DANS LES BEAUX-ARTS SIMPLE CAUSERIE
Mesdames eï Messieurs,
Je voudrais étudier très rapidement avec vous, à travers les phases de notre histoire, les développements de l'art français. Je voudrais rechercher quelles sont les qualités foncières et typiques qui le distinguent et que, par conséquent, nous avons intérêt à conserver. Je voudrais également rechercher quels sont les défauts qui s'y manifestent à certaines époques, si ces défauts appartiennent au fond même de notre tempérament et de notre caractère, si nous devons fatalement les subir ou s'il nous serait possible de les corriger.
Il est très difficile de juger son voisin, homme ou femme, vous le savez, et de définir exactement le caractère et les aptitudes d'un individu quelconque. Combien serait-il donc plus difficile de définir une nation tout entière qui met un grand nombre de siècles à se développer, à grandir, à décroître avant de mourir, et dont
(1) Conférence donnée à l'Union centrale des Arts décoratifs en 1876.
le caractère peut être, comme dans le cas spécial, extrêmement mobile ! Je n'ai donc pas la prétention, croyez-le bien, de vous donner, en quelques mots, une formule scientifique et spécifiant, avec précision, les doses exactes de passion, de sentiment, d'imagination que peut contenir Tesprit français lorsqu'on l'examine dans son activité, au point de vue des beaux-arts. Et cependant, chacun de nous n'est-il pas obligé, dans son propre intérêt, si intelligent ou si simple qu'il soit, de s'étudier soi-même afin de se diriger dans la vie? De même, les peuples ont aussi pour devoir et pour vertu de s'étudier afin de se connaître, de se juger, de se conduire ; tous ceux qui manquent de le faire expient tôt ou tard leur aveuglement.
Le rôle du génie français dans les arts a été fréquemment étudié. Si nous nous en tenons à l'avis de quelques philosophes étrangers, le génie français dans les arts n existe pas. Suivant ces critiques hostiles et ces historiens partiaux, l'Egypte, la Grèce, Rome, l'Italie, les Flandres, l'Allemagne, auraient possédé tour à tour le génie des aa^ts, mais la France, moins heureuse, ne l'aurait jamais connu, et se serait bornée simplement à faire son profit des richesses de ses voisins.
Nous n'en sommes pas là. Dieu merci ! Toutefois, n'exagérons pas dans un sens contraire ; évitons de nous trop complaire dans notre propre admiration, de crier par-dessus les toits que nous sommes les premiers artistes du monde.
Examinons seulement les faits avec prudence et attention.
Géographiquement, notre pays est placé au centre de
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l'Europe. Assis sur deux mers, il communique des deux autres côtés, par les voies terrestres, avec les grandes nations du continent. En vertu de cette situation, la France est forcément un pays de transit, servant d'intermédiaire, entre le Nord et le Midi, à des peuples de nature très différente ; elle obéit donc à sa destinée en subissant ou en appelant le passage des races et des idées. Si j'osais faire une comparaison anatomique — (qu'il ne faudrait pas pousser à l'extrême, non plus que nulle comparaison), — je dirais que la France est le cœur de l'Europe. Elle en est le cœur, non seulement parce qu'elle est située presque à son centre, mais parce que son rôle a été le plus souvent semblable à celui du cœur dont les saccades actives dirigent la circulation sanguine. Toujours prête à recevoir les idées étrangères qui lui arrivent par les voies de mer ou de terre, n'est-elle pas prompte aussi à se les approprier, à les éclaircir, à les purifier et, lorsque cette élaboration intérieure est achevée, ne déploie-t-elle pas d'ordinaire une activité puissante et féconde à les pousser tout à coup au dehors, à les répandre, à les faire courir à travers les veines du monde entier?
Si vous m'accordez la métaphore, me voici obligé de vous dire que si la France possède les qualités qu'on reconnaît au cœur, elle conserve aussi les défauts qu'on lui reproche. Elle palpite facilement et brusquement sous le coup premier de ses émotions, elle procède par élans, par soubresauts, par saccades, quelquefois même, elle bat à contretemps. Consolons-nous : ses mouvements, toujours rapides, s'apaisent, d'ordinaire, presque aussi vite qu'ils se sont précipités, et, s'ils semblent
parfois d'une fréquence fébrile et dangereuse, ils restent du moins toujours francs, désintéressés et chaleureux.
La France abonde donc en premiers mouvements et elle s'y abandonne. C'est là une de ses vertus premières, une vertu de bonne foi et de sincérité. Quand elle fait des sottises, elle les fait encore de bonne foi, et comme les cœurs chauds qui se sont mépris, elle sait, parfois un peu tard, il est vrai, après les avoir commises, les reconnaître, s'en repentir et les réparer.
La bonne foi^ cette vertu historique de la France, est donc une des qualités premières et permanentes de son art.
L'autre qualité fondamentale — qui pourrait être décomposée en une infinité d'autres, — se rattache à celle que je viens de vous indiquer : c'est un don particulier d'affabilité, de sympathie vivante, de cordialité expansive qui constituent ce que j'appellerais — si je ne me sentais pas l'esprit trop français pour employer des gros mots que je déteste — le don de sociabilité.
Presque toutes les œuvres d'art produites par la France portent cette double marque : la bonne foi d'un esprit loyal et sincère et le charme d'une naturelle sympathie, grave ou riante, pour les douleurs ou les joies générales de l'humanité.
Passons aux faits.
La France, vous le savez, la véritable France, avec son caractère propre, ne commence pas précisément à l'époque oii s'ouvrait, naguère encore, dans les livres d'école, notre histoire des rois : ce n'est pas sous les successeurs du fabuleux Pharamond, ni même sous la famille carlovingienne, qu'on peut regarder la France comme réellement constituée et organisée.
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Jusqu'aux environs de ]'an 1000, la France, comme tous les pays environnants, se débat à l'aventure dans cette grande nuit poussiéreuse et turbulente qui suivit l'effondrement de la grandeur romaine; elle s^agite et se lamente confusément sous le pêle-mêle des vieux débris des races celtique et romaine, écrasés et confondus dans la cohue des races nouvelles, vomies par le Nord, qui s'entassent les unes sur les autres ou les unes à côté des autres durant la période des invasions barbares. Cette confusion énorme du moyen âge ne cessa pourtant de subir avec beaucoup plus de soumission qu'on ne croit, au point de vue des arts, le despotisme autoritaire du monde romain. Lorsque Rome éteinte devint impuissante à fournir des artistes, c'est à Byzance qu'on les demanda ; l'art des barbares porte, presque partout, l'empreinte du Bas-Empire.
Vers le x" siècle, on voit enfin poindre la vraie France, et déjà elle apparaît avec tous ses instincts.
La grande race des rois nationaux, la race des Capétiens, est montée sur le trône. Avec eux grandit la France de l'esprit comme la France des armes. Après l'an 1000, on la voit presque soudainement surgir au milieu de l'Europe, comme une nation toute formée, d'un aspect particulier, qui ne se peut ni se veut plus confondre avec les nations qui l'environnent.
Les manifestations de cette France nouvelle éclatent à la fois au dedans et au dehors.
Au dedans, c'est un grand éveil de l'esprit laïque, de l'esprit bourgeois. La commune s'affranchit, la cité s'organise, la société civile se constitue vis-à-vis des grandes corporations religieuses qui ont rendu à la civi-
lisation l'immense service de sauver les traditions intellectuelles de l'antiquité et de montrer la puissance du travail et de l'association, mais qui ont épuisé, dans un effort gigantesque de plusieurs siècles, une partie de leur héroïque enthousiasme et de leur fervente abnégation et qui conçoivent malaisément l'idée d'une société nouvelle, établie sur d'autres bases que l'unité et la domination de l'Église,
Au dehors, un prodigieux mouvement révèle l'esprit de piété sincère, d'enthousiasme et de bonne foi et le besoin juvénile d'expansion qui agitent la France. Le mouvement des Croisades, c'est-à-dire le retour offensif de l'Occident contre l'Orient, de la civilisation chrétienne contre la civilisation musulmane, multiplie les occasions de contact avec l'Orient, contact dont l'art, en particulier, va promptement et longuement bénéficier.
C'est à ce moment que l'art français éclate sous toutes ses formes, avec une incroyable rapidité, et se développe avec une sûreté majestueuse.
Nous voyons que, dans V Ile-de-France et les provinces avoisinantes, l'art nouveau du moyen âge, le seul art original qui ait apparu depuis l'antiquité, se forme dans un espace de temps presque aussi court que celui qu'il fallut à Fart grec pour se constituer dans la petite péninsule hellénique, aux vi® et v*" siècles avant l'ère chrétienne. Avec quelle rapidité l'architecture française traverse les périodes romanes pour entrer dans la période ogivale ! Dans les phases successives de ce développement éclatent presque à la fois toutes ces qualités nationales que je vous ai déjà signalées.
Si nous prenions, presque au hasard, une construc-
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tion religieuse du xiii^ siècle, nous y trouverions d'abord celte logique d'esprit qui conduit nos architectes à déduire, peu à peu, de l'embryon légué par la décadence romaine, notre art ogival tout entier. Dans l'église gothique, sortie de l'église romane, le fond de l'architecture, en effet, reste le même ; mais l'esprit français, avec une logique rapide et certaine, s'y développe de tous côtés dans le sens de son génie spontané. La nef s'écarte, les bas côtés s'étendent, l'abside, ayant besoin aussi de plus d'espace^ s'entoure de petites chapelles comme d'une couronne. En même temps l'ogive s'élance, les galeries se superposent, la toiture s'élève ; enfin, se réalise, sous la forme monumentale, cette aspiration vers le ciel qui est le caractère de l'époque, cette aspiration de la foi religieuse la plus profonde, la plus naïve, et, en même temps, la plus active et la plus réfléchie qui fût jamais, aspiration qui se manifeste avec autant de précision et de science dans la pierre que dans les chants d'église ou dans les écrits théologiques.
Avec la logique et la bonne foi apparaissent Vunité et la clarté de la composition. L'église gothique, telle qu'elle a été comprise par nos grands architectes des xni° et xiv*" siècles, est d'une clarté dans ses dispositions égale à la clarté des monuments classiques. Dans les détails se manifeste déjà ce que nous appelons le goût. Ce mot goiU^i qui en lui-même ne veut rien dire, puisque chacun a son goût, pour nous, Français, possède cependant une signification particulière, que nous comprenons bien. Le goût français, c'est d'aimer, dans toutes les œuvres humaines, ce qui est strictement nécessaire à leur utilité et à leur beauté. C'est le sentiment qui nous
pousse à répudier tout ce qui est superflu et excessif, tout ce qui, à un certain moment, peut faire penser plus à l'habileté de l'artiste qu'à la qualité de l'œuvre, tout ce qui est une aff'ectation, une redondance, un maniérisme, nous dirions, aujourd'hui, en argot d'atelier, du chic ou de la pose.
Ce sens particulier apparaît au moment même du grand épanouissement de l'art ogival ou plutôt de l'art français. N'est-ce pas sous ce titre que l'architecture ogivale est désignée dans plusieurs contrats d'architectes français en Allemagne, en Angleterre, en Suède, au xm" siècle ? N'hésitons donc point à reprendre notre bien.
Une des conséquences du goût, c'est l'appropriation exacte de la construction et de ses ornements à la destination du monument. Dans cet ordre de qualités, nous nous retrouvons sur le même terrain qu'une race à laquelle on nous a comparés quelquefois, dans l'ordre littéraire, et avec laquelle nous avons, en effet, quelques points communs, avec les Grecs. — Les Grecs n'ont pas inventé leur art de pied en cap. C'est de Syrie, c'est d'Egypte qu'ils reçurent un certain nombre de types primordiaux, types de construction architecturale, types de formes sculpturales ; mais ils s'approprièrent définitivement ces types en les étudiant, en les modifiant, en les développant, en les transformant, en leur donnant cette grâce inexprimable qui résulte de l'harmonie et de la justesse des proportions, cette grâce souveraine et communicative qui constitue, en fin de compte, la beauté. Et les Grecs créèrent ainsi un art unique et original, un art tellement complet, parfait et séducteur
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que le monde entier devint sa conquête et que nous vivons encore sous son influence irrésistible et toujours féconde !
Des qualités fondamentales qui signalent l'architecture à ses origines, tout le développement de nos arts nationaux se déduit sans peine. La sculpture qui se développe au xni" siècle, en même temps que l'architecture, porte la même empreinte, elle débute immédiatement avec les mêmes qualités. Les belles statues de Chartres, de Reims, d'Amiens, dont un certain nombre ont été moulées, ne sont-elles pas belles pour les mêmes raisons que les constructions qui les supportent et où elles s'enchâssent? Même sincérité dans la conception, même simplicité dans l'expression, même désir honnête dans l'exécution de ne pas faire dire aux figures plus qu'elles ne doivent dire, mais tout ce qu'elles ont à dire, par des moyens simples, naturels, empruntés à l'observation de la vie.
Aussi notre sculpture du xiii'' siècle, avec sa sublime bonhomie, est-elle restée une sculpture absolument originale, se rapprochant souvent, par ses qualités graves, puissantes et chastes, des belles œuvres de la première période hellénique. Sculpture très antérieure à la sculpture des autres pays; car, en Italie même, ce n'est qu'au milieu du xiii" siècle que ce grand art sort tout à coup des cendres antiques par un effort laborieux des Pisans. Or, Nicolas de Pise et son fils, Jean de Pise, remarquez-le, sont précisément de grands architectes, très au courant, le dernier surtout, des méthodes septentrionales, qu'ils combinent sans cesse avec les traditions classiques. Jean de Pise pousse la sculpture dans
une voie de recherches expressives si conformes à celle de nos imagiers, qu'il est bien difficile de croire qull ait ignoré le mouvement français.
Les qualités de l'architecture et de la sculpture faisaient, en même temps, la force des arts décoratifs qui vivaient du même courant d'idées. L'orfèvrerie, qui était alors l'industrie la plus florissante de la France et de l'Allemagne, prenait presque toutes ses inspirations dans l'architecture ; nos orfèvres, pendant plusieurs siècles, suivirent pas à pas, dans leur travail ingénieux et délicat, les transformations du système ogival.
Par suite de ce soin que nos aïeux apportaient en tout, ne demandant aux choses que ce qu'elles pouvaient donner, le travail des métaux usuels était aussi poussé à une perfection extrême, spécialement la ferronnerie. Que dire du mobilier? — Les meilleurs modèles ne se trouvent-ils pas encore dans notre moyen âge? C'est alors qu'on y constate cette simplicité de moyens, cette solidité de bon aloi qui constituent l'excellence des meubles usuels avec lesquels nous sommes obligés de vivre et dans lesquels, par conséquent, nous devons avoir confiance.
C'est donc dans le moyen âge — je suis désolé de ne pouvoir m'y arrêter plus longtemps, — que nous pouvons admirer l'élan le plus spontané de notre génie national. Les qualités qu'il développe alors sont originales et fécondes; ce sont des qualités essentielles et de fond, non pas encore des qualités fictives ou passagères, apportées par des influences étrangères et destinées à s'altérer avec le temps.
Il y aurait bien à dire encore sur le moyen âge. Nous