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Artistes et cabotins

Par quelle suite de circonstances je me suis trouvé un matin, à table, entre ^1""= Armide Duhamel et M"° Eloa Duhamel, ayant en face M. Mapoléon Duhamel, le diable m'emporte si je saurais le dire. On a fait courir le bruit que j'aimais à lutiner Armide, ce qui est d'autant moins vraisemblable qu'elle avait, il y a deux ans, quarante ans sonnés, qu'elle était mal conservée, comme une femme qui a toujours été laide, et qu'il fallait un temps plus que raisonnable pour faire le tour do cette énorme personne. Ajoutez à cela deux tire-bouobons jaunes sortant en spirale du tour dun bonnet à rubans verts, un nez en

pied de marmite, une bouche immense, des mains rouges à grosses mitaines, et je vous laisse à penser s'il y a de vilaines langues ! Maintenant, je sais bien que c'est un peu de la faute à M"° Duhamel qui, parait-il, du temps des Romains, avait eu certaines aventures galantes dont on ne manqua pas de causer. Mais cela ne regarde que M""^ Duhamel, et je trouve étrange qu'on en veuille faire pâtir la jeune génération.

D'autres se sont plu à raconter que j'étais amoureux d'Eloa. Voilà qui est mon affaire et ne regarde personne. Cette fois, pourtant, je me défendrai moins violemment, mon amour-propre n'ayant plus du tout à en souffrir. Eloa était gentille comme un petit cœur. Il fallait la voir passer, trottant menu, la taille

droite et les yeux baissés! Elle se traitait,

à quinze ans , en reine déchue, et rien ne l'arrêtait, ni l'ardeur de l'été, ni le froid de la bise...

Enfin, tant il y a de méchantes gens, on a imprimé dans les gazettes qu'il y avait des liens d'amitié qui m'unissaient à M. Napoléon Duhamel. M. Duhamel était un ancien sous-officier, décoré en Grimée, ayant quitté le service,

la paix faite, pour entrer à la solde de la prélecture, dont il était, paraît-il, un des agents les plus haliiles et les plus dévoués. Il a donné sa démission au 4 Septembre. Le jour où nous trinquâmes à table, je le voyais pour la première fois. Je n'avais donc pas eu le temps de m'attacher à lui par des liens serrés. On saura par la suite combien peu il gagnait à être connu.

Non, j'aime mieux vous narrer, dès à présent, les motifs pour lesquels Napoléon Dubamel était tout bonnement insupportable.

Il était en politique — et c'était là son fort — ce qu'on nomme un autoritaire. Il avait des idées à lui, des théories à lui. Il avait encore ses légendes et son Histoire. Duhamel possédait la conviction que Napoléon III était le fils illégitime de l'Empereur premier, et il vous débitait cela avec l'aplomb de l'ancien garde du château d'Ermenonville vous montrant la chambre où Jean-Jacques Rousseau avait été assassiné sur l'ordre d'Henri IV, pour avQir séduit la Belle-Gabrielle. Duhamel admirait Napoléon III, parce qu'il avait fait construire le Louvre, organisé la Poste f^t inventé les chemins de fer. Si vous cher-

chiez à lui prouver la fausseté de ses vues « politiques », il vous appelait révolutionnaire et s'en rapportait à Armide qu'il disait d'âge à avoir vu cela.

Armide hochait la tête avec la brusquerie d'un battant de cloche, et vous n'aviez plus qu'à vous taire.

C'était le côté le plus horripilant de Napoléon Duhamel.

Mais il était si bon père !

J'étais donc à déjeuner chez Duhamel et nous finissions le café, quand il nous pria de vouloir bien passer dans la chambre de sa fille.

Nous nous y rendîmes.

C'était un petit réduit, composé d'un lit de noyer, d'une commode et de deux chaises de paille. Au mur on voyait exposées, au midi, les photographies de Montai, de Donato, d'Angelo, en costumes moyen âge. A l'est, deux ou trois petites actrices des Variétés étaient accrochées en guirlande autour d'un tableau de première communion. Au-dessus, le buste du Prince Impérial.

Il allait, évidemment, se passer quelque chose de grave.

Duhaïuel avait secoué su pipe on luarcliajit de long en large.

Ariiiido me regardait avec des yeux qui voulaient dire : « Écoutez bien. »

Eloa, la brune Eloa, la fendre Eloa, était assise sur son lit, l'œil lixé au plafond.

— Nous sommes en famille, connnença Dubamel — ce prélude me mit dans la nécessité de le remercier, par un mouvement de tête, de cette preuve de confiance, — et il no faut pas que la bienvenue de monsieur nous fasse remettre à demain les choses sérieuses.

Se tournant alors vers sa lillo :

— Ma chère Eloa, lui dit-il, tu as quinze ans aujourd'hui. Les événements ne me permettent plus, ainsi que je pouvais le faire sous la dynastie, de f élever comme une demoiselle; il faut aujourd'hui que tu songes à te suffire par un moyen ([uelcomiue, pourvu ([u'il soit honnête. As-tu n'tir'clii à prendre un état ?

Armide essuya une larme.

Eloa releva fièrement la tète et pli.ssa les lèvres de dépit.

— Oui. ma chère enfant, rontinu.i-t-il en me passant le tabac il le faut, il le faut ab-

solumeiit. Nous avions caressé des rêves 1 une bourse à Saint-Denis ! un bureau de régie ! Nous comptions sans la République ! Yoilà où nous en sommes. Voyons, ma chérie, que veux-tu faire ? Toutes les carrières te sont ouvertes. Un magasin de nouveautés ? marchande de modes ? couturière ? chez un cartonnier ? fleuriste ? Tu sais si j'ai des connaissances ?

Eloa écoutait, toujours rêveuse.

Il se fit un long silence.

Tout à coup, elle sauta de son lit, se campa devant un bout de glace, enleva son peigne, retroussa ses cheveux, dans lesquels elle fit mordre à pleines dents la fausse écaille, et rouge de colère, les yeux émerillonnés, se tournant vers l'auteur de ses jours :

— Je m'en fiche pas mal de tes connaissances, lui dit-elle, je veux être actrice !

Napoléon demeura coi.

Armide éleva ses énormes bras, y reçut sa progéniture et, la couvrant de baisers :

— Tu la seras! s'écria-t-elle en jetant à son homme un air de défi.

Et, ({LianJ nous lûmes remis de cette émotion, nous nous regardâmes.

Eloa avait disparu.

Mais sa petite voix murmurait au loin :

J't'tais sur le balcon ;\ travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant ma vue. D'une humble révérence aussitôt me salue.

Je saluai comme Horace et je quittai Napoléon que, de l'entresol, j'entendais hurler :

— Sacré nom d'un nom I voilà une bonne chose de faite !

UNE traînée de poudre !

Une heure après, tout le monde dans le quartier savait qu'Eloa avait choisi la carrière du tiiéûtre.

Mais d'abord (juol (juartier?

Les Duhamel habitaient rue EIzévir, à ([uelques pas du Mont-de-Piété.

Il y a à Paris une zone ([ui a la spt'cialité lie huirnir des artistes. Elle est liuiitée au

nord parle boulevard du Temple, au sud par la rue de Rivoli, à l'ouest par la place de la Bastille, à l'est par le boulevard de Sébastopol.

C'est là que poussent les ingénuités de l'avenir.

Le soir, au café du Pélican Vert, on félicita de sa détermination Eloa qui rayonnait de bonheur.

M. Duhamel passa le temps à fermer les vasistas, de peur que sa fille ne vînt à s'enrhumer.

Armide perdit cinq parties de besigue, tant elle était distraite !

Et comme onze heures sonnaient et que l'on allait rentrer, un jeune homme de bonne figure s'approcha d'Eloa et lui dit à l'oreille :

— Voulez-vous que je vous mène chez un critique ?

M. Duhamel fit venir six bocks, et l'on causa.

Ce ne fut qu'à minuit qu'il apprit que l'inconnu s'appelait Isidore Fauchet, et qu'il était courriériste dans un grand journal.

Deux jours après, les Duhamel confiaient Eloa à Isidore Fauchet qui, pour la première fois, allait enfin pouvoir lancer quelqu'un.

Eloa s'était faite belle et, dans un rouleau «le cuir, avait apporté son répertoire :

L'Ecole des femmes ;

Phèdre;

L'Homme nest pas parfait.

La protégée et son protecteur montèrent en voiture, et ce dernier cria au cocher :

— 60, rue de Glicliy!

Ils se rendaient chez Sanglier, le plus inlluent des critiques.

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