L ADONNE
Sans rimprudence d'Isidore Fauchet, Eloa aurait, sans nul doute, eu un premier prix de
comédie.. Au Conservatoire tout le monde y croyait; si bien que la réputation de M"^ Duhamel avait déjà pénétré dans les cabinets de quelques-uns de nos directeurs, qui n'attendaient que la fin de l'année pour l'engager immédiatement, avant que ses succès lui eussent donné l'envie d'avoir des prétentions.
Plusieurs d'entre eux, plus pressés que les autres, allèrent même jusqu'à lui dépêcher un abonné, afin que par tous les moyens possibles on pût prendre le papillon. Il y a beaucoup de théâtres où cela se fait encore aujourd'hui.
L'abonné titré et jouissant d'une certaine fortune est le point de ralliement de tout un personnel.
Le directeur compte sur lui pour faire louer les loges;
Entretenir les jeunes premières ;
Renouveler les bouquets ;
Distraire ces dames dans les coulisses, etc..
Au besoin, il peut devenir commanditaire si les affaires vont mal.
On voit alors que le ciel a véritablement ses justices et que l'on es't toujours puni par où l'on a le plus péché.
L'abonné prend goût au théâtre au point
i|uo les soirées ne lui suffisant plus, il ne cliorcho (|u'un prétexte pour y aller dans la journée.
Le directeur, s'il est intelligent, utilise son zélé.
11 le charge des commissions aux actrices, (If faire signer les engagements, d'aller capituler avec les journalistes, et l'envoie juger de l'effet du prochain décor.
Quand la direction n'en ahuse pas, c'est la iiuuédieinic qui s'en charge. A dix heures, l'abonné est chez la jeune première, à laquelle il fait ap])rendre le rôle.
A uiidi, il court et bat la ville. C'est un morceau d'étoffe à rassortir pour un costume, uu bijou à acheter pour compléter une parure, du rouge et du blanc h commander, i'uis il ira voir l'auteur, qui a vraiuient trop coupé aux dernières répétitions ; le chef d'orchestre, qui bat mal les eff'ets; le camarade (|ui a lair d'y mettre de la mauvaise volouté. H ira, en outre, chez le coiffeur, la couturière, le gantier, le cordonnier, etc., etc.
L'abouué n'a i)as une minut(»à lui. Il paye iaigcineul le baiser disputé que tout cela lui vaut.
Tt'l était If priiicf Audrco f'ialauro. ot quaud
on lui reprochait un pareil métier à son âge :
— Que voulez-vous? répondait-il. Je descends des Romulus, j'ai du sang de louve dans les veines, c'est pourquoi j'aime tant les brebis.
Et il riait aux éclats, comme s'il avait dit une chose extraordinairement spirituelle.
ANDREO CÂÏANEO.
Vous devinez maintenant comment le prince Andreo Gataneo fit la connaissance d'Eloa.
Il avait été dépêché vers elle par le directeur d'un théâtre de comédie. Eloa le reçut d'abord comme le Messie, vu cette double considération qu'elle avait dorénavant un fils à nourrir, Isidore Fauchet ne donnant plus signe de vie, et qu'enfin il lui serait permis d'exercer un art qu'elle aimait et d'éviter à l'avenir, grâce à une expérience qu'elle avait payée cher, tous les pièges semés le long de la route qui mène indifféremment à la gloire ou à l'hôpital.
A la vue de cette jeune enfant qui, comme
Vous 11' pensez, ue le mit pas au ((luraiit de tous ces petits détails de son existence intime, Gataneo reçut un choc et pour la première fois peut-être conçut l'amour pur.
Eloa, de son côté, ne fut pas insensible aux façons de gentilhomme avec lesquelles le prince l'aborda, et laissa voir une certaine émotion en apprenant qu'une tète couronnée s'intéressait à elle.
Voici ce dont il s'agissait :
Signer un engagement de trois ans avec un de nos premiers théâtres de comédie dans le genre du nymnase.
M"" Duhamel s'habilla, se ht la plus belle possible, sauta dans la voiture du prince, et l'on roula vers l'Eldorado de ses rêves.
COMMENT SE FONT LES EN(iAGEMENTS.
Le directeur la reçut à bras ouverts.
Le prince entra avec un sourire de satisfaction, en homme qui n'a pas perdu sajournée.
— Je sais, mademoiselle, lit le directeur, je sais ce que vous valez, on m'a parlé de vous.
Le théâtre que j'ai l'honneur de diriger ne pouvait manquer de s'attacher une artiste de votre mérite. Vous avez encore à travailler, je ne l'ignore pas, ni vous non plus; mais je me charge de vous rompre en quelques mois. Vous débuterez dans la Dame aux camélias. Vous êtes grande, svelte et pâle ; vous avez toute la physionomie de l'emploi.
Gomme le cœur battait à Eloa !
— Quel âge avez-vous?
— Dix-huit ans.
— C'est le bel âge, pour bien faire. Ainsi donc nous voici d'accord pour le rôle de Marguerite. Vous savez que mon théâtre a la réputation de compter les femmes les plus jolies et les plus élégantes de Paris. C'est vous dire qu'il vous faudra une toilette irréprochable. Nous avons ici des couturières à la mode que vos camarades vous indiqueront; c'est quatre à cinq mille francs à sacrifier pour le premier mois; mais c'est, je vous le jure, un bon placement.
La figure d'Eloa prit une expression de crainte.
— Et combien me donnez-vous d'appointements ? demanda-t-elle en tremblant.
— Voyons, pour le prince Cataneo, je veux
bien l'aire les choses. La pri'ini("'rc année, vons aurez dix-iuiit cents francs.
— Di.\-iiuit cents francs la première année! et vous me condamnez à dépenser cinq mille francs le premier mois ! Mais où voulez-vous (jue je les trouve?
— \'ous n'avez donc [)as d'amant?
— Non, monsieur.
— Eh ! que diable ! il fallait le dire tout de suite !
Le prince Cataneo fut pris d'un mouvement de commisération qui dénotait toute la bonhomie de son caractère.
— Ma chère enfant, continua le directeur, tui n'entre pas au théâtre pour rivaliser avec les vestales. Trouvez quelqu'un qui avance les cinq mille francs; tenez, le prince ne vous les refusera pas. Vous aurez bientôt, ici, l'occasion de les lui rendre. Il n'y a pas une jeune lilliî qui n'ait fait son chemin dans mon théâtre. Lo public y est choisi, les cercles abondent, la presse est reçue dans les coulisses, mes pensionnaires ont de très-belles relations. Vous entrez avec cinif mille francs de dettes, vous sortirez avec viugl-riuq mille livres de
rentes, si vous savez vous y prendre. Allons, signons-nous ?
Eloa demeura interdite.
Elle se rappela que, dans le temps, Isidore Fauchet l'avait prévenue de la façon dont les directeurs des théâtres entendent le commerce. L'expression même dont il se servait à cette occasion, et qui les assimilait justement à certains confrères delà banlieue, lui revint à la mémoire.
Elle allait dire le mot!..
Le prince Gataneo ne lui en laissa pas le temps.
Il se leva, et d'une voix émue :
— Enfin, s'écria-t-il, j'ai trouvé une honnête fille !
Et accentuant un lyrisme qui, à un homme tout à fait blasé, eût paru bien ridicule :
— Oui, tendre jeune fille, ajouta-t-il , fuis les propositions séductrices de cet homme et garde toutes tes saintes illusions! Si tu veux m'en croire, pars et ne regarde pas derrière toi!
Eloa partit.
Le (liroclour considora quol({uo temps le prince Aiulreo Catanco, et comme il ne croyait pas à la sincérité de ses paroles :
— Mon cher ami, lui dit-il, sur un ton presque malhonnête, vous êtes un de mes plus anciens abonnés; mais si vous venez ici pour faire du tort à mon thôàtre, je vous conseille de retourner en Italie. Je savais que c'était le pays des orangers, mais j'ignorais ([uo les patriarches y llcurisscnt.
CROISEMENT DE IIACES.
A partir de ce jour, le prince ne quitta plus Eloa sur laquelle il veilla comme un père, faisant prouve d'un désintéressement antique.
Le i)rince Cataneo en était arrivé à inviter Napoléon Duhamel et Armide, sa femme, à faire des diners lins, et à accepter de temps à autre le pot-au-feu de la famille de son idole.
Madame Duhamel trouvait que c'était un homme, pas lier, et trop comme il faut, pour
tromper une jeune fille qui avait déjà eu des malheurs.
Napoléon était subjugué par les grandes manières d'Andreo Gataneo.
Au reste on pourrait toujours compter sur le prince ; la famille des Duhamel en avait fait un débiteur , ou, pour nous servir d'une expression plus exacte, était devenue, par la force des choses, son éternel créancier. Que s'était-il donc passé ?