‹ Artistes et cabotinsChapitre 27 sur 70 · LES TROIS ÉLÉMENTS · texte numérisé non relu

LES TROIS ÉLÉMENTS

Eloa, qui avait ses moments de réflexion, ne perdait pas de vue qu'elle était affligée maintenant d'un rejeton, le jeune Jérôme-Joseph- Louis-Napoléon-César, et qu'il fallait songer à l'avenir. Elle avait compté tout d'abord sur l'indiscrétion du prince ; mais Andreo ne sortait pas d'une réserve pleine d'onction et de componction, et qui menaçait à la fin de se prolonger indéfiniment. Eloa s'était décidée à

110 plus le regarder que coninic un ami et à chercher parmi ses eoiiiiaissances un homme qui put remplir les triples roiictioiis de caissier, d'amant et de père.

Ce lut dans ces conditions qu'elle rencontra M. Malvoisin chez une amie de théâtre, à laquelle il faisait une visite.

M. Malvoisin pouvait-il être un caissier? A proprement parler, non.

Un amant? Plus que cela : un époux, peutêtre.

Mais, tout d'abord, il l'aiit (jue nous vous présentions M. Malvoisin.

M. Malvoisin était un comédien d'une (juarantaine d'années, ni plus beau ni plus laid (ju'un autre, et pourtant il prétendait ne pas poser pour la beauté des habits, mais uniquement pour la majesté du pliysi(jue.

M. Malvoisin avait passé un an au Conservatoire, où il apprit à faire sa raie et à compter des blagues à ses camarades do réplique, qu'il emmenait volontiers godailler le dimanche à Saint-Ouen. M. Malvoisin n'y avait d'ailleurs ap[)ris que cela, car il était aussi

mauvais qu'il est permis de l'être à Paris, el ce n'est pas peu dire.

Mais où M. Malvoisin commence à être intéressant, c'est quand on sait qu'à l'exemple de Frédérick-Lemaître débutant à quatre pattes dans la peau d'un lion, dans Pyrame et Thisbé, il a, pour la première fois, joué un rôle dans une pantomime où il imitait le même animal.

M. Malvoisin en était arrivé, en soufflant dans un verre de lampe, à imiter le rugissement de l'hôte royal des savanes, au point que Jules Gérard lui-même y eût été pris. Et il en était fier, à juste raison d'ailleurs, et pour cent francs par mois il n'aurait pas contrefait les aboiements du chien, par exemple. C'eût été par trop d'humiliation.

Quand on eut fini de jouer au cirque où il était Une chasse aux Kabyles, on dut remercier M. Malvoisin, qui se vit dans la triste nécessité d'aller faire le pied de grue à la porte de tous les théâtres, en attendant qu'on y jouât une pièce où il y eût des bêtes.

Dégoûté de l'art, M. Malvoisin allait y renoncer, quand M. Ballande, auquel il avait été recommandé par M. Camille Doucet sur une lettre du baron Taylor, contre-signée

par les frères Lionnct, l'engagea spécialement [tour iiuifcr la pluie, (juand le besoin s'en ferait sentir à l'une de ses matinées. Malvoisin était en quelque sorte passé à l'état de rosée du matin.

Malheureusement, au lieu de lui donner tant par mois, M. Ballande avait eu la mauvaise inspiration de le payer tant par avetse.

Malvoisin avait de la famille, des entrailles d'époux et de père, et il fallait avant tout que ce monde-là becquetât. Un jour, à la grande stupéfaction des spectateurs, pendant le second acte du Mfsanf/iro/tf\ Philinte se voit arrêté par un orage épouvantable...

C'était Malvoisin qui songeait au soiiprr du soir.

Stupéfaction du [)ublic et rage immense de Philinte, qui lit impt^-tinomment remar(]uer au [lauvre garçon que, si sa famille avait faim, il aurait bien pu choisir un autre moment, celui de la conférence, par exemple,

M. Ballande, qui ne ballande pas avec le classique, chassa impitoyablement Malvoisiu, mais (au fond cet homme a du cœur) pour lui faire, le lendemain, des propositions splcndides.

H s'agissait de créer un rùlo de jeune pre-

mier, au Troisième Théâtre-Français, dans une pièce nouvelle de M. Estienne.

Malvoisin préféra signer avec Gastellano pour faire la flamme dans les féeries.

C'est un état modeste, sans grand avenir, et qui offre cependant certaines difficultés dont on ne semble pas tenir assez compte.

Il s'agit, en effet, de se tenir près du trappillon qui soutient la fée et d'agiter trois fois une torche de résine dans l'ouverture d'un coulisseau avant que la susdite fée n'apparaisse aux yeux éblouis du public.

Un soir, — c'était, je crois, à la cinquième des Sept Châteaux du Diable^ — un soir que la fée avait été remplacée au pied levé (pas d'allusion aux grues) par une petite juive de la rue Saint-Paul, Malvoisin reconnut sous les plis qui drapaient la jeune première une de ses anciennes victimes.

Celle-là, il l'avait aimée sérieusement, en répétant Phèdre. La petite en avait également tenu pour Malvoisin, au point qu'ils se livrèrent à une reconnaissance si touchante que le machiniste oublia de décrocher le trappillon , que Malvoisin laissa éteindre la torche pour brûler d'autres feux, que la fée manqua son

entrée et <\no son aiii;ml, ([iii était dans la salle, ayant t''té mis par une petite camarade an couranf de l'histoire, lâcha Juliette, qui luuilit (Ml larmes.

L'ean et le feu lui étaient décidément contraires. Il tàta de l'air et fit à l'Opéra nn des antres de Faust.

Au dernier acte, les deux « anges purs et radieux » du bout, sont généralement des hiimmes. Evidemment c'est contre toutes les traditions, mais il y a là, pour qui connaît les secrets de la machination , des exigences que la science de MM. Godin et Sacré n'a pu vaincre encore.

Malvoi.>;in, qui ne doutait de rien, s'avisa un jour de porter au haut des cieux l'âme de Martruerite sans avoir fait sa harbe.

M. Halanzier est impitoyable.

Il le chassa.

Trois fois victime des éléments contraires, il ne se découragea pas. Il continua ses démarches, finit par entrer à Montmartre, débuta enfin dans Diane de Lys, où il fut si bon. «[ue le siiir même ime grande dame du faubourg Sainf-.Martin lui envoyait des cigares. Quinze

jours après elle payait le tailleur de M. Malvoisin , dont la position était faite.

Mais M. Malvoisin avait trop vécu, il fallait qu'il fît une fin, la duchesse en dût-elle mourir. Il vit Eloa et demanda sa main.

La pauvre petite ne pouvait croire ses oreilles. Elle serait madame, et Napoléon- César aurait un père !

Elle courut porter la nouvelle à sa famille. Le prince Cataneo y était justement. Il faisait une réussite avec Armide.

Quand Eloa eut fini de parler, elle regarda Andreo Cataneo pour avoir son avis.

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues princières du descendant des Perrari et vinrent tomber sur l'as de pique.

Armide, qui était superstitieuse, en tira mauvais augure.

— Vous l'aimez donc! exclama Cataneo.

— Si je l'aime! répliqua finement Eloa, puis-je aimer quelqu'un maintenant !...

Et elle le fixait d'une façon qui voulait dire : maintenant que je vous connais.

— Mais, continua-t-elle, ce pauvre garçon m'assure un sort , lui.

Elle avait appuyé sur le lui.

Personne ne se méprit à cotte intonation.

— Eh! ne suis-je pas là! s'écria Galaneo, ni' suis-je pas là pour parer à tous vos besoins et veiller sur vous coninio un père.

— Prince, hurla Napoléon, voilà qui est liion.

— Mais cela durera-t-il toujours? interrogea Arniide,

— Toujours! répondit le prince.

— Si je renonce à ce maria};e, ajouta Eloa, songez, prince, à quoi vous vous engagez.

— Je signe les yeu.v fermés, soyez tranquille et écrivez à votre Malvoisin que vous ue voulez pas de lui.

Et c'est ainsi que Malvoisin tut congédié , et le prince Cataneo enchaîné, rivé, enhar-

iiaclié par la r;iniiilt' des Diiliauit'l.

coMiour

.\ partir <!(> ce uinnuMit, il régna chez les Duhamel un certain cont'ortahle. Le ])riuce venait tous les soirs de huit heures à onze heures. Dlius la journée, Eloa travaillait sa

diction et ses gestes, Arrnide faisait des robes à sa fille et Napoléon songeait à l'instabilité des choses humaines.

Cependant Eloa finit par s'ennuyer. Les conversations du prince étaient toujours un peu les mêmes, et elle sentit le besoin de remplacer ces longues soirées par n'importe quoi. C'est ce qui la décida à entrer dans un théâtre de féerie, celui où nous l'avons vue, habillée en mouche, ayant à côté d'elle le prince, l'éternel prince, qui la conduisait, la surveillait et la ramenait, unissant toujours la sévérité d'un pion à la tendresse d'un amant, et la tendresse d'un amant à la discrétion d'un étranger.

Le prince jouissait d'ailleurs au théâtre d'un crédit illimité, et, si on ne l'a pas souf-, fié à Eloa, ce ne fut pas la faute de ses camarades, qui, comme bien vous pensez, enviaient toutes son bonheur et auraient certainement donné dix vies de leur mère pour pouvoir se déshabiller dans une loge comme était celle que le prince lui avait fait capitonner.

C'est, je crois, un mot qui demande une explication, que celui de loge.

Qu'ost-ro (Idiic ([uc :

UNK i.oCK n ACTUir.i;.

FifTiircz-vous une petite chambro, aérée par une fenêtre à guillotine. — Le niubilier se compose d'un canapé, d'un fauteuil en perse et d'une armoire en bois blanc. Devant une glace, éclairée par deux becs de gaz, est fixée au mur une tablette de bois, servant de toilette.

Sur cette toilette sont étalés ces milliers d'objets qui servent à vous '( faire une figure ». TJu saladier de rold-cream fouetté par

ramant de ( ir. un pot de rouge pour les

joues, un bâton de carmin pour les lèvres, un pa([uet de veloutine surmonté de sa hou- |i('lle, une patte de lièvre pour fondre les nuances, un crayon à sourcils, une brosse à noircir les cils, une flanelle pour le brillant des ongles, un flacon pour le raffermissement des seins, une mixture calculée de Lubin . d'Opoponax et de Marécbale, etc., etc.

La comédienne arrive à sept beures et demie. L'Iiabiileuse est là, à son poste, achevant

(le friser la perruque. L'habilleuse donne le fion aux coups de fer du coiifeur assermenté.

Tandis qu'elle tire de l'armoire le costume de la diva, souliers de satin, bas de soie à jour, jupon de mousseline, tutu discret, cotillon rose et corsage bleu, celle-ci parcourt la correspondance que lui a remise la concierge. C'est un amoncellement de déclarations, d'injures, de demandes de secours, de billets de loterie, d'articles de journaux. En quelques secondes elle a tout lu. Chaque soir c'est la même chose.

Alors elle se déshabille, fait sa tète, met son costume et court sur la scène regarder par le trou de la toile. Elle tâte son public avant de lui livrer bataille. Ce soir, la partie sera rude. Dans une avant-scène, elle voit une rivale; au fond d'une baignoire un agent de change; à l'orchestre, dix soupirants, aux balcons sa sœur et quelques commères du quartier. Elle frappe du pied , agite les bras en l'air pour que le sang ne reste pas aux doigts, retourne à sa loge jeter un dernier coup d'œil à sa toilette, et, les trois coups venant d'être frappés, elle entre en scène.

La loge s'est emplie d'amis et de connaissances.

En voilà pour jusqu'à minuit.

Nous voyons un monsieur bien mis qui lui dit- vous ( qiu^hju'adorateur indiscret ) . unfi vieille camarade qui t'ait une réussite, un reporter et deux g-ommoux.

La conversation est toujours la même :

— Vous êtes bien jolie ce soir !

— Votre costume est ravissant.

— Souperons-nous ?

— Valet de cœur, un blond. qui t'adore.

— Si je faisais éreinter cette petite Estelle ?

— Viendra-t-il vous cbercbcr ce soir?

— Roi de pique, un homme sérieux !

La représentation est terminée.

La diva rentre.

— Que tout le monde ferme les yeux, ditelle.

Ou fait semblant, ce qui amuse. Dubarry redevient Angela Ducollard. Un peu de coldcream sur un coin de serviette, et voilà les ris et les grâces effacés jusqu'à demain. Mademoiselle est prête. Elle sort escortée de ses visiteurs. A la porte l'attend une voiture fermée, à travers les vitres de laquelle brillent deux yeux impitoyables. La bantle se dis-

— lOS -

perse et va rêver à la belle, tandis ({iie le gazier du théâtre — un vieux roublard père de sept enfants — ferme le gaz de la loge en murmurant entre deux chiques :

— Ça pue-t-y, toutes ces odeurs!

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