jugements comparatifs qu'il recherchait avec empressement l'occasion de décrire et d'admirer. Nous avons donné plus haut les raisons de cette bienveillance systématique qu'on a prise, bien à tort, pour une indifférence universelle. Théophile Gautier avait émis assez bruyamment, dans
sa jeunesse, ses opinions sur Tart, pour qu'il ne fût guère possible de se méprendre sur la valeur qu'il entendait donner à ses éloges. Il est toujours facile, chez lui, de lire entre les lignes; un mot lui suffit pour mettre les choses à leur place, et les hommes à leurs plans. Qu'on relise avec attention les Beaux-Arts en Europe, ce brillant inventaire de l'Exposition universelle de 18S5, on admirera avec quel tact et quelle finesse il sait nuancer Jes formules d'une admiration générale et sincère, en établir par des signes presque imperceptibles, mais toujours justes, la hiérarchie indispensable entre les divers ouvriers de Fart. Qu'on étudie avec attention les divers essais composant le petit volume de rArt moderne, la grande étude sur les peintures murales du Panthéon par M. Chenavard, la vie de Mari- Ihat, les articles sur la peinture allemande et sur « le Beau dans l'Art », on restera convaincu que les opinions de Gautier furent toujours très fermes et très nettes, d'un désintéressement rare, d'une élévation constante, d'une largeur et d'une liberté tout à fait supérieures. Entre les rôles de juge ou d'avocat, au tribunal de la critique, Théophile Gautier pouvait choisir ; il n'eût tenu qu'à lui d'occuper, en bonnet fourré, avec une gravité doctorale, le prétoire du magistrat ; il préféra rester à la barre, mettant sa loyale et riche parole au service de tous les artistes devenus ses clients. Parfois, il lui fallut, pour remplir son devoir, une énergie véritable ; on n'a pas oublié que Théophile Gautier resta dans le Journal officiel de l'Empire français l'admirateur obstiné et fier de Victor Hugo, et que, chargé de dresser l'état de la poésie française, sous le dernier régime, il conserva à
l'auteur des Châtiments la haute place d'où on l'eût voulu voir précipité. Sa fidélité au génie, à la beauté, à l'art, fut inébranlable en toute circonstance; nul ne pourrait se vanter d'avoir obtenu, sous ce rapport, du poète nonchalant, ni une concession, ni un repentir ; cette fidélité fut sa force, elle restera sa gloire.
On ne doit pas d'ailleurs, répétons-le, oublier que le laborieux écrivain continuait même dans les derniers temps de sa vie, à servir aussi activement au dehors la cause de l'art et des artistes par ses productions originales que par ses feuilletons. Ses derniers romans historiques et psychologiques, Spirite et le Capitaine Fracasse^ sont d'un travail plus achevé encore que leurs aînés, les derniers récits de voyages écrits par l'infatigable curieux, les Tableaux du Siège, le Voyage en Russie, le Voyage en Egypte portent l'empreinte d'une main plus sûre et plus délicate que jamais. Quel voyage charmant, plein de surprises, on pourrait faire à travers les voyages de Gautier ! Qu'il serait instructif et doux de suivre le touriste humoriste, depuis ses premières surprises devant la nature au sortir de la banlieue, dans Caprices et Zigzags, jusqu'à ses dernières contemplations, douloureuses et résignées, devant les spectacles effroyables et grandioses de l'invasion étrangère et de la guerre civile ! Dans cette longue course à travers le monde, le voyageur n'oublie jamais qu'il a été peintre, qu'il voudrait être encore peintre; ce qu'il fait dans ses Salons pour les bourgeois, il semble le faire ici pour les peintres ; de même qu'il a traduit les tableaux dans leur langue courante et compréhensible, il traduit maintenant les spectacles naturels, au point de
vue de l'art, et presque dans le style de l'atelier.
Ce n'est pas une exagération de dire que Théophile Gautier a véritablement ouvert les portes du Midi et de l'Orient aux artistes français, si peu voyageurs autrefois, en échauffant à blanc les jeunes imaginations par les descriptions chaleureuses de Tras los Montés, d'Itah'a, de Constantinople . Ces trois livres ont opéré une véritable révolution, en France, dans la manière de voyager, de voir et de décrire ; l'influence du style éclatant et précis, inventé par le poète, a pénétré les plus grands écrivains de notre génération, sans en excepter des historiens et des philosophes, tels que MM. Michelet et Taine ; je ne parle pas des poètes, des romanciers, des critiques d'art qui, tous ou presque tous, ont subi le charme de ce magicien, et appris, dans son atelier, à broyer les couleurs qui enluminent le langage. MM. Gustave Flaubert, Paul de Saint-Yictor, de Goncourt, Fromentin, pour ne citer que les plus célèbres, se rattachent à lui par une filiation dont ils s'honorent ; chacun de leurs livres est encore un hymue en l'honneur de l'art, un plaidoyer pour les artistes. Les artistes, pour lesquels furent écrits ces joyeux voyages, auraient-ils été les seuls à ne les pas comprendre? Non, sans doute, et s'il était possible d'analyser le mystérieux travail par lequel se développent dans les intelligences les vocations d'artistes, peut-être, chez beaucoup de nos peintres contemporains, reconnaîtrait-on que la première étincelle du feu divin a été allumée, dans leur âme adolescente, par un éclat des phrases ensoleillées du Voyage en Espagne ou de Constantinople !
Comme poète, comme narrateur, comme romancier,
comme critique, Théopiiile Gautier eut donc cette gloire qu'il enviait à M. Ingres ; il a groupé autour de lui plusieurs générations d'admirateurs, et il a fondé une école virile et féconde. Sa perte a fait un vide considérable dans le monde des lettres, si tristement décimé depuis quelques années ; dans le monde des arts, on ne tardera pas à s'apercevoir combien la présence de cet interprète affable était utile à la fois aux artistes et aux amateurs, combien son intelligence ouverte et son admiration facile épargnaient aux uns de cruels désenchantements, aux autres de fâcheuses bévues.
Dieu merci, les écrivains d'art érudits et sérieux ne manquent pas en France plus que les artistes convaincus et chercheurs. On pourrait citer, à l'heure actuelle, cinq ou six hommes au moins (Vitet, P. Mérimée, Charles Blanc, Henri Delaborde, Paul de Saint-Victor, Paul Mantz, Ph. de Chennevières, etc.), qui ont acquis en matière d'art, par la sûreté de leur goût, l'étendue de leurs connaissances, la beauté de leur langage, la profondeur de leur jugement, une autorité à laquelle ne prétendit jamais le poète des Emaux et Camées. Théophile Gautier savait très bien lui-même comment et par quels côtés ces esprits, plus synthétiques, mieux équilibrés, plus réfléchis, pouvaient lui être supérieurs pour l'exposition des théories, les explications techniques, les commentaires d'histoire, la philosophie élevée de l'art, mais il savait aussi qu'aucun travail n'est perdu dans le champ de l'intelligence, et il pensait que le poète a partout son heure. Abandonnant donc à d'autres qu'il voyait plus sagaces le soin délicat de faire un triage exact parmi les innombrables productions de l'art contemporain, il se
donna l'unique tâche de les mettre en lumière, dans la plus grande lumière possible. On sait comment il y réussissait, ouvrant d'avance les yeux, les oreilles et les âmes enchantées de ses lecteurs aux leçons plus sévères de ses confrères. Avant de juger les choses, ne les fautil pas aimer? Que produirait le goût de l'analyse là oi^i manqueraient la sensibilité directe et la sympathie première? D'autres ont donc pu, dans le même temps, juger les arts avec plus d'érudition ou de méthode, étudier les artistes avec plus de précision ou de profondeur que Théophile Gautier ; aucun ne les a compris mieux ni plus vite, avec plus de largeur et de finesse, aucun ne les a aimés plus sincèrement et plus ardemment, aucun n'a su répandre plus utilement, avec plus d'éloquence et plus de charme, l'intelligence de leur œuvre et le respect de leurs labeurs.
Janvier 1873.