HAUTES CONSIDÉRATIONS
Une phrase de M. de Saint-Simon, dans ses mémoires, se peut appliijuor au feuilleton.
Ecoutez parler Jules Janin :
« M. le duc de Saint-Simon félicite le jeune roi Louis XIV, parmi les rares bonheurs qui attendaient sa royauté, de ce grand cortège d'hommes très-distingués qu'il rencontra en chemin.
" Sa première entrée dans le monde fut lieureuse en esprits distingués ».
(( II ajoute et ceci se peut appliquer à la critique, lorsqu'elle est faite avec zèle, avec bonheur : « Né avec un esprit au-dessous du « médiocre, mais un esprit capable de se lift mer, de se former, de se raffiner, d'em- « prunter d'autrui sans imitation et sans « gène, il profita infiniment d'avoir vécu toute « sa vie avec les personnes du inonde, qui « toutes en avaient le plus, et des plus « différentes sortes, en hommes et femmes de a tout genre, de tout âge et de tous person- « nages. «
« On voudrait écrire l'histoire même du feuilleton, on n'écrirait pas une plus juste et plus véridique histoire.
« Un peu plus loin, M. le duc de Saint- Simon, complétant le dénombrement des hommes considérables du siècle de Louis XIV, ajoute que rien ne manquait à ce beau siècle : « Pas même cette espèce d'hommes qui ne « sont bons que pour le plaisir. )>
« Il voulait parler des poètes et des artistes en tout genre; il aurait eu honte de les confondre avec les hommes de robe, avec les hommes d'épée, avec les hommes d'Etat et surtout avec les grands seigneurs, qu'il considérait comme l'ornement le plus précieux de la cour de Versailles !
« Cùiiihieii on l'oùl étoiinô cepciidaiit, ce {irand seigneur l)el esprit, si on lui eût dit que son immortalité tiendrait un jour, — ({ui n'était pas loin — unifjucnicnt à cette gloire ; ([u'il serait reconnu un des grands écrivains de son siècle ; et comme on l'eût fâché si l'on eût ajouté : Monseigneur, ces hommes dont vous parlez si légèrement, ces peintres, ces musiciens, ces architectes, ces philosophes, ce comédien Molière, — et plus tard ce iils de votre notaire Arouet, que vous voulez bien appeler un gat-çon d'esprit, — survivront tout iionnement, non-seulement par leurs chefsd'o'uvre, mais encore par les plus simples bagatelles de leur génie, à cette imposante société française qui pour vous, monsieur le duc, commençait au roi et s'arrêtait aux ducs l'I pairs. Heureux cependant le roi de France, iit'uroux le l'ciiillt'lnii ([ui rencontrent en leur chemin beaucoup de ces honnnes "■ qui ne (( sont bons (jue pour les plaisirs de l'imagi- « nation, de l'esprit et du cœur ! »
<( Quelques-uns, môme au premier rang des braves gçns qui reconnaissent ijue la pijésie a droit de cité parmi nous, (\ur la philosophie après tout n'est pas faite pour se morfondre à la porto des écoles, (jue l'auteur dramaticjue est nécessaire au Ihéûtre et le
romancier au foyer domestique; — ils vont plus loin ; ils acceptent riiistorien comme un vengeur nécessaire ; ils ajoutent que la fable est utile aux enfants, que l'élégie est bienséante au jeune homme; une nouvelle bien faite a son prix pour la femme oisive, un long poëme endort agréablement le vieillard, — ils en conviennent. Mais, disent-ils, à quoi bon la critique, et que peut-on faire, ici-bas, de ses jurés peseurs de diphthongues, au sourcil dédaigneux, qui ne trouvent rien de bon, rien de vrai, rien de juste et de naturel ? Au sens de ces hommes sérieux, les critiques de profession blessent le poëte, ils impatientent le lecteur; leur goût consiste absolument à n'avoir pas le goût de tout le monde; ils imposent leur volonté à la foule obéissante; ils brisent ce que le public adore ; ils relèvent ce qu'il a brisé; quand ils devraient donner la force et le courage aux artisans de la belle gloire, ils s'appliquent au contraire à leur montrer l'obstacle, à leur faire sonder l'abîme, à leur prouver qu'ils tentent l'impossible.
« N'est-il point bizarre que chaque matin, quand se réveillent les grandes villes de l'Europe, elles prêtent l'oreille à ce grand bruit qui leur sert de prière, à ce bruit qui les en-
scigiie et (|ui les cuiiseillo? Elles veulent savoir la pensée et la parole du journal ! Après quoi elles se mettent à l'univre et cette feuille imprimée, que la ville entière ouvrait, au matin, irémissante de curiosité et d'impatience... arrive, à la tombée du jour, un homme armé il'un crochet, qui de cette feuille jetée aux immondices fait sa proie et l'emporte, dédaigneux de savoir ce que ce vil chiffon peut couteiiir.
« 0 comble de la gloire ! i'» profondeur do riiumiliation!
« Que t'importe, ô feuilletonniste! La foule qui t'obéit disparaîtra aussi ; elle vivra, tu demeureras encore. plus longtemps qu'elle. A chacun son sceptre. La comédie a ses causes, la critique a les siennes. L'oubli, c'est d'ailleurs la règle, et le souvenir c'est l'exception. Une page oubliée au fond d'un journal devenu le jouet de la rose des vents, est-ce une si grande infortune, lorsque tant de poëmes ir<int pas trouvé un acheteur? »